INVARIABLE PRISE DANS LA NATUHE
Ces mesures de degrés, et celles du pendule, faites avec des soins non moins scrupuleux, en différents climats , avaient donné l'idée d'une mesure universelle et invariable, dont l'original serait pris dans la nature. Picard, qui avait lié entre elles les deux opérations, afin qu'on pût en tout temps retrouver la valeur de sa toise, proposait la longueur du pendule pour cette mesure universelle, et lui donnait le nom de rayon astronomique; il promettait que cette longueur et sa toise seraient scrupuleusement conservées dans le magnifique Observatoire qui venait d'être terminé. On eut depuis à se repentir d'avoir négligé-une précaution si sage et si facile.
Cassini, dans le livre De la grandeiir et de la figure delà Terre, proposait un pied géométrique qui serait la six-millième partie de la minute du grand cercle, ou bien une brasse de deux de ces pieds, et qui serait la dix-millionième partie du demi diamètre de la terre, ou enfin une toise de six de ces mêmes pieds, en sorte que le degré eût été de 60,000 toises. Cette idée différait peu de celle de Mouton, qui, dans un ouvrage imprimé
à Lyon en 1678, proposait de prendre pour unité la minute du degré qu'il appelait mille; les divisions et sous-divisions de cette grande unité étaient toutes décimales, et il leur donnait les noms de centuria, déciiria ^ virga, virgiila, décima^ centesinia et millesima^ ou de stadiiun, fiiniculiis , virga, virgula, digiUis, gramini, punctuiHo
Cette idée d'une mesure universelle, prise dans la nature, fut applaudie et souvent reproduite, mais sans aucun succès, si ce n'est celui -d'avoir été jugée assez bonne pour qu'on ait cru devoir en faire honneur aux anciens. Paucton dit expressément que le prototype naturel auqiiel les anciens avaient rapporté leurs mesures est la mesure de la terre; ï Egypte conservait ce module authentique ; le côté de la grande Pyramide, pris cinq cents fois, est précisément la^ mesure du degré déterminé par les modernes. Dans cette hypothèse, tout s'explique avec une merveilleuse facilité, mais c'est en donnant 684 pieds 1/5 au côté de la base. Or, suivant les mesures faites par les astronomes et ingénieurs français en Egypte, ce côté est de 716 pieds 1/2; et cette longueur donne au degré 2,700 toises de plus qu'il ne devait avoir, selon nos mesures.
Bailli, en présentant à son lecteur une idée assez semblable à celle de Paucton, ne l'offre du moins que comme une conjecture vraisemblable. i(^ Les anciens, nous dit-il, ont eu^ comme nous^
Vidée de rendre leurs mesures iiivariahJes en les prenant dans la nature, et cette idée, encore sans exécution che:^ nous, semble avoir été remplie par eux. Comme Paucton, il prend pour bases de son système le cbié de la pyramide et la coudée, qu'il suppose de 20 pouces 54 ; mais, suivant nos ingénieurs, la coudée nilométrique est de 19,992 pouces, tandis que le côté de la pyramide est de 716 pieds 1/2 au lieu de 684 pieds 1/5. Nous ne ferons aucune réflexion sur tous ces systèmes bâtis sur des fondements si ruineux; mais on regrette que tant d'auteurs, qui se sont exercés à retrouver dans les ouvrages des anciens tout ce que les modernes ont de mieux, ne se soient pas attachés plutôt à démêler les découvertes futures que ces ouvrages recèlent aussi, sans doute, et à nous apprendre ce que nous ignorons encore.
Quoi qu'il en soit, au reste, de toutes ces conjectures; que les mesures usitées chez les peuples anciens, dont nous connaissons l'histoire, aient eu pour origine les travaux d'un peuple inconnu, dont la mémoire n'était pas même parvenue aux Grecs ni aux Romains ; que Tidée d'une mesure universelle et prise dans la nature soit due aux modernes, ou qu'elle ait été réalisée avant les temps historiques, nous la voyons enfin heureusement exécutée; c'est de tous les bons effets qui resteront de la Révolution française celui que nous aurons payé le moins cher, et, si ce grand changement a éprouvé quelques contra-
dictions, elles tenaient uniquement à cet esprit d'inertie et de paresse, qui commence toujours par repousser les nouveautés les plus utiles.