‹ Histoire du mètreChapitre 18 sur 36 · XV. — DeLAMBRE RÉVOQ.UÉ · texte numérisé non relu

XV. — DeLAMBRE RÉVOQ.UÉ

Six mois auparavant (8 août 1793), l'Académie des sciences avait été supprimée; la commission qu'elle avait nommée pour les diverses opérations relatives aux nouvelles mesures, avait été conservée pour un temps (par un décret du II septembre 1793). On voulait toujoursl'établissement du nouveau système métrique; mais on s'ennuyait de la longueur de l'opération fondamentale. On avait décrété un mètre provisoire; on songeait à le rendre définitif; du moins c'est la seule manière dont je puisse expliquer l'arrêté dont je vais parler. Une lettre du président de la commission temporaire des poids et mesures, en date du 9 nivôse, m'apprenait qu'un arrêté du 3 venait de supprimer six membres, au nombre desquels je me trouvais compris, et que je devais en conséquence cesser mes opérations, mettre en ordre mes mériioires et mes calculs, ainsi que la note de mes instruments et de mes dépenses.

Dans ma réponse, j'exposai l'état où j'avais amené l'opération qui m'avait été confiée, et je donnai les raisons pour lesquelles il était à désirer qu'on me laissât achever les stations de Châtillon et de Pithiviers, et commencer celles

d'Orléans et de Châteauneuf. Pour ne pas s'exposer à perdre tout le fruit d'un travail de trois mois et les dépenses qu'il avait occasionnées, il fallait conduire les triangles jusqu'à deux clochers qu'on pût retrouver en tout temps, et je recommandai la précaution d'en faire assurer la durée par un arrêté du Comité du Salut public; quant à mes registres, je demandai deux ou trois mois pour les mettre en ordre et achever tous mes calculs. En attendant la permission que je demandais, je me hâtai à tout hasard d'exécuter ce que je proposais.

Un des membres de la commission fut chargé vers le même temps de visiter les canaux du Loing, de Briare et d'Orléans. J'étais bien curieux de connaître l'arrêté qu'il m'apportait; mais il avait toujours quelque prétexte honnête et obligeant pour éluder ma demande. Quelques moments après son départ, on me remit enfin un paquet cacheté qui renfermait les deux pièces qu'on va lire. Voici d'abord la lettre officielle par laquelle on acceptait mes offres.

8 nivôse, an II.

(( Citoyen,

)) La commission des poids et mesures a chargé )) l'un de ses membres de se rendre auprès de toi » pour te remettre l'arrêté du Comité du Salut )) public qui te concerne, et pour concerter avec

)) toi les moyens de clore tes opérations, de )) manière que les signaux ne restent pas inutiles; )) elle t'invite à terminer la rédaction de tes cal- )) culs et la copie de tes observations, ainsi que » tu le proposes. »

Cette lettre que je copie fidèlement, ne contenait rien qui ne fût absolument nécessaire; c'était le style du temps. La commission n'était plus, comme autrefois, uniquement composée de mes confrères et de mes amis : elle faisait pourtant encore pour moi tout ce qui était en son pouvoir. Par l'envoi d'un de ses membres, elle me donnait, même en exécutant l'arrêté qui me destituait, le moyen de conduire mes triangles aux deux points qui devaient assurer tout le travail. Mes registres me restaient, et je pouvais en faire des copies : ces réflexions me consolaient un peu. Voici l'arrêté :

EXTRAIT DES REGISTRE DU COMITÉ DU SALUT PUBLIC DE LA CONVENTION NATIONALE.

Du troisième jour de nivôse, Tan deuxième de la République française, une et indivisible.

(( Le Comité du Saint public, considérant com- )) bien il importe à l'amélioration de l'esprit ■)) public que ceux qui sont chargés du gouverne- » ment ne délèguent de fonction ni ne donnent )) de mission qu'à des hommes dignes de con- )) fiance parleurs vertus républicaines et leur

» haine pour les rois; après s'en être concerté » avec les membres du Comité d'instruction » publique, occupés spécialement de l'opération » des poids et mesures, arrête que Borda, Lavoi- » sier, Laplace, Coulomb, Brisson et Delambre, » cesseront, à compter de ce jour, d'être membres » de la commission des poids et mesures, et re- » mettront de suite, avec inventaire, aux mem- »bres restants les instruments, calculs, notes, » mémoires, et généralement tout ce qui est entre » leurs mains relatif à l'opération des mesures. » Arrête, en outre, que les membres restantsà la » commission des poids et mesures, feront coni^ naître au plus tôt au Comité du Salut public » quels sont les hommes dont elle a un besoin » indispensable pour la continuation de ses tra- » vaux et qu'elle fera part en même temps de ses » vues sur les moyens de donner le pins tôt pos- ^sible T usage des nouvelles mesures à tous les » citoyens, en profitant de V impulsion révolu- » tionnaire.

» Le ministre de l'Intérieur tiendra la main à l'exécution du présent arrêté.

« Signé au registre : B. Barère, Robespierre, Billaud-Varennes, Couthon, Collotd'Herbois, etc. »

Il est évident que les premières lignes de cet arrêté ne contiennent que de vains prétextes. En me confiant une opération aussi difficile que

76 HISTOIRE DU xMÈTRE

Tavait été la mesure de la méridienne dans des temps si ora2:eux, sans doute on ne demandait pas que je quittasse mes clochers et mes signaux pour aller dans les clubs faire parade de sentiments républicains et de haine pour les rois; ce n'eût pas été le moyen d'accélérer un travail dont on se plaignait d'être obligé d'attendre si longtemps le résultat. En destituant un grand nombre de ceux qui s'y étaient consacrés tout entiers et principalement Borda, qui en avait fait le plan et créé tous les moyens d'exécution, il était visible qu'on voulait changer ce plan, ou du moins le simplifier beaucoup, et, danscette vue, onne voulait dans la commission que les personnes dont ^n avait îin besoin indispensable. On désirait aussi profiter de l'impulsion révolutionnaire, et cette idée était fort bonne; mais il n'était peutêtre pas impossible de parvenir aux mêmes fins par d'autres voies.

Je terminai les observations à Orléans, le 5 pluviôse, ans, et j'étais à Paris, le 12. Je trouvai en arrivant que le comité révolutionnaire de ma section avait mis le scellé chez moi, par forme de précautions : j'en obtins la levée, en fournissant la preuve de la mission que f avais remplie, et en produisant les certificats des municipalités de tous les lieux où j'avais successivement séjourné depuis ma dernière sortie de Paris. On peut juger seulement que je ne montrai pas l'arrêté qu'on vient de lire; je laissai croire, sans le dire formel-

lement, que ma mission continuait. Mes commissaires exauiinèrent tous mes papiers avec le plus grand scrupule. Je n'eus qu'à me louer d'eux; ils consentirent même à me laisser plusieurs diplômes académiques , qui pourtant paraissaient les inquiéter, et surtout celui de la Société royale de Londres, qui était en latin et où ils reconnaissaient le nom et 1er armes du roi Georges. C'était de leur part une grande condescendance pour un homme qu'ils croyaient en correspondance avec plusieurs rois.

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