XIV. Delambre opère au sud de paris
Mes triangles formaient alors une chaîne continue depuis Dunkerque, jusqu'à Chapelle-la- Reine, quatre lieues par-delà Fontainebleau. En passant par Paris pour me ^'endre à Pithiviers, qui devait être ma première station, j'allai visiter l'ancienne base de Villejuif et Juvisi. Là, je fus bientôt convaincu de l'impossibilité de mesurer plus de 5,000 toises et de la difficulté de lier cette base aux triangles principaux. M. Jollivet, maintenant conseiller d'Etat, me parla de la route de Lieursaint à Melun : j'allai la visiter avec lui. Nous reconnûmes aisément que l'on pouvait sans peine mesurer 6,000 toises, qu'il ne serait pas même impossible d'en mesurer dix à onze mille. La liaison avec les triangles voisins était très facile ; seulement les arbres de la route et les
yo HISTOIRE DU MÈTRE
maisons de Lieursaint auraient exigé, pour la base de onze mille toises^ des signaux trop incommodes et trop dispendieux. Sans rien décider sijr la longueur, mon choix fut dès lors arrêté, et cette base me parut de tout point préférable à celle de Juvisi.
A Pithiviers et Boiscommun, je commençai à me trouver fort embarrassé. Le clocher de la Cour-Dieu, dont on s'était servi en 1740, et qui aujourd'hui doit être abattu, subsistait encore; mais il était de tous côtés enseveli dans les arbres de la forêt. Pour le remplacer, il fallait un point assez élevé pour être aperçu à la fois de Pithiviers, Boiscommun, Châteauneuf et Orléans. Je fis pour le trouver bien des courses infructueuses dans le pays compris entre Pithiviers, Boiscommun, Orléans et Sully, sur la Loire. Après bien des tentatives, je me décidai à faire construire un signal de 64 pieds de hauteur dans l'endroit qui se nomme le haut de Châtillon. Ce signal avait 20 pieds de base; le quatrième étage qui nous servait d'observatoire, était un carré de 6 pieds î/2 de côté. Pour nous mettre à l'abri du vent et de la neige, nous avions faii garnir de planches les quatre côtés de cet étage, qui était de plus surmonté d'une pyramide semblable à nos signaux ordinaires. Le vent, qui avait moins de prise sur nous, en avait d'autant plus sur le signal qui lui présentait une surface considérable. Le charpentier, que nous n'avions pu surveiller, n'avait pas
rempli toutes les conditions de son marché; il avait surtout négligé ce qui devait assurer la solidité. Le moindre wtni agitait toute la machine, de manière, non seulement à rendre les observations moins sûres, mais à inquiéter les observateurs; aussi avions-nous grand soin de n'y monter que par un temps calme^ et d'en descendre bien vite, si le vent s'élevait : mais il fallait aussi descendre l'instrument, et cette opération demandait encore un quart d'heure. Les jours étaient courts, la terre était couverte de neige, le froid rigoureux; la station fut pénible : elle avait commencé le 12 nivôse, an II, et dura jusqu'au 21. Ce n'était pas tout encore que d'avoir fini à Châtillon : il fallait, pour rendre inutile ce signal qui ne pouvait durer, et qu'en effet un ouragan renversa peu de temps après, se hâter de l'observer de toutes les stations circonvoisines. Il avait manqué de nous être funeste de plus d'une manière : il était chaque jour l'objet d'une dénonciation dans quelque société populaire , et il avait été l'occasion des bruits les plus ridicules, que la malveillance ou la frayeur avaient fait courir sur notre compte; enfin c'est à ce signal que je reçus une nouvelle à laquelle j'étais bien loin de m'attendre.