II. *s
En France, les expéditions lointaines ont de tout temps soulevé à leur début des critiques amères de la part des hommes de l'opposition, et rencontré de médiocres sympathies chez les hommes d'ordre. C'est à cette raison qu'il faut attribuer l'infériorité relative de notre pays comme puissance commerciale et coloniale. Infiniment plus apte à l'action qu'au lucre, le Français, dans une guerre, n'envisage le plus souvent que la gloire militaire, quelquefois l'influence politique, jamais le côté des affaires. Sous ce rapport, nous sommes à la fois inférieurs et supérieurs aux Anglais : inférieurs de toute la profondeur de leurs calculs et de leur génie mercantile ; supérieurs de toute la grandeur de notre générosité et de notre désintéressement. Celte fois, nous pouvions relever notre crédit extérieur et presque monopoliser un immense marché, en laissant de côté le système fatal des demi-mesures, et contribuer directement, jusqu'au succès définitif, à donner au Mexique un gouvernement fort, régulier, qui nous paierait tout ce que nous devait ce pays et favoriserait nos relations commerciales.
L'empereur comprit la portée immense que devait avoir l'intervention au Mexique au point de vue de notre influence politique dans les deux mondes, du développement de notre commerce et de notre industrie, en nous créant un pareil marché d'achat et de vente qui devait s'étendre sur les deux océans, et de la création de notre crédit extérieur transatlantique, qui n'existe encore qu'à l'état d'embryon. Aussi, était-il dans le vrai en disant : « — L'avenir montrera que l'expédition du Mexique a été le plus grand acte politique de mon règne ». Malheureusement, ceux qu'il avait choisis pour exécuter ses ordres, ne l'ont point comprise et l'ont fait avorter. L'empereur comprit également que le gouvernement fort, avec lequel on traiterait et qu'on aiderait à se constituer, devait être l'œuvre des Mexicains et non des puissances étrangères. Chose étrange, les diplomates qui représentaient les trois puissances méconnurent cette vérité formulée dans le traité de Londres d'une ma-
nière explicite. L'archiduc Maximilien, pour souverain du Mexique, étant un choix mexicain, l'empereur ne pouvait en choisir un autre ; mais l'archiduc n'ayant pas accepté positivement la couronne, ne pouvait être encore appuyé officiellement par la France; aussi, voit-on le gouvernement français n'appuyer qu'officieusement cette candidature mexicaine ; puisque l'archiduc n'accepta définitivement la couronne du Mexique qu'en 1864.
L'empereur savait aussi que le général Santa-Anna devait aller au Mexique, avant l'arrivée des troupes alliées à Vera- Gruz, pour y préparer le futur empire mexicain; mais Santa- Anna différa tellement son départ que le général Almonte dut le remplacer pour donner au gouvernement nouveau le caractère d'institution mexicaine qu'il devait avoir, et ne pas le laisser soupçonner d'être imposé par les puissances étrangères. Napoléon III, désirant sincèrement pour le Mexique un gouvernement national, régulier, stable, devait naturellement voir avec plaisir tous les Mexicains résidant en Europe et dans les Antilles, aller au Mexique s'occuper librement de leurs affaires intérieures, sans craindre les violences du parti qui se trouvait encore au pouvoir. Empêcher les conservateurs d'aller, à l'abri de l'intervention, discuter à Mexico leurs intérêts politiques, n'était-ce point violer la neutralité et favoriser les radicaux aux dépens des conservateurs? Quant au retard mis par Santa-Anna à son voyage, — je dis retard, parce qu'on verra qu'il se décida plusieurs fois à faire ce voyage, — il avait pour raisons : d'abord, les hésitations ordinaires à ce caractère étrange de l'ex-dictateur qui n'a jamais su faire le bonheur de sa patrie lorsqu'il le pouvait; ensuite, son antipathie pour les étrangers et la crainte de se compromettre en précédant une armée étrangère pour rétablir l'ordre dans son pays; finalement, il voulait bien préparer le futur empire mexicain, mais il désirait en avoir la régence exclusive, sinon jusqu'à sa mort, au moins assez de temps pour n'abdiquer qu'au moment où tout étant organisé, régénéré, son abdication, comme celle de
UISTOIRE DU MEXIQUE.
Charles-Quint, pouvait avoir lieu sans qu'il perdit de son prestige. Le général Alraonte remplaça Sauta-Anna, et l'on doit constater qu'il eut la sagesse de ne parler, dans aucune de ses proclamations, de la monarchie ni de la candidature de l'archiduc Maximilien; pour en parler officiellement, il attendit la réunion à Mexico de l'Assemblée des notables. Cette réserve mérite d'autant plus d'être signalée que le général Prim prétexta, auprès de son gouvernement, pour rembarquer les troupes espagnoles, l'arrivée de M. Almonte et ses discours.
L'empereur des Fiançais et le gouvernement anglais apprirent, avec beaucoup de mécontentement, le départ de la Havane des troupes espagnoles, avant l'arrivée des escadres . alliées; malgré les explications données par M. Mon, il resta, dans l'esprit de l'Empereur, l'idée que l'Espagne avait quelque plan particulier en hâtant le départ de la flotte. Une dépêche télégraphique de M. Mon a son gouvernement nous indique que nos plénipotentiaires, M. Jurien de la Gravière et M. de Saligny, avaient reçu dans leurs instructions des ordres pour appuyer, en cas de besoin, la candidature proposée par les Mexicains. « M. Thouvenel, est-il dit dans cette dépêche, est malade, mais je puis dire à Votre Euelleoce que le gouvernement français désire vivement établir au Mexique la monarchie, et je suis convaincu que des instructions dans ce sens ont été données à l'amiral français et à M. de Saligny. Le candidat est l'archiduc Maximilieu d'Autriche; il accepte, et l'on compte que l'Angleterre ne s'opposera pas à cette candidature, si même elle ne l'appuie. Les Mexicains résidant à Paris travaillent dans ce sens avec leurs partisans au Mexique. »
Dans la réponse à cette dépêche, qui est une confirmation de celle du 13 octobre, on voit que le gouvernement espagnol se souciait peu du candidat mexicain, et que le départ précipité des forces espagnoles avait pour but la réalisation du desideratum secret exprimé dans la dépêche suivante : — « Madrid, 9 décembre 1861. — Excellence.— Cette première
secrétairie a reçu en temps voulu la dépêche de V. EM n° 371, du 31 octobre dernier, dans laquelle Elle rend compte d'une conférence qu'Elle rivait eue avec le ministre des affaires étrangères sur les a flaires du Mexique.
u La Reine, notre maltresse, à qui j'ai rendu compte de la susdite dépêche, a bien voulu approuver les réponses que V. E. a faites à M. Thouvenei, dans vos conférences sur cette question. C'est en même temps la volonté de S. M. que je fasse connaître à V. E. , comme je le fais en vertu de son ordre royal, que, selon ce qui a été prescrit au général Prim dans ses instructions, dont il a été donné connaissance, à V. E., \e gouvernement de la Reine verra avec plaisir l'établissement, au Mexique, d'un pouvoir solide et stable; mais, soit qu'il se constitue sous la forme monarchique, qui est la préférable incontestablement, soit sous une forme moins sûre, l'Espagne désirera toujours que le choix soit l'œuvre de la volonté exclusive des Mexicains. Ou devra leur laisser la même large liberté pour choisir le souverain qui devra les gouverner, s'ils préféraient la monarchie à la république; mais le gouvernement de S. M. ne pourra cacher que, dans ce cas, tï croirait conforme aux traditions historiques et aux liens qui doivent unir ces deux peuples, que Von préférât un prince de la dynastie de Bourbon , ou intimement uni à elle; cependant, il ne fera rien pour arriver directement à ce résultat, son principal désir étant que le Mexique et que tous les autres États de l'Amérique espagnole recouvrent la paix et le bien-être dont ils jouirent à l'ombre du trône de notre patrie, etc. — Calderon Collantes. »
L'Espagne, en effet, avait deux princes en vue pour le trône du Mexique : le duc de Parme et le duc de Modène; le premier étant encore mineur, ne pouvait régner qu'avec une régence. Le général Prim devait-il être le régent? Je l'ignore; je dis même plus, je ne le crois pas, le comte de Reus ayant dit aux Cortès qu'il n'avait pas eu connaissance de cette dépêche du 9 décembre, ce qui signifie, sans doute, qu'il ignorait les desiderata qu'elle renfermait. La candidature du duc
de Modène était plus sérieuse, car ce prince, possédant une armée de quinze mille hommes et jouissant d'une très grande fortune, pouvait employer son armée et sa fortune à consolider son nouveau trône. Aussi, je ne doute pas que les mots intimement unis à la dynastie de Bourbon ne soient une allusion faite au due de Modène. Malheureusement, pour les candidats espagnols, il est de fait qu'au Mexique, si les Espagnols sont acceptés de préférence aux autres étrangers comme égaux, ils ne le seraient que les derniers comme dominateurs. Le sentiment d'indépendance est profondément enraciné dans le pays ; mais, chez le peuple spécialement, la signification véritable du mot « indépendance », c'est indépendance de l'Espagne. « Et, pendant que personne, ajoutait M. Guttierrez de Estrada, en parlant de cette question, ne croira cette indépendance détruite par l'établissement d'une monarchie avec un monarque d'une autre nation, quelle qu'elle soit, tout le monde la regardera comme perdue, du
moment où ce monarque serait espagnol
« Il ne faut pas oublier que cette question est éminemment mexicaine, quels que soient les intérêts que les autres nations peuvent y avoir; et les conservateurs mexicains, tant au Mexique qu'au dehors, se croient avant tout le droit de désigner leur candidat, droit naturel, évident, et consacré dans la convention de Londres. Or, le candidat des conservateurs est l'archiduc Ferdinand-Maximilien : ce sont eux qui l'ont désigné et qui le demandent. A ce sujet, apprenez que je dois être très au courant de ce qui se passe : quoiqu'on n'ait rien divulgué, croyez que les hommes d'action du parti sont d'accord sur ce point. Par conséquent, la candidature proposée en Espagne les contrarie : elle n'est pas la leur... La candidature de l'archiduc est purement et exclusivement mexicaine : elle a été conçue par des Mexicains, et, si la France l'accepte et l'appuie, ainsi que l'Angleterre, c'est seulement en vue de son excellence manifeste, et parce qu'elle résout une question difficile. » — Lettre à M. D. Pedro de la Hoz. Paris, 22 mars 1862.
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M. Gutierrez avait parfaitement raison, et si l'empereur Napoléon a accepté cette candidature, c'est uniquement parce qu'elle était mexicaine; jamais il n'a essayé de l'imposer aux autres puissances cosignataires du traité de Londres. « Gela est si vrai, disait à ce sujet M. le marquis de la Havane, que, lorsque les Français envoyèrent des renforts au Mexique, rien ne fut changé dans les premières instructions. — On se borna à dire aux plénipotentiaires d'avoir pour le comte de Reus toute la déférence possible, sans se mettre toutefois sous ses ordres. »
Avant de laisser la parole aux événements qui se sont passés au Mexique dans le commencement de l'année 1862, et aux documents inédits qui les expliquent, je dois ici publier quelques extraits du discours de M. Rios y Rosas, prononcé le 13 janvier 1863 aux Cortès, concernant des appréciations sur la triple intervention, et qui complètent les renseignements que je dois donner sur les motifs et le but de l'action commune.
« Jamais, dit l'honorable orateur, au Mexique on a rempli les obligations internationales contractées avec l'Espagne. Depuis qu'en 1836, nous reconnûmes l'indépendance du Mexique, il n'y a pas eu une promesse, un pacte, une convention, il n'y a pas eu un seul traité solennel qui ait été respecté; ni celui de 1847, ni celui de 1851, ni celui de 1853, ni le traité de Mon-Almonte. Et si l'on parle de la sûreté des nationaux, de la sûreté de leurs personnes et de leurs biens, il ne s'est pas passé une seule année, on peut dire qu'il ne s'est pas passé un seul mois sans que les agents de l'autorité aient commis volontairement, gratuitement, des vols, des spoliations, des assassinats sur les personnes des sujets espagnols.
« Passons à la France : tout le monde sait ce que le gouvernement de Juarez... qui existe aujourd'hui au Mexique, a fait avec les sujets français, a fait avec le ministre français.
« Si nous passons à l'Angleterre, qui, dans une période de quarante ans, s'est toujours refusée à tout ce qui était une
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intervention au Mexique; à l'Angleterre qui s'y est toujours refusée, d'abord à cause du respect de John Bull pour son jeune frère Jonathan, et ensuite parce que, sous le rapport économique, l'anarchie au Mexique ne lui était pas encore devenue nuisible; du moment où cette anarchie le devint, du moment où elle toucha aux capitaux anglais, du moment où elle viola le domicile des sujets anglais et attenta à leur sûreté, alors l'Angleterre reconnut le principe de l'intervention;... elle l'a invoqué avec persistance par la bouche de sir Charles Wyke lui même, ministre plénipotentiaire au Mexique.
« Par conséquent, si la monarchie était nécessaire ; si la monarchie exigeait une dynastie; si la monarchie et la dynastie exigeaient une intervention; si l'intervention était juste et légitime, l'intervention devait se faire... Qu'arrivat-il au début des négociations? Le cabinet anglais, acceptant... le principe de l'iulerveutiou, veut intervenir au Mexique le moins possible... mais intervenir. Le cabinet français veut intervenir le plus possible »...
Après avoir démontré que le pacte de l'intervention, d'après les termes du traité, impliquait nécessairement que « les alliés allaient au Mexique pour intervenir, pour détruire le gouvernement existant, et pour en établir un autre», l'orateur ajoute : « Ainsi donc les trois puissances s'étaient engagées à aller au Mexique pour renverser Juarez et établir un autre gouvernement dans les limites de la justice, de la raison et de la volonté nationale, dans ces limites qui sont les hypothèses nécessaires de toutes les interventions. »
Maintenant, avant de voir comment les représentants des puissances alliées ont exécuté les engagements et les intentions de leurs gouvernements réciproques, je dois parler de ce qui se passait à la Havane et à Vera-Cruz, au moment où les forces alliées se préparaient à envahir le Mexique. Voici ce qu'écrivait de la Havane le 25 octobre 1861, au général Woll, un de ses anciens aides de camp... « Ou lait déjà les apprêts pour aller à Vera-Cruz. Six mille hommes, avec tout
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ce qui leur est nécessaire, partiront d'ici avec onze navires de guerre pour appuyer leur débarquement. L'Angleterre — ses agents, serait plus correct — tâche de retenir cette expédition, parce que l'Espagne est décidée à en finir avec le parti libéral que les Anglais, au contraire, protègent. Dans ces circonstances critiques, un délégué partit pour Saint- Thomas, prier le général Santa-Anna de se mettre à la téte d'un mouvement. Santa-Anna accepte et nous renvoie ce délégué qui est arrivé il y a trois jours, mais en même temps il — Santa-Anna — commet la bêtise d'envoyer Vidal régler les affaires d'argent pour les dépenses, et au lieu de lui donner un effet payable à présentation, il lui remit un document l'autorisant à contracter un emprunt de 10,000 piastres payables à Mexico, quand le général — Santa-Anna — arrivera dans celte ville. Vidal ne put naturellement rien trouver, et le délégué devient comme un énergumène... »
Cette lettre nous révèle que les Mexicains, qui se défiaient des Anglais, étaient loin de s'attendre à ce que leur ménageait le général Prim, dont ils ignoraient encore la nomination , puisque la convention de Londres n'était point alors signée; elle nous révèle en outre que Santa-Anna n'était point devenu généreux dans son exil, et que s'il voulait bien payer de sa personne pour secourir son pays, il ne songeait nullement à lui sacrifier sa bourse.
Le 31 décembre, l'ex-diclateur écrivait de Saint-Thomas.. « Je m'en irai d'ici à quelques jours au Mexique. Je verrai ce qu'il sera possible de- faire pour ce malheureux pays. Je suis décidé à profiler des circonstances favorables qui se présentent aujourd'hui pour établir un gouvernement fort, juste, intelligent, capable de guérir les profondes blessures que la néfaste démagogie a faites au cœur de la patrie. »
M. Gutierrez de Estrada avait, de son côté, réussi a faire accepter le P. Miranda comme directeur politique du gouvernement provisoire qui devait s'installer au Mexique, en attendant la réunion d'une assemblée des notables. Le P. Miranda était sans doute un homme fort intelligent, mais
sa nomination dut n'être favorablement accueillie que par le parti clérical. Il se trouvait alors à la Havane et reçut des lettres de recommandation pour le général Prim et l'amiral Jurien de la Gravière, vers le 20 décembre. Je ne sais si ces lettres lui venaient du gouvernement français ou de l'archiduc Maximilien, mais elles lui donnaient un caractère officiel.
Quant aux nouvelles politiques de Mexico même , j'en trouve dans une lettre du général Almonte au général Woll qui méritent également d'être connues. — « Paris, 8 janvier 1862. — Mon cher ami et compagnon. — ... Le moment n'est pas éloigné où nous devrons retourner à Mexico, pour où le général Santa-Anna partira, le 15 de ce mois, de Saint- Thomas; du moins c'est ce qu'il m'a écrit par le dernier paquebot. Je crois que votre plan est bon et que le général Santa-Anna le mettra à exécution d'accord avec ces gouvernements. Dieu veuille l'éclairer pour qu'il puisse sauver le pays.
« Les nouvelles du Mexique du 29 novembre dernier nous apprennent que la plus grande confusion régnait à Mexico, depuis qu'on y apprit la nouvelle de l'intervention. On parlait de déposer Juarez et de mettre à sa place le licencié Lacunza. Le cabinet donna sa démission et l'on parlait de Lafragua, de Montes, de Riva Palacios et de D. Fernando Ram irez pour les affaires étrangères.
« Zuloaga et Marquez continuent à Toliman, Vicario à Cuernavaca, Galvez et Bentran, — sans doute, il faut lire Buitron, — dans les montagnes de Las Cruces, Gutierrez à Pachuca. Je crois qu'aussitôt que Santa-Anna se présentera, tous ces chefs le reconnaîtront comme leur supérieur et que les alliés s'entendront avec lui, etc. — J. Almonte. »
On sait déjà que Santa-Anna différa son départ pour Mexico; le général Almonte se rendit en Belgique, vers la fin du mois de janvier, poursuivre les négociations concernant l'avënement de l'archiduc Maximilien au trône du Mexique. Le général Lorencez l'attendit même quelques
jours, par ordre supérieur; enfin, croynnt trouver les troupes alliées àMexico, il s'embarqua le 1er lévrier, mais connaissant le caractèreversatiledeSanta-Anna, il passa par Saint-Thomas, pour s'entendre avec l'ex-dictateur, dans le cas où il ne serait pas parti. Il le trouva, en effet, toujours dans les mêmes dispositions, mais attendant pour s'embarquer que la conduite des représentants alliés devint plus conforme au traité de Londres et moins hostile au parti conservateur.
Avant d'exposer les inqualifiables procédés de ces représentants, je dois donner quelques détails sur le général Prim, qui s'est laissé mystifier de la manière la plus ridicule par Doblado et d'autres agents du gouvernement juariste. Je ne sais, du reste, s'il peut être disculpé en quoi que ce soit. L'histoire le jugera. Je trouve dans une lettre d'un Mexicain, envoyée à monseigneur Labastida, de la Havane, le 21 février 1861, le portrait suivant du comte de Reus... « L'Espagne a commis la maladresse de nommer le général Prim pour commander les forces espagnoles de l'expédition. Prim est un soldat courageux, mais rien de plus; c'est un homme turbulent, libéral rouge, audacieux et prêt à tout pour obtenir le pouvoir. Marié à mademoiselle Aguero, il est neveu de Pepe Gonzalez Echeverria, actuellement ministre des finances de Juarez. A Porto Rico comme à la Havane, il n'a pas caché son projet de favoriser le parti libéral. »
On se rappelle qu'en 1858, le général Prim fit tout ce qui dépendait de lui pour empêcher l'expédition espagnole, projetée alors, d'aller au Mexique demander des réparations, et que l'amendement qu'il proposa sur les dissensions survenues entre l'Espagne et le Mexique fut rejelée à l'unaninité, moins une voix. Aussi, M. Olozaga disait-il de lui, en plein parlement au sujet de la nouvelle expédition. « Il est parfaitement démontré que sa pensée n'était pas de faire des réclamations. S'il eût été question de cela, le gouvernement eût-il choisi le seul homme qui avait déclaré devant le sénat espagnol que ces réclamations n'étaient pas justes. » M. Gonzalez Bravo disait à la même tribune... « Le gouvernement
devait épurer les opinions du comte de Reus. Il devait lui demander jusqu'à quel degré il soutenait les opinions exposées par lui devnnt le sénat... Puisque cela se fait avec quelqu'un qui ne s'est pas prononcé sur une question, dans un sens opposé à celui qu'il s'agit de soutenir, à combien plus forte raison, ne devait-on pas l'exiger, avec une personne qui avait développé des opinions diamétralement opposée* aux instructions qui lui étaient données. »
Ce chpix fut vivement critiqué dans la presse espagnole comme aux Cortès. « La conduite du comte de Reus, dit La Esperanca, est inexcusable, soit comme général, soit comme diplomate, soit comme Espagnol... Certes, Juarez ne s'y méprit point, il fut si satisfait en apprenant la nomination du général Prim, qu'il fit reproduire et répandre partout, à profusion, le discours que Prim avait fait entendre en 1858, à la stupéfaction de l'Espagne... En effet, le général Prim n'apparuîi au Mexique, comme en Espagne, que le serviteur » dévoué de Juarez ; il se montre partout son agent fidèle et accrédité... Le général Prim n'ayant pas entendu les Espagnols, — persécutés par Juarez, — les ayant éconduits partout et n'ayant écouté que Doblado et Zaragoza, n'a probablement pas pu savoir si on avait commis des exactions contre les Espagnols; il a pu croire que tout était acte de justice.
» Qu'importaient au général Prim ces décrets de proscription et de confiscation qui ont scandalisé l'Europe et l'Amérique; ces horribles décrets qui ont porté le corps diplomatique à faire celle protestation dans laquelle le gouvernement de Juarez est mis hors la loi !
« C'est le gouvernement de Juarez... qui a dégradé le pays et l'a livré au pillage; c'est ce gouvernement qui a voulu vendre le pays aux étrangers pour quelques millions de piastres. C'est ce gouvernement qui, aux yeux du général Prim, est le seul qui puisse régénérer le Mexique et faire sa félicité... Nous tous, nous protestons contre le général Prim, qui a défendu Juarez... contre l'apologie que Prim fait du
trafiqueur de sa patrie, de cet assassin des Espagnols, de ce vil insulteur de la reine Isabelle, de ce fléau de l'église.»
La Epoca, el Contemporaneo, el Diaro espafwl, el DiaiHo de Barceloiia, el Reino, las Novedades, el Eco del pais, el Pueblo et d'autres journaux de la péninsule flétrirent la conduite du comte de Reus au Mexique, avec non moins d'énergie que la Esperanza. En présence de ces terribles accusations nationales, le blâme des Mexicains n'est plus suspt et de partialité. Le gouvernement espagnol ne pouvait justifier le choix d'un tel représentant que par le secret désir de se débarrasser d'un révolutionnaire qui, semblable au « bouillant Achille » de la Belle Hélène, ne pouvait rester une minute en place sans faire résonner ses éperons et mettre en évidence sa bruyante personnalité. Seulement, il est déplorable de voir des hommes d'un mérite évident, faire litière de l'honneur de leur patrie, ridiculiser à l'étranger leur drapeau et faire arroser le sol de leur pays du sang de leurs compatriotes pour faire triompher une ambition individuelle. Quand on a l'honneur d'être Espagnol et d'aller au Mexique défendre l'honneur de l'Espagne, on devrait se rappeler la noble et grande figure de Cortez, afin de ne pas devenir le don Quichotte d'un avocat indien, toujours prêt à vendre son pays pour se défendre dans une position inespérée, et toujours prêt à se sauver dès qu'un dang» r paraissait au loin. Le général Prim, sachant que j'écrivais l'histoire du Mexique, adressa à l'un de mes amis une lettre dans laquelle il essaie en vain de justifier sa conduite. Voici, du reste, les principaux extraits de sa lettre :
« M. Louis Blairet. — Bruxelles, 3 octobre 1867. — Mon cher ami... Un publicîste distingué comme l'est M. Domenech, doit tenir à ce que ses récits soient d'une exactitude irréfutable. — Or, il manquera énormément à la vérité des faits s'il les rapporte tels que vous daignez me les annoncer, et je serais obligé de les contredire malgré mon désir de ne plus parler en public de ces malheureuses affaires qui ont eu un dénoûment si tragique. — Que M. Domjenech, donc,
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se méfie des documents de source ennemie du général Prim, car ils ne sont pas loyaux, j'en donne ma parole. Les seuls documents à étudier sont ceux que j'ai reproduits en plein sénat espagnol. — Par ces documents, il verra que je ne confonds pas les dates et moins encore que je les embrouille. — Il verra que les conférences qui devaient avoir lieu à Orizaba, étaient non pas seulement nécessaires, mais encore indispensables, — comme il verra aussi que les trois gouvernements n'ont jamais donné l'ordre de marcher immédiatement sur Mexico, sans entendre raison, et coûte que coûte. Dans les mêmes documents, il y trouvera encore que ma conduite fut approuvée de la manière la plus complète par le gouvernement de la reine... « Dans la conférence d'Orizaba, « — c'est laSoledad qu'il faut lire, — dit M. Domenech, il y « a eu lutte d'adresse entre Prim et Doblado, le premier a été « fin, le deuxième faux, Prim adonc été vaincu en finesse...» Je vous prie de croire, que si l'un des deux a du être vaincu, ce n'est pas moi qui l'ai été, puisque j'ai réussi à obtenir de Doblado que nos troupes quitteraient Vera-Cruz, où nous étions décimés misérablement par les maladies, pour venir à Orizaba, pays sain et confortable.
« Nous avons donc gagné le plateau et traversé la position militaire du Chiquihuite en temps de paix, car s'il en avait été autrement, il faut que l'illustre historien sache que nous n'aurions pas pu quitter la Vera-Cruz, où nous aurions la plupart péri du vomito, fièvre jaune, faute de moyens de transport. — En outre, nous étions bloqués. Les paysans ne venaient plus nous apporter des provisions, et nous en étions réduits à vivre de la ration de campagne. Nos chevaux périssaient de faim jusqu'à tel point que, pendant trois jours, je fis nourrir les miens avec du riz, et les Français, toujours riches pour se tirer d'embarras, ont imaginé de couper l'herbe des cimetières, pâture engraissée par les morts, ce qui leur a procuré pas mal de fourrage! — Que M. Domenech fasse son profit de ces détails-là, si bon lui semble, et son récit aura plus d'intérêt, tout en étant plus
exact que s'il raconte des faits tirés des documents dictés par un intérêt déterminé... Je vous serre la main. — Prim.»
A la lettre du comte de Reus, je n'ai qu'une chose à répondre pour le moment. Le noble général croit-il sérieusement que dans un procès on ne puisse admettre comme sincères, véridiques et loyales, que les seules pièces fournies par l'accusé? A quoi serviraient le ministère public, l'avocat de la partie adverse, les juges et les jurés si les débats devaient rouler uniquement sur les assertions d'une seule des deux parties? Il n'y aurait même pas de débat, et le général Prim en est.parfaitement convaincu. Je critique fréquemment la politique et même le caractère de l'empereur Maximilien pour lequel j'aurais donné ma vie ; mais la vérité doit passer avant tout. Le comte de Reus devrait m'imiter et tâcher, s'il le peut, de se justifier d'avoir fait dévoyer de son but, en débarquant à Vera-Cruz, l'expédition qu'il commandait, comme il justifiait en 1867 ce qu'il appelait « le triomphe de la cause nationale, » dans son humiliante lettre à Juarez. Aussi, me permettra- 1- il de laisser aux faits leur brutale éloquence ; s'il peut prouver qu'ils sont inexacts, je suis tout disposé, après avoir constaté la valeur de ces preuves, à rectifier mon récit en ce qui concerne ses actes au Mexique. S'il a des documents qui pourraient expliquer sa conduite, autrement que ne l'expliquent ses propres actes, il ferait bien de les publier. La question du Mexique est tellement importante au point de vue des intérêts futurs de l'Europe et de la civilisation, qu'il est du devoir de tout homme honnête de faire connaître les causes qui ont fait avorter cette œuvre qui devait illustrer le dix-neuvième siècle. J'ai le courage de publier des lettres qui blâment sévèrement des hommes honorables, intelligents, que j'estime, et qui sont des compatriotes ou des amis, pourquoi n'en ferait-il pas autant?
Il serait heureux de n'avoir eu à déplorer que les défaillances et le mauvais vouloir du général Prim, mais l'impartialité qui doit guider tout historien m'oblige à révéler d'autres ambitions privées qui se manifestèrent dans le parti
conservateur, à la dernière heure, et faillirent compromettre la cause à laquelle se dévouaient les hommes sincèrement patriotiques qui se sacrifiaient au bonheur de leur patrie. C'est pour obéir à cet inflexible devoir que je dois publier ici de longs extraits d'une correspondance confidentielle d'un ami qui fut sous-secrétaire d'Étal au ministère de la guerre au Mexique, et dont la position parmi les émigrés mexicains, alors réunis à la Havane, lui permit de connaître les secrets les plus intimes de tous ceux qui devaient jouer un rôle important dans l'intervention.
« Havane, 22 décembre 1861. — Je vous ai dit que par ce vapeur, j'irai à Vera-Cruz, avec le P. Miranda, mais comme il n'est arrivé aucun bateau de ce port, abandonné par les rouges, et comme l'ordre vient d'arriver de suspendre toute opération jusqu'au débarquement à Vera-Cruz du générai Prim, nous avons dû retarder notre départ. Nous attendons l'arrivée du général Prim et de l'escadre française. Aujourd'hui, le P. Miranda a reçu par le paquebot anglais les lettres qui l'accréditent auprès du général Prim et du contre-amiral de la Gravière, comme directeur politique du Mexique, afin qu'on l'écoute et qu'on l'appuie... Avec ces lettres du P. Miranda, il en est arrivé une autre nous annonçant que Miramon, furieux de ce que l'Empereur n'a pas voulu favoriser son retour au pouvoir, qu'il désire et qu'il a eu l'audace de demander, non comme président, mais comme souverain, vient maintenant entraver l'intervention, disant que le général Marquez et d'autres ne feront autre chose que ce qu'il voudra. En nous envoyant cette nouvelle, on nous a pareillement envoyé une lettre, — sans doute la copie, — écrite par M. Gutierrez de Eslrada à Miramon, dans laquelle il lui fai honte de ses prétentions, lui rappelle ses promesses faites depuis a Mexico et à Paris en faveur de l'intervention, et lui dit enfin qu'il est par trop présomptueux de prétendre à se faire couronner à Mexico, et par trop vil, — sic, — d'aller maintenant faire de l'opposition, parce qu'on ne veut pas consentir à son couronnement... Que vous semble-t-il de
CANDIDATURE DK [/ARCHIDUC MAXIMILIE.N. 405
cet insensé qui se croit capable de devenir empereur du Mexique? Rappeliez-vous ce que je vous disais un jour, en parlant de lui. Nous serons obligé de fusiller cet homme.
... « Je vous parle aussi clairement, parce que je vois par vos lettres que vous n'êtes pas au courant de tout ce qui se passe, ou que vous gardez avec moi une réserve exagérée, ne me croyant pas dans tous les secrets... Par le même paquebot anglais, Angel Santa-Anna est arrivé de Saint-Thomas, sous un nom supposé, et, aussitôt débarqué, il m'a remis de la part de son père la lettre suivante : — « Saintce Thomas, 15 décembre 1861. — Mon cher ami. — Votre « lettre du 30 novembre me confirme ce que d'autres lettres « disent, concernant l'expédition espagnole contre Vera- « Crux. Nous verrons quels seront les résultats de cet évé- « nement. Mon fils Angel... va à Vera-Cruz dans l'iiUcnlion « de ramener sa mère et ses sœurs pour les mettre à l'abri « de tout malheur qui pourrait arriver. Je désirerais que « vous l'accompagnassiez pour le mettre plus au courant de « ce qui se passe dans l'intérieur du pays, afin d'agir selon « les circonstances. Je suis très contrarié que mon ami le « général Woll ne soit pas prêt à revenir avant le prin- « temps, car sa présence serait très utile en cas d'événe- « ment important. Pas de place pour vous en dire davan- « tage, etc. — A. L. de Santa-Anna. » —
« Angel m'a parlé pendant longtemps, et de sa conversation j'ai appris que le général Almonte avait écrit au général — Santa-Anna — lui disant qu'il comptait sur lui pour sauver le pays, et qu'Angel va au Mexique pour voir si l'on proclame son père... Je lui ai dit que je ne pouvais l'accompagner parce que j'ignorais si Vera-Cruz était pris et qu'en outre, comme c'était en Europe que l'intervention s'était décidée, nous avions attendu et, comme bons Mexicains, appuyé celui qu'elle avait élu. Angel a convenu que j'avais raison...
« Le temps est arrivé où doivent cesser toutes les ambitions bâtardes et toutes les nullités qui se développent