‹ Histoire du mètreChapitre 22 sur 36 · LEURS OPÉRATIONS · texte numérisé non relu

LEURS OPÉRATIONS

Pendant qu'on faisait avec toute la célérité possible les préparatifs nécessaires pour la reprise des opérations géodésiques, nous allâmes, comme nous en étions convenus par l'article 14, visiter le chemin de Lieursaint à Melun. Dans cette course, il fut décidé, que l'on se bornerait pour la base à une longueur de 6,000 toises environ, depuis la sortie de Lieursaint jusqu'à l'endroit où la route de Brie vient se réunir à celle de Paris.

Méchain ne put se rendre à Paris, comme il y était invité par l'article 5 ; il étaii encore à Marseille le 13 thermidor, et il s'embarqua pour Vendres, auprès de Perpignan, où il dut arriver dans le courant de fructidor, car, le 27 il observait à Forcerai. Son premier soin fut de parcourir les stations entre les Pyrénées et Carcassonne, pour y faire placer les signaux. Il m'écrivait à cette occasion qu'il lui paraissait bien difficile, dans les circonstances, de se servir des réverbères, qui inquiéteraient et alarmeraient les habitants des

campagnes. Il avait été contraint d'y renoncer en Catalogne; pour moi, je n'aurais jamais osé m'en servir en 1792 et 1793, et depuis je n'y pensai même plus.

J'étais parti pour Orléans le 10 messidor. Je désirais choisir d'abord mes stations et placer les signaux depuis la Loire jusqu'à Bourges, mais j'y trouvai trop de difficultés, et je me rendis directement dans cette dernière ville, afin de mettre à profit les beaux jours pour y observer les azimuts, comme je l'avais déjà fait à Watten. Je les commençai le 18 messidor, après 17 mois et demi d'interruption; ils m'occupèrent jusqu'à la fin du mois. Le mois suivant fut employé presque tout entier à la recherche des stations : j'eus beaucoup de peine à retrouver les vestiges des signaux de Méri et d'Ennordre, termes d'une base mesurée en 1740, et quand je les eus découverts, je fus obligé de me placer ailleurs. La montagne de Michavant n'était plus visible; il fallut la remplacer par celle de Morogues.

Ce triangle fut très difficile à former. Le signal d'Ennordre, vu de Morogues, se projetait sur des objets voisins, et devait être impossible à voir, excepté quand il serait fortement éclairé du soleil. Nous aperçûmes, dans la même direction à peu près, un objet qui ressemblait fort à notre signal. Nous observâmes ce prétendu signal trois jours de suite sans nous douter de la méprise. Arrivés à Ennordre, nous demeurâmes convain-

HISTOIRE DU METRE (^j

eus que Morogues et Ennordre étaient réciproquement invisibles : nous fûmes obligés de déplacer le signal d'Ennordre et de recommencer deux stations.

L'intervalle entre la Loire et Bourges est la partie de la méridienne qui a le plus exercé les académiciens en 1740. On voit dans leur ouvrage qu'ils furent obligé de le parcourir trois fois dans toute son étendue, avant de trouver une disposition de triangles qui pût les satisfaire. La chose était devenue bien autrement difficile par l'incendie du clocher de Salbris, dont la flèche s'élevait considérablement au-dessus de l'église; il n'en reste plus aujourd'hui qu'une tour écrasée, qu'on n'aperçoit d'aucune des stations circonvoisines. Il fallait le remplacer^ ^t je ne voyais rien qui convînt. Ce n'est pas que les clochers manquent; il y en a même de très élevés, qu'on aperçoit de plus de 80^000 mètres : mais ils sont si mal placés qu'on n'en saurait tirer presque aucun parti. Les montagnes ne manquent pas non plus; mais elles sont presque toutes de la même hauteur, et toutes couvertes de bois, en sorte que partout l'horizon est très borné. Il eût fallu, pour de semblables recherches, avoir trois signaux qu'on pût monter et démonter à volonté, pour les transporter successivement à tous les sommets qui auraient donné quelque espérance. Je ne doute pas que, par ce moyen, on eût formé une suite bien plus belle de triangles; mais un

pareil équipage eût été fort dispendieux, et les chemins , qui sont partout étroits et difficiles, excepté la grande route qui va de Bourges à Gien par Aubigni, auraient rendu les transports longs et^coûteux. Nous n'avions que des assignats et ils commençaient à tomber dans un terrible discrédit : pour aller de Bourges au village le plus voisin de Méri , c'est-à-dire à 9,000 ou 10,000 toises, la poste nous prenait 1,500 francs; nos trois derniers signaux nous avaient coûté 8,000 francs; ceux que Méchain faisait placer dans le même temps à Tauch et à Forcerai en coûtaient chacun 3,000, parce qu'ils étaient sur des hauteurs d'un accès difficile. Les fonds que j'avais emportés de Paris, étaient épuisés, et je restai un mois entier à Bourges, où je n'avais pi us rien à faire, parce que je n'avais plus de quoi payer les chevaux qui devaient me mener à Dun-sur- Auron. Je n'avais nullement la faculté de faire des essais.

J'avais placé un signal près d'Oison, à quelques toises près de celui de 1740. Pour remplacer Salbris, je pris le clocher de Soême, pointe mince et déliée qui fût très difficile à observer. Elle nie paraissait assez longue, et je ne fis nul doute que de Soême je ne dusse voir mon signal d'Oison; d'ailleurs je n'avais pas le choix. Quand je fus à Soême, je vis qu'un bois très voisin me cachait le signal d'Oison; je ne trouvais pour le remplacer que le clocher de Chaumont. Alors il me fallait

un point intermédiaire entre Vouzon et Ennor- I dre. Je fus encore fort heureux de trouver le petit clocher de Çainte-Montaine. Je n'étais pourtant pas trop satisfait de cet arrangement, car la distance de Vouzon à Chaumont ne soutendait à Orléans qu'un angle de 27° et à Soême qu'un angle de 22°. Je m'attendais à les bien observer; je crois y avoir réussi, quoique les circonstances ne fussent pas trèi; favorables ; la saison était très avancée et très rigoureuse. Malgré tous mes soins, ces deux triangles sont ceux où la somme des erreurs est la plus forte; ce que je l'attribue à la hauteur des flèches d'Orléans et de Chaumont, dont l'une est de 120 pieds et l'autre de 80. Il suffisait de 3 pouces d'inclinaison au sommet de la flèche d'Orléans, pour changer d'une seconde l'angle à Chaumont et l'angle à Vouzon; heureusement, ils sont fort grands, et l'erreur des côtés doit être insensible : l'inclinaison changerait le centre de station; mais un pied d'erreur sur ce centre ne produirait qu'une demi-seconde -ur l'angle. En considérant de tous côtés la flèche d'Orléans, je ne pus apercevoir la moindre inclinaison sensible. M. de Prony, qui était avec moi en ce moment, n'en soupçonna pas plus que moi. Je suis un peu moins sûr du clocher de Chaumont; s'il y a quelque erreur elle doit venir de ce côté ; mais je ne crois pas qu'elle soit bien considérable.

Toutes ces difficultés me retinrent jusqu'au

milieu de frimaire, an 4. J'étais très pressé de me rendre à Dunkerque pour y observer la hauteur du pôle, et d'ailleurs nous étions dans un pays où. l'on refusait de nous loger et de nous nourrir pour des assignats; en outre, il régnait à Vouzon une maladie épidémique, dont un de mes coopérateurs fut attaqué, au point qu'il n'était pas en état d'être transporté quand je quittai Vouzon pour aller à Chaumont. Au reste, la saison pluvieuse, qui rendait ces stations si longues et si désagréables, faisait pourtant que j'avais moins de regret de n'être pas à Dunkerque, où je n'aurais pu faire la moindre observation. Je fis donc tous mes efforts pour conduire cette année les triangles jusqu'à Châteauneuf et Orléans, et leur chaîne s'étendit alors de Dunkerque à Bourges sans interruption.

Page 1