PARIS ET DANS LES ENVIRONS DE LA CAPITALE
Je n'avais pas ce bonheur en France. Dès le 26 juin, avec l'un de mes cercles, et en attendant
que le second fût prêt, j'allai visiter les stations les plus voisines de Paris. Elles n'offraient pas à beaucoup près les facilités auxquelles je m'étais attendu. A Montmartre , où je me transportai d'abord; au lieu d'un clocher ouvert de toutes parts, et où l'on avait pu, en 1740, observer du centre tous les objets environnants, je ne trouvai qu'une tour écrasée, moins haute que le faîte de l'église, et dans laquelle il est impossible de faire la moindre observation. Je ne conceyais rien à ce changement, dont personne ne put me rendre raison, et il ne me fut expliqué que plusieurs années après, par quelques estampes représentant des vues de Paris, dessinées et gravées par Milcent en 1735, et publiées par Desrochers, graveur rue du Foin-Saint-Jacques. On y voit très distinctement sur le toit de l'église une assez belle flèche, dont la base est une lanterne ouverte, où les astronomes seplacèrent sans doute en 1740. Obligé de renoncera ce point, dont la situation avait été si avantageuse, ma première idée fut d'y substituer le Panthéon. M. de la Rochefoucauld, qui était alors président du département de Paris, et président de l'Académie des sciences, en m'offrant toutes les facilités qui dépendraient de lui, m'avertit qu'on se disposait à faire des changements à ce dôme; cet inconvénient me fît essayer d'autres projets. Le premier fut de me servir d'un belvéder nouvellement construit à l'extrémité de Montmartre ; mais, vu
de Dammartin, il se confondait avec les maisons voisines; je le remplaçai par les Invalides; ils étaient invisibles de Saint-Martin du Tertre, et je fus obligé, après bien des tentatives inutiles, d'eti revenir au Panthéon. La tour de Montlhéry était dans le même état que du temps de Picard et de Cassini; mais elle est à la fois trop grosse et trop irrégulière pour former un bon signal. J'en fis placer un à 6 toises de la tour : il fut détruit le jour même; le procureur de la commune le fit rétablir aux frais de l'auteur du délit, ce qui n'empêcha pas que quelque temps après il ne fur renversé de nouveau, et mis en pièces.
Malvoisine n'avait éprouvé aucun changement, mais les arbres dont la ferme est environnée, rendaient très difficile l'observation de la cheminée prise pour signal en 1740. Après ce que Méchain avait éprouvé tout près de là, et ce qui venait de m'arriver à moi-même à Montlhéri^ je ne jugeai pas à propos d'élever un signal sur le toit de la maison, comme je l'ai fait quelques années après; je fis hausser la cheminée de six pieds. Torfou et Brie ne présentèrent aucune difficulté. La tour de Montjai , du temps de Picard, était tellement en ruines qu'il n'avait pas voulu y remonter une seconde fois pour vérifier une erreur de 10", qu'il avait commise dans un de ses triangles. Cassini et Lacaille y montèrent pourtant en 1740, et y placèrent un signal à 14 pieds de l'extrémité orientale des ruines; mais il est
difficile de savoir si celte extrémité était toujours la même, ou si la tour avait perdu quelque chose de ce côté depuis cinquante deux ans. Ce qu'il y a de certain, c'est que la moitié du mur circulaire est entièrement détruite, et qu'il n'en reste rien qui s'élève au-dessus du terrain; la moitié qui est debout est même fort peu régulière. Les moyens de monter au sommet paraissaient fort dangereux pour les instruments et les observateurs; l'envie de vérifier autant qu'il serait possible les anciens triangles, me faisait passer pardessus toutes ces difficultés, et l'on devait me construire un signal comme en 1740, vers l'extrémité orientale des ruines : mais, quand le charpentier voulut se mettre à l'ouvrage, les habitants, armés de fusils, vinrent l'en empêcher, et l'on verra plus loin quels désagréments nous a coûtés ce signal, qui n'a jamais existé qu'en pro-
jet.
Le clocher de Saint-Martin-du-Tertre, quoique
rebâti en 1745, menaçait ruine au point qu'on en avait descendu les cloches, à la réserve d'une seule, qu'on ne pouvait sonner sans ébranler la charpente et la maçonnerie d'une manière tout à fait alarmante.
Celui de Dammartm devait durer moins encore ; car l'église venait d'être vendue, et le propriétaire se disposait à l'abattre, comme il l'a fait peu de temps après. Il eût été difficile à remplacer. Cette circonstance me fit changer mon
plan, et je pris la résolution de commencer par les stations qui entourent Dammartin.
Toutes ces recherches, et bien d'autres, dont je ne parle pas à cause de leur peu de succès, m'occupèrent jusqu'au 15 juillet.
^lon second cercle était fini, mais non encore les réverbères. Au reste, comme il était évident que dans les circonstances où nous nous trouvions, il eût été très imprudent de les employer, je ne les attendis pas, et je partis le 16 juillet pour Compiègne.
Le moulin de Jonquières, qui en est à deux lieues, devait être notre première station; il avait servi dans l'opération de Picard et dans celle de 1740. Mais les moulins sont, en général^ d'assez mauvais signaux, parce que l'axe autour duquel on les fait tourner est rarement au centre de la figure, et qu'ainsi la quantité de l'angle dépend du vent qui souffle. Méchain en avait fait l'expérience, en 1787, sur le moulin de Fiennes, et j'ai éprouvé la même chose à Brie, sur le moulin de Fontenai. Pour éviter ces inconvénients, je fis placer un signal à quarante-deux pieds de l'axe du moulin. J'ai appris depuis que ce moulin avait été incendié, et je ne crois pas qu'il soit rétabli.
Arrivé le 16 à Jonquières, nous y fûmes reçus avec bienveillance. Le maire du lieu, quoiqu'il n'eût aucune connaissance de la loi relative à notre mesure, et que le district eût négligé de lui faire passer la proclamation du Roi, nous donna
Delambre explique l'usage de ses instruments, (pnge 52
toutes les permissions que nous lui demandions, et, dans le même Jour, nous commençâmes nos observations. J'avais fait chercher dans le village un vieillard assez âgé pour avoir souvenance de l'opération faite en 1739. Pour rassurer les bons villageois qui commençaient à s'attrouper autour de nous, je faisais raconter au vieillard tout ce qu'il avait vu de l'ancienne mesure : ses récits naïfs, très curieux pour moi, ne produisirent sur les auditeurs qu'une partie de l'effet que j'avais désiré; les murmures commençaient, lorsque je vis la municipalité en corps, qui venait m'exprimer les inquiétudes des habitants, et me prier de vouloir bien suspendre mes opérations jusqu'à ce que l'administration départementale pût être consultée. J'offris de partir le soir même pour aller à Beauvais chercher l'autorisation expresse qui devait dissiper les alarmes. On me facilita les moyens de faire ce voyage. Le président du département de l'Oise était alors M. Dauchi, aujourd'hui conseiller d'Etat et préfet de Marengo , ci-devant membre de l'Assemblée nationale, et qui même la présidait quand elle avait rendu l'un des décrets relatifs à la mesure de la méridienne. Il me donna pour la municipalité l'arrêté que je désirais, et, de plus, pour le curé, qu'il connaissait, une recommandation des plus pressantes. Muni de ces deux pièces, je fus reçu parfaitement de nos bons villageois, qui firent pour nous tout ce qui dépendait d'eux,
pendant cinq jours que nous restâmes à Jonquières. Nous n'éprouvions plus d'autre inquiétude que celle de ne pouvoir faire accorder nos observations du clocher de Saint-Martin-du- Tértre avec celles de 1 740 ; nous ignorions encore que ce clocher eût changé de place.
A Clermont, je fus encore obligé de changer le centre de station, non pas à la vérité de 42 pieds, comme à Jonquières, mais de 13 pieds 1/2. Au lieu de la belle flèche qui s'élevait de 67 pieds au-dessus de la tour carrée qui sert de clocher, et qui, de toutes parts, se projetait dans le ciel, je ne trouvai plus que les murs de la tour, et, à l'un des angles, un tourillon qui s'élevait de 8 pieds 1/2 au-dessus de la balustrade; faute de mieux, je fus réduit à le prendre pour signal. Son peu de hauteur le rendait assez difficile à bien observer, d'autant plus qu'il se projetait sur des objets voisins d'avec lesquels on avait delà peine à le distinguer.