XXII. — Continuation des opérations
EN France
Je ne pus arriver à Dunkerque que le 7 nivôse, pour y faire les opérations correspondantes à celles que Méchain avait faites deux ou trois ans auparavant à Barcelone et à Mont-Jouy. J'aurais bien désiré que nos observations eussent été simultanées; mais il est démontré qu'il ne peut résulter aucun inconvénient réel de l'intervalle
qui les sépare. En observant les passages supérieurs et inférieurs des étoiles circumpolaires, nous nous rendons indépendants des mouvements des étoiles, ou plutôt nos observations nous donneraient ces mouvements ainsi que les déclinaisons absolues, en même temps que la hauteur du pôle...
Quoique je fusse arrivé trop tard à Dunkerque, et que le temps eût été fort variable, je réussis pourtant à prendre cent soixante-quatorze distances de l'étoile polaire dans son passage supérieur, et cent trente-huit dans son passage inférieur, qui ont dû me donner la latitude avec la précision d'une demi seconde...
Je quittai Dunkerque en germinal, an 4, pour continuer mes triangles, qui allaient jusqu'à Bourges et Dun-sur-Auron.
Il aurait été fort difficile de placer un signal sur la tour de Bourges, pour être vu des stations voisines ; il se serait nécessairement projeté sur le tourillon de l'escalier ou sur celui de l'horloge. Celui-ci est surmonté d'un pélican qui sert de girouette, et qu'on a pris pour point de mire, en 1740. Il s'élève de six mètres environ audessus de la balustrade. Je me déterminai à le prendre aussi pour signal. Il était très aisé de le bien observer de Méri et de Dun, d'où je le vis d'abord; on le distinguait aussi parfaitement de Cullan, à une distance de 60,000 mètres : mais, quand il se projetait en terre, comme à Morlac
OU à Morogues il était très difficile à reconnaître. A Morlac, on ne le voyait jamais qu'à la fin du jour. De Morogues, on ne pouvait rien distinguer; on était obligé d'observer la niasse du tourillon, grossie encore par un pilier qui porte une roue^ sur laquelle glisse un fil qui soulève le marteau de l'horloge.
Le clocher de Morlac avait été rasé à la hauteur du faîte de l'église, ainsi que beaucoup d'autres du même département. Un représentant du peuple s'était vanté, dans une lettre à la Convention, à' 2iYo'\x fait tomber tous ces clochers qui s élevaient orgueilleusement au-dessus de Vhum-
hle demeure des s... c On n'ose plus écrire
maintenant le titre dont il se glorifiait alors, et duquel on avait composé le nom donné d'abord aux jours complémentaires du nouveau calendrier. Cependant, j'ai vu partout que ces humbles s... c... regrettaient beaucoup leurs clochers. J'invitai donc les habitants de Morlac à rétablir celui qu'ils avaient vu tomber avec tant de chagrin; j'offris de payer les frais par moitié : mais ils aimaient encore mieux leur argent, et ne voulurent entendre à aucun arrangement. Je m'en tins alors à faire construire à la place une simple pj^ramide couverte en planche; mais telle quelle était, elle pouvait garantir leur église de lapluie. Je voulus la leur cédera moitié prix, après mes opérations : sur leur refus, je la vendis à un particulier pour la somme qu'ils
n'avaient pas voulu donner; mais, quand 11 se présenta pour en enlever les matériaux, ils s'y opposèrent. L'affaire fut portée au tribunal voisin, et je reçus, quelques mois après une lettre du juge, qui me demandait un récit exact des faits, pour savoir à qui appartenait véritablement mon signal. J'ignore l'issue de ce grave procès.
La tour de l'horloge de Dun~sur-Auron est terminée par une pyramide quadrangulaire facile à observer; cependant un petit toit destiné à couvrir la cloche, fait sur l'une des faces une saillie de deux pieds, qui, vue de Bourges et surtout de Morogues, gênait un peu l'observation.
Depuis la mesure de 1740,1^1. deBéthune-Charost avait fait construire un belvéder à très peu de distance de l'ancien signal de Préaux. Ce belvéder, surmonté d'une pyramide octogone, formait le plus commode et le plus sûr des signaux, quand on le voyait, comme à Dun, d'assez près pour en distinguer toutes les parties ; mais, vu de Morlac, il nous a singulièrement contrariés par ses phases, c'est-à-dire par la manière inégale dont il était éclairé du soleil aux différentes heures du jour; en sorte que, pour obtenir des observations qui ne fussent point altérées par le soleil, ou dans lesquelles les erreurs fussent de nature à se détruire mutuellement, il me fallut mesurer cent soixante-dix fois l'angle que le belvéder faisait avec le signal de Cullan.
Ce dernier signal était placé à peu de distance de celui qui porte le même nom dans la méridienne vérifiée,
A Saint-Saturnin, je n'ai pu retrouver exactement la place de l'ancien signal, et d'ailleurs je n'aurais pu m'y établir. Des bois embarrassaient l'horizon, et même, en m'écartant, je n'ai pu observer que par des échappées de vue qui ne subsisteront peut-être pas longtemps. Ce signal était fort difficile à reconnaître de i^Iorlac, et, pour ne plus m'exposer à la même méprise qu'à Morogues , j'envoyai allumer un feu au pied même du signal...
Sur la montagne de Laage, je reconnu très bien la place du signal de 1700; mais nuls vestiges de celui de 1740. Je me plaçai donc à l'endroit qui me parut le plus favorable.
Pour la station suivante, je pris comme autrefois le clocher d'Arpheuille. Il était assez difficile à voir de Cullan, à cause d'un gros arbre qui en cachait la partie inférieure. Le triangle qui se termine à ce clocher est presque isocèle, et l'angle au sommet est de près de ^15°. Je souhaitais fort le partager en deux au moyen d'un signal intermédiaire. J'y trouvai trop de difficultés et j'ai été obligé de le laisser tel qu'il était.
La tour de Sermur et le signal d'Orgnat sont mes dernières stations pour cette campagne. Quand j'arrivai à Sermur, le 6 brumaire, an 5, la montagne était déjà couverte de neige. Le signal
de la Fagitière n'ayant pu être posé à temps, le clocher d'Herment ne pouvant être aperçu du pied de la tour de Sermur, et la station de Saint- Michel s'étant trouvée trop difficile à remplacer, je fus obligé de remettre au printemps la partie australe de ces deux stations. J'étais pressé de me rendre à Evaux, où nous étions convenus que celui qui se trouverait le plus avancé ferait pendant l'hiver les observations de latitude à égale distance de Dunkerque et de Barcelone, à très peu près.
XXIIÏ. — Jonction des travaux de Delambre ET DE Méchain. — Souffrance et héroïsme DE Méchain
Il restait à Méchain neuf ou dix stations, en comptant Rodez et Rieupeiroux; il m'en restait douze, en comptant aussi ces deux stations que nous devions faire chacun par moitié. Mais Evaux se trouvait enfermé dans les derniers triangles que j'avais formés; il ne me fallait pas plus d'un jour pour m'y rendre d'Orgnat, où 'étais alors. Méchain était à même proximité de Carcassonne; il voulait faire en cette ville des observations d'azimut. Il se résolut donc à y passer l'hiver, pour y observer aussi la latitude, tandis que j'observerais celle d'Evaux.
Il était temps que j'arrivasse; huit jours plus
îo6 HISTOIRE DU MÈTRE
tard, l'objet de mon voyage aurait été manqué. Quoique Thiver eût commencé par de beaux froids et un temps clair, je n'eus pas trois belles nuits en nivôse. Les deux mois suivants furent plus beaux, et quoique une maladie de M. Bellet, qui dans toutes mes obervations tenait le niveau, m'ait fait perdre environ trois semaines, je fis cependant environ 1,200 observations...
J'étais à Evaux le 4 frimaire. Vers le même temps, le froid insupportable et les neiges qui couvraient les montagnes du département du Tarn forcèrent Î^Iéchain de se réfugier à Carcassonne. Il projetait de reprendre la mesure des triangles aux premiers beaux jours, et de les conduire dans la même année jusqu'à Aubassin et Violan. En se chargeant de ces stations, il voulait me ménager le loisir d'opérer avant Thiver la jonction entre la base de JNlelun et les triangles voisins. Il insistait sur ces propositions dans toutes les lettres qu'il m'écrivait de Carcassonne.
Les mauvais temps l'empêchèrent de songer aux observations azimutales avant le 25 floréal ; elles furent terminées dix jours après. Il n'employa cette fois que le soleil , et non plus la polaire, parce qu'elle aurait exigé l'usage des réverbères, que nous n'avons jamais osé nous permettre en France. Le besoin de vérifier un angle, qui paraît avoir été très difficile à établir, et dont je trouve dans ses manuscrits quatre séries, outre les six qu'il a publiées, page 347, le retint à
HISTOIRE. DU iNlÈTRE I07
Carcassonne jusqu'à la fin de prairial. En messidor, il envoya Tranchot poser les signaux et chercher une position nouvelle entre Gaste et Montalet, pour donner aux triangles une disposition plus avantrgeuse. Tranchot lui trouva Cambatjou. Lui-même se disposait à rentrer en campagne au commencement de thermidor, mais Je mauvais état de sa santé lui fit perdre encore ce qui restait de la belle saison.
Pour moi, sorti d'Evaux le 12 germinal, je me mis, avec BelJet, à la recherche des stations.
Nous ne trouvâmes rien qui nous indiquât exactement la place du signal de la Fagitière. La station de Saint-Michel fut remplacée par la station infiniment plus commode des Bordes. Ce point, que nous avions très bien aperçu de la Fagidière , nous en avait paru beaucoup plus éloigné. Nous le cherchâmes longtemps entre Aubusson et Guéret : enfin Bellet le trouva au au sud-est de Felletin.
Nous ne fûmes pas si heureux du côté de Herment, dont le clocher ne se voyait plus du bas de la tour de Sermur. Nous voulions une station intermédiaire : nous la cherchâmes pendant six jours, sans trouver un point d'où l'on piit découvrir à la fois Sermur, la Fragitière et Herment, quoique ces trois stations soient fort élevées. Ce qui rendait Herment si difficile, c'est qu'on avait abattu la partie supérieure du clocher et la lanterne où l'on s'était mis en 1740; il ne restait
Io8 HISTOIRE DU MÈTRE
môme de la partie inférieure que la charpente, qui était toute à jour. Je la fis couvrir de toile t)lanche, parce que, de Sermur, ce clocher se projetait sur des montagnes voisines. La couleur de cette toile alarmait les habitants, qui craignaient d'avoir l'air d'arborer le drapeau de la contrerévolation. Je fis donc ajouter, d'une part, une bande rouge, et, de l'autre, une bleue. Ce moyen parut satisfaire tout le monde. Cependant comme je n'étais pas encore bien sûr qu'on respectât longtemps mon signal tricolore, où le blanc dominait trop, je sollicitai de l'administration départementale du Puy-de-Dôme, un arrêté qui mît ce signal sous la sauve-garde des autorités locales, et, en effet, il fut toujours respecté. Celui de Bort, au contraire, fut souvent insulté, et, sans le zèle et les soins de l'administration municipale, il n'eût pas subsisté longtemps. Le jour même où il avait été construit, un orage affreux a dévasté les environs de Bort et rempli les rues de la ville, jusqu'à trois pieds de hauteur, de terre et de cailloux, que les eaux avaient entraînés du haut de la montagne. On avait craint ]x)uy le pont de la Dordogne. On s'en prenait à notre signal, qui paraissait être la cause du désastre; on lui attribuait encore les pluies continuelles qui, pendant près de deux mois, suspendirent toute culture dans ces montagnes. Plus d'une fois on voulut l'arracher : il en fut de même à peu près de celui de Meimac. Heureusement ils
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étaient tous les deux dans des lieux ccarlés et d'un accès peu commode.
La place de celui d'Aubassin fut choisie par un temps horrible; la pluie et le brouillard empêchaient de voira trois pas. On ne put retrouver aucun vestige de l'ancien signal. 11 n'y avait pas beaucoup à choisir à Violan, tant la cretc de la montagne est étroite : mais cette raison mcmo empêcha de placer le signal au même point que l'ancien, qui n'était probablement qu'un tronc d'arbre planté tout h l'extrémité, vers Aubassin. De la ville de Salers, où nous étions arrivés par un temps toujours pluvieux, le 20 prairial, nous vîmes Violan se couvrir de neige en un instant; elle fondit le lendemain, et rendit racccs de la montagne plus désagréable encore que difticile. Bellet m'épargna la peine de cette visite, comme il l'avait déjà fait pour Aubassin. D'Aurillac à Montsalv}^, nous fûmes accompagnés d'un orage des plus aifreux. Nous cheminions dans le nuage même, à la lueur des éclairs et au bruit d'un tonnerre continuel.
De là, nous visitâmes la cluipelle Saint-Pierre. Elle est abandonnée et na plus de porte; le clocher n'existe plus qu'à moitié. Un arbre est à l'angle qui se présente le premier, à gauche en venant de Montsalvy. En 1740, on n'avait pu, de Violan, distinguer suffisamment ces deux objets, dont on avait observé Tensen^ble [Mi'riJii'iuîe vérifiée^ p. 40). A quelques mètres de la chapelle,
on trouve une place commode pour un signal : on y voit parfaitement tous les points qui nous étaient nécessaires; seulement la Bastide nous parut un objet assez confus, quoique dans une position fort élevés. On pouvait rapprocher le signal de la ville de Montsalvy, en le mettant sur une hauteur que l'on trouve à gauche en revenant de la chapelle. Mais, au, nord de Montsalvy, en tirant un peu à l'est, est une autre montagne appelée Puech-l'Arbre ou Puy-de-l'Arbre; elle touche à la ville, à laquelle elle cache le Puy-Violan : je me déterminai à la prendre pour station.
En allant à la Bastide, nous visitâmes la chapelle désignée dans la Méridienne vérifiée^ sous le titre de Saint- I^lamet. parce qu'elle est voisine de ce bourg; mais elle porte le nom de Saint- Laurent.
A la Bastide je ne trouvai qu'un seul moyen qui fût convenable pour les observations, c'était de mettre un signal sur le clocher; mais ce clocher est couvert d'une pierre, espèce de schiste, épaisse et lourde, dont on ne pouvait enlever aucun fragment sans s'exposer à faire écrouler tout. Il eût fallu construire à la place du toit une espèce d'observatoire surmonté d'une pyramide comme celle de nos signaux de Châtillon, Melun, et Lieursaint: la disette d'ouvriers et de matériaux rendait ce moyen trop long et trop dispendieux. Je ne voulais pas, comme on ayait fait en
1740, prendre successivement pour points de mire différentes parties éloignées les une des autres de "^^^ mètres. Je fus donc réduit à placer à 133 toises du clocher une pyramide de 5 toises de hauteur, que je fis couvrir de paille du haut jusqu'à terre, et qui n'en fut pas moins très difficile à distinguer du Puy-Yiolan, parce qu'elle se projetait sur des objets voisins, inconvénients que je n'avai pu éviter, parmi tant d'autres difficultés.
De la Bastide et de Montsalvy, je reconnus que la tour de Rodez et le petit clocher de Saint-Jean de Rieupeyroux pouvaient m'épargner deux signaux; alors, je me hâtai de retourner à Sermur, où je repris mes observations le 10 prairial, après cinquante-huit jours de courses préparatoires. Je mesurai mon dernier angle le 10 fructidor, à Rodez ; et ces douze stations, malgré les pluies et les brumes, n'employèrent que deux mois d'un travail effectif.
Je n'avais, pendant tout ce temps, aucune nouvelle de Méchain; le 6 fructidor, je découvris son signal de la Gaste, que j'avais cherché vainement les jours précédents. Le 7, je rencontrai Tranchot sur le chemin de Rieupeyroux à Rodez; il venait de terminer la mission dont Méchain l'avait chargé. Tous les signaux étaient en place; rien ne s'opposait plus à son retour à Paris, où il n'était pas rentré depuis le mois de juin 1792. Méchain avait trouvé à Carcassonne un jeune homme dont il parle avantageusement^
page 293 : il ne voulait pas d'autre aide pour achever ce qui restait à mesurer entre Carcassonne et Rieupeyroux. Il comptait terminer avant la mauvaise saison ; mais ses forces physiques ne répondaient plus à son zèle. Je vois, par une lettre qu'il m'écrivait le 20 brumaire, an 6, « qu'une indisposition assez grave était venue » prolonger des retards bien involontaires. J'ai » été, me disait-il, arrêté deux mois entiers dans »]a montagne Noire ^ sans pouvoir y trouver » deux heures de suite où je pusse observer. Je » n'ai pu terminer la station de Nore qu'à force » de constance, et avec des peines infinies. Je » suis au comble de la douleur en voyant l'im- » possibilité d'aller plus avant. Je ne redoute ni »les fatigues ni le froid, mais ce serait sans
» succès que je tenterais de les braver Dans
» cette cruelle conjoncture, je prends le parti de » rester encore dans cet affreux exil, loin de ce » que j'ai de plus cher au monde; je sacrifie tout, » je renonce à tout, plus tôt que de rentrer sans » avoir terminé ma portion de travail, que vous » aviez vous-mêmes voulu diminuer. J'attendrai » donc le retour du beau temps. J'emploierai l'in- » tervalle à terminer ma rédaction et, dès les pre- » miers beaux jours, je reprendrai la mesure des » angles. Je ferai les plus grands efforts pour » qu'elle soit terminée avant la fin de floréal, » assez à temps pour prendre part à la mesure des » bases Mais^pour rien au inonde^ Je ne ren-
» trerai avant d' avoir entièrement rempli ma » tâche, » Cette résolution dans laquelle je le savais affermi depuis longtemps, m'empêcha d'insister sur l'offre que je lui avais faite de continuer par delà Rodez, jusqu'à ce que je l'eusse rencontré ; quoique dans un autre temps, il m'etj; proposé de venir au devant de moi jusqu'à Sermur, ou même plus près de Bourges, si je rencontrais trop d'obstacles. Il me restait d'ailleurs, à prendre quelques angles à Brie, Malvoisine et Montlhéri ; j'avais à préparer la mesure des bases, et à joindre celle de Melun aux triangles voisins...