A LA MESURE DU MÉRIDIEN
Ils s'occupaient de ce travail lorsque la France était attaquée au-dehors, agitée au-dedans, et à des époques dont nous ne vous rappellerons pas le souvenir si douloureux. Il a fallu, tantôt leur prudence pour prévenir ou détourner les dangers, tantôt leur fermeté pour les supporter tranquillement; toujours leur activité, pour suivre avec constance, et sans rien négliger de l'exacti-
On y a posté des gardes : on n'a plus rien à craindre, (page 119)
lude la plus scrupuleuse, au milieu des tribulations, des fatigues, de la privation même des choses les plus nécessaires à la vie, un ouvrage pénible, qui exige le calme de l'âme, la tranquillité de Tesprit, toutes les forces de l'intelligence : mais, poussés l'un et l'autre par le zèle le plus ardent pour le perfectionnement des sciences, et animés du même esprit, du désir d'être utiles à leur patrie, ils estimaient heureuse une journée passée dans la peine, dans l'inquiétude, dans la fatigue, si elle était terminée par une bonne observation.
L'opération que les citoyens Méchain et Delambre avaient à faire présentait encore des difficultés qui tiennent à sa nature. Il s'agissait en effet, de mesurer avec la plus grande exactitude, la ligne entière qui traverse^ dans le sens du méridien, toute la France et une partie de l'Espagne, depuis Dunherque jusqu'à Barcelone, Chacun sent qu'on ne saurait la mesurer immédiatement, et, pour ainsi dire, la toise à la main : il faut employer des moyens d'un autre genre, des moyens analogues à ceux dont, on se sert pour lever la carte d'un pays, mais auxquels on apporte une précision proportionnée à l'importance de l'objet.
Il a fallu former une chaîne de plus de 90 triangles; il a fallu déterminer les angles de chacun d'eux avec une précision qui ne laissât pas une incertitude de quelques secondes sur le triangle entier. Précision qu'on doit un peu en partie à
l'admirable instrument dont le génie de Borda avait enrichi l'astromie, et que le célèbre artiste Lenoir à exécuté. Il a fallu répéter plusieur fois la mesure de chaque angle avec une patience sans bornes; à la patience il a fallu joindre la dextérité que donne une longue habitude de Tart d'observer; à la dextérité, cette sagacité d'esprit qui sait discerner, saisir, pressentir même, les causes d'erreur, et à la sagacité^ les profondes connaissances mathématiques qui seules nous mettent en état de calculer ces erreurs et d'en déterminer l'influence : afin de pouvoir obtenir dans le résultat le degré de perfection que l'état actuel des sciences exige, et qui se trouve de fait dans toutes les parties de l'opération que les citoyen Méchain et Delambre ont si glorieusement terminée !