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X. — Delambre arrêté comme suspect

Ainsi, pour la seconde fois, je voyais s'évanouir l'espoir de comparer mes angles à ceux des anciennes opérations. Outre le changement de centre de station au clocher de Clermont, des cinq objets que j'avais à observer, trois avaient

changé de place ; en sorte qu'en calculant des réductions assez incertaines, le 9 juin 1900, je n'aurais pu comparer que des sommes ou des différences d'angle, et aucun angle réellement observé. A cela près, la station n'eut d'autre incommodité que le mauvais temps. Celle de Saint-Christophe fut agréable de tous points; mais il n'en fut pas de même à Dammartin. Nous n'y fûmes pas longtemps sans connaître l'impossibilité d'y observer le belvéder Flécheux, que j'avais tenté de substituer au clocher de Montmartre. Le 10 août au matin, M. Lefrançais-Lalande, maintenant membre de l'Institut, et qui avait bien voulu m'aider dans ces opérations, partit pour Paris, afin d'aller le soir à Montmartre allumer un réverbère chez Flécheux. Nous ignorions l'un et l'autre ce qui se passait aux Tuileries. J'attendis vainement au clocher jusqu'à 10 heures du soir; je n'aperçus d'autre lueur que celle des maisons qui brûlaient dans la cour du Carrousel. M. Lalande, neveu, avait bien pu rentrer à Paris, mais on n'en laissait sortir personne; il eut bien de la peine le lendemain à se faire délivrer un ordre pour passer la barrière. Il alluma le réverbère que nous aperçûmes à 8 heures et 1/2. Cette espèce de signal n'était pas sans danger dans une pareille circonstance. Le 12 et le 13, nous ne vîmes rien; le 14, le réverbère fut allumé de nouveau : la lumière en était fort tremblante; mais ce n'était pas là le plus grand obstacle; il

aurait fallu deux autres réverbères semblables, Tun à Saint-Martin-du-Tertre, l'autre à Saint- Christophe.

Heureusement nous ne les avions point; on ne peut savoir quels eussent été les résultats d'observations aussi imprudentes. Je sentis la nécessité de choisir un autre objet : j'essayai les Invalides. Le charpentier qui s'était chargé de placer un signal sur la tour de Montjai, m'apporta le procès verbal de la résistance qu'il avait éprouvée. Je pars aussitôt pour Meaux, dans l'espérance que l'administration du district pourra lever cet obstacle. On n'avait aucune connaissance officielle de la proclamation : on me dit qu'an ne peut forcer les habitants à souffrir mes opérations, mais seulement les y exhorter, en leur répondant qu'elles n'ont rien dont ils doivent s'alarmer. On me donne des lettres en ce sens pour le maire de Montjai : elles sont lues au prône, et ne font qu'affermir les habitants dans leur opposition. La fermentation augmente parmi eux; ils se liguent avec ceux des communes voisines, et notamment avec ceux de Lagni, pour résister plus efficacement si l'on veut employer la force. Je cherche un autre objet qui puisse remplacer cette tour dont l'accès m'était interdit, et sur laquelle je n'était pas moi-même trop curieux de monter. En examinant l'horison, j'aperçois le moulin de Belle-Assise, observé en 1740. Je n'aurais pu me dispenser d'y placer un

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signal, et ce lieu était trop voisin de Montjai pour qu'on m'y laissât tranquille. Le château de Belle-Assise est remarquable de loin par un beau pavillon dont la toiture pyramidale offre un signal tout fait : c'est ce que je pouvais désirer de mieux. Muni de lettres du district pour la municipalité du lieu, je me présente à Belle- Assise, où j'ai le bonheur d'achever la mesure de mes angles sans êtreaperçu; mais, au moment où nous nous disposons à partir, un détachement de la garde nationale de Lagni vient visiter le château. On nous reconnaît, on se rappelle que nous avions voulu placer un signal à Montjai ; on nous enlève, on nous entraîne à travers les champs par une pluie affreuse. Nous arrivons à Lagni à minuit; je montre notre proclamation et l'ordre particulier du district de Meaux. Ces pièces étaient sans réplique. La municipalité , pour notre propre sûreté sans doute, nous consigne à l'auberge de l'Ours, avec deux fusiliers qui doivent veiller toute la nuit à notre porte; nous obtenons seulement la permission d'envo3'er un exprès à Meaux le lendemain matin : la réponse arrive le même jour, et l'on nous rend la liberté. L'ordre des opérations nous appelait à Saint- Martin-du-Tertre : la route fut difficile ; à chaque pas nous étions arrêtés. Toutes les municipalités étaient en séance permanente; il fallait y comparaître. On discutait devant nous s'il était prudent de nous laisser passer, et s'il ne valait pas mieux

s'assurer de nos personnes. Plusieurs scènes du même genre^ qui s'étaient succédé dans la même matinée, nous faisaient voir l'impossibilité d'aller plus loin avec des passeports et des ordres émanés d'une autorité qui n'était plus. M. Lefrançais se chargea d'aller à Paris en solliciter de nouveaux. Je ne voulais pas y rentrer moi-même, prévoyant bien qu'on me dirait unanimement qu'il fallait remettre à des temps plus tranquilles, et je pensais que l'opération une fois suspendue, on ne trouverait de longtemps des circonstances qui parussent favorables pour la reprendre. Arrivé à Saint-Denis, j'y fais viser mes passeports, et j'obtiens un arrêté du district; mais, en me le remettant, le procureur-syndic m'avertit qu'avec ce secours je n'irai pas à un quart de lieue. En effet, une demi-heure après , en passant par Epinai , nous nous voyons arrêter. On trouve que nos instruments ne sont pas désignés assez clairement dans nos passeports, on veut les saisir : on exige que je les étale sur le terrain et que j'en explique l'usage. Personne n'entend la démonstration que j'en fais, et il faut la recommencer pour chaque curieux qui survient. Vainement je veux mettre dans mes intérêts deux arpenteurs qui se trouvent présents, en leur prouvant l'affinité de mes opérations avec celles dont ils font profession; ils voient trop à la disposition des esprits qu'ils tâcheraient inutilement de parler en notre faveur; ils n'osent donner de conclu-

sion. Après trois heures de débats, on nous force à remonter dans nos voitures, que la garde armée accompagne. On nous mène à Saint-Denis. La place était remplie de volontaires qui attendaient des armes pour aller à la défense des frontières. On nous fait traverser cette foule, en l'excitant contre nous par les qualités sous lesquelles on nous annonce. Je demande à être conduit au district, qui, le matin même, avait pris un arrêté en notre faveur. Pendant que nous y sommes, on fait sur la place la visite de nos voitures : on y trouve des lettres cachetées, adressées à toutes les administrations des départements que traverse la méridienne. On veut rompre les cachets; la garde nationale de Saint-Denis s'y oppose, en alléguant un décret de l'Assemblée Constituante. Des cris se font entendre, on demande le procureur-syndict et moi. Nous descendons sans trop savoir ce qu'on veut de nous. En descendant, le procureur-syndic me montre un endroit où je puis me cacher, et me conseille d'attendre quelques instants et de tâcher ensuite de m'évader, s'il tarde à reparaître. Il revient m'annoncer que le danger n'est pas imminent. On avait besoin de moi pour rompre les cachets. On fait publiquement la lecture des lettres. C'était une circulaire par laquelle le comité d'instruction civique de l'Assemblée nationale nous recommandait à toutes les administrations départementales. On avait déjà lu six de ces lettres ; on voulait les en-

tendre toutes. Le lecteur épuisé demande grâce. Je propose qu'on prenne une lettre au hasard parmi toutes celles qui étaient intactes; je réponds sur ma tête que toutes se ressemblent, et je demande qu'on s'en tienne à cette dernière épreuve, si elle est conforme à ce que j'annonce. La proposition est acceptée ; mais, après l'examen des lettres, on commence celui des instruments : on les étale sur la place, et me voilà forcé de recommencer le cours de géodésie dont j'avais donné les premières leçons à Epinai. On ne m'écoute pas plus favorablement. Le jour commençait à tomber; on n'y voyait presque plus. L'auditoire était très nombreux : les premiers rangs entendaient sans comprendre; les autres plus éloignés, entendaient moins et ne voyaient rien. L'impatience et les murmures commençaient; quelques voix proposaient un de ces moyens expéditifs si fort en usage dans ces temps, et qui tranchaient toutes les difficultés, mettaient fui à tous les doutes. Le président du district eut l'heureuse idée de renvoyer au lendemain l'examen de tous nos instruments; mais, affectant pour nous sauver, une très grande sévérité, il ordonna que le scellé serait mis sur nos effets et nos voitures déposées au corps-de-garde. Alors on remonta dans la salle de la commune pour signer le procès-verbal de tout ce qui venait de se passer. On fut d'avis que j'écrivis.se au président de l'Assemblée nationale. Ma lettre, lue dès

le lendemain, fut renvoyée à un comité qui, dans la mêmejournée,parrorganedeM. de Lacépède, proposa un décret qui fut adopté à l'instant et, dont la principale disposition était de recommander aux corps administratifs, municipalités et gardes nationales de tous les lieux où Méchain et moi croirions devoir étendre nos opérations, de veiller à ce qu'il ne nous fût apporté aucun obstacle, et de maintenir le libre transport de tous les instruments que nous croirions devoir employer. Ce décret me fut apporté le 9 à Saint- Denis, où je me tenais caché depuis l'aventure du 6.

XT. — Delambre délivré par un décret de

l'assemblée nationale

Ainsi l'éclat même qu'on avait donné à notre arrestation nous devint extrêmement utile. Le décret rendu sur mes réclamations était pour nous un secours tout aiitrement efficace c}ue les nouveaux passeports demandés au 24inistère. C'était un devoir pour moi de poursuivre sans relâche les opérations commencées : je m'y livrai avec une nouvelle ardeur; mais les pluies et les brouillards survinrent et nous désolèrent le reste de septembre et pendant la plus grande partie d'octobre. A Saint-Martin-du-Tertre, il nous fut

absolument impossible d'apercevoir les Invalides, quoique des Invalides on eût cru reconnaître tous les points dont nous avions besoin.

, Comme on n'avait dans cette recherche aucun instrument propre à mesurer les angles, on avait probablement pris pour le clocher de Saint- Martin-du-Tertre quelque autre objet à peu près semblable et à peu près dans la même direction; car, ayant calculé les angles que doivent faire à Saint-Martin les directions sur Dammartin , sur lePanthéon et sur les Invalides , nous vîmes une éminence qui devait nous cacher les Invalides.

Mais le Panthéon était bien visible, et nous l'observâmes. Ce nouveau changement nous força de recommencer les stations de Dammartin et de Belle-Assise ; de là nous passâmes à celles de Montlhéry et de Torfou, qui furent très pénibles. Le clocher de Mespuy était devenu invisible de Malvoisine, quoique je l'eusse fait exhausser d'une pyramide de 8 à lo pieds. Je choisis celui de Forêt-Sainte-Croix, à deux lieues d'Etampes; mais il fallait s'assurer de la possibilité d'y observer tous les points environnants. L'état de l'atmosphère était peu favorable à ces recherches. Par un temps très froid et superbe en apparence, je passai dix jours dans ce clocher sans rien voir; à la fin, une pluie abondante vint nettoyer l'atmosphère, et la station fut heureusement terminée peu de jours après. Nous étions au 17 décembre : il était temps d'interrompre des obser-

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valions qui sont presque impraticables dans une saison si avancée ; mais la cheminée de Malvoisine, que nous avions fait élever de 6 pieds, ne pouvait résister aux vents impétueux qui, sur cette hauteur, sont si fréquents pendant l'hiver. Il importait de rendre au plus tôt ce signal inutile, afin d'éviter que le vent ne le renversât sur les habitants de la ferme, qui s'étaient prêtés avec beaucoup de complaisance à tout ce que nous leur avions demandé. Pour y parvenir, il fallait encore faire la station de Chapelle-la- Reine. Ce clocher, ouvert de tous les côtés, était un observatoire bien incommode pour la saison : les vents, la pluie et la neige se succédaient pour nous désoler, et nous avions à observer un clocher qui était invisible tout le jour, même quand l'horizon était superbe. Enfin le 31 décembre, après avoir observé pendant toute la journée un objet assez équivoque qui se trouvait, à quatre minutes près, dans la direction du clocher de Boiscommun , à l'instant où le soleil quittait l'horizon, nous vîmes ce clocher y monter subitement et s'y montrer comme un fil extrêmement délié. Nous l'observâmes comme nous pûmes, à la hâte, pendant le crépuscule. Nous le guettâmes inutilement les cinq jours suivants : il reparut le 6 janvier, toujours à la même heure et pendant aussi peu de temps.

Nous le revîmes l'année suivante, à peu près dans la même saison, pour répéter ces observa-

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lions, après avoir pris la précaution de faire couvrir de toile une des faces du clocher de Boiscommun, qui, par le haut, est une simple lanterne toute à jour. Le clocher ne fut visible de même que le soir. Cet effet des réfractions terrestres, qui, à différents temps ou à différentes heures du même jour, et, suivant les variations atmosphériques, élève plus ou moins le même objet, le cache ou le rend visible, est singulièrement curieux, et nous Tavons observé plus d'une fois. A Bourges, dans les plus beaux jours d'été, je cherchais inutilement la tour d'Issoudun, qu'on avait observée en 1740. Quelques arbres, que je voyais dans la direction de cette tour, m'ôtaient toute espérance; j'essayai de la chercher le soir, et je la vis ainsi deux fois au coucher du soleil. A Boiscommun, le clocher de Chapelle-la-Reine se montra un matin, par un brouillard humide, plus haut et plus gros qu'un arbre qui se vc3^ait en même temps dans la lunette, et qui, à l'ordinaire, paraissait deux fois plus haut que la partie visible du clocher. C'est ainsi que, des côtes de Gênes et de Provence, on voit quelquefois les montagnes de Corse s'élever au-dessus de l'horizon sensible, comme si elles sortaient de l'eau, et disparaître ensuite, comme si elles se plongeaient dans la mer.

J'étais pressé de rentrer à Paris pour la station du Panthéon, parce quelle exigeait deux signaux qui ne pouvaient subsister longtemps, c'est-à-

dire le clocher de Dammartin et la cheminée de Malvoisine. Je fus fort surpris à mon arrivée de ne plus voir la lanterne qui terrniinait le dôme. C'était là le changement qui m'avait été annoncé en termes vagues par M. deLa Rochefoucauld. Ce contre temps causa de nouveaux retards : il fallut faire construire en charpente un observatoire temporaire qui remplaçât la lanterne, dont la partie supérieure avait été abattue. Nouseûmes, en cette occasion, à nous louer beaucoup de Tobligeance de M. Quatremère de Quinci, ordonnateur des travaux du Panthéon, et maintenant membre de l'Institut. Avec son agrément et par les soins de Rondelet, nous eûmes, en peu de temps, un observatoire solide et commode. Ce secours nous était indispensable pour nous garantir un peu des vents, aussi froids qu'impétueux, qui, dans cette saison, soufflent presque constamment à une si grande hauteur, et qui nuiraient sensiblement à la justesse des observations, en inquiétant continuellement l'observateur pour sa sûreté personnelle et celle de ses instruments.

Je regrettais que ce petit observatoire, qui nous avait été si utile, ne dût pas avoir une existence plus durable. Je demandai à M. Rondelet si, sans nuire à la solidité ni à la décoration de ce qu'on allait construire en remplacement de la lanterne, il ne serait pas possible de ménager dans la partie la plus élevée un petit observatoire

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ouvert de huit fenêtres, par lesquelles on pourrait observer tout ce que les environs de Paris offrent de plus remarquable dans un rayon de dix lieues : une station si bien placée et si commode ne peut manquer d'être utile en un grand nombre d'occasions. Sur la réponse affirmative deM. Rondelet, je portait ma demande à M. Quatremère, qui l'accueillit aussitôt. Cet observatoire existe, et M. Tranchot, chargé, quelques années après, de commencer autour de Paris les opérations du cadastre , en a fait un fort bon usage

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