CHAPITRE LV
Discours de Gihaacoatl aux Mexicains. — Des présents que chacun va offrir selon ses moyens.
Cihuacoatl adressa alors aux chefs mexicains le discours suivant : « Seigneurs , il ne faut pas que les chefs deCholula, de Huexotzinco, deTIaxcallan et les autres chefs de la montagne , qui sont nos ennemis, puissent nous accuser d'avarice. Retenonsles encore deux jours ; demain nous les convierons à un festin, et après deiùain nous leur offrirons des boucliers et des massues. » Les Mexicains y a^ant consenti , il fit appeler Petlacalcatl , le majordome en chef, et lui dit d'apporter avec les autres majordomes six cents dindons, ou huexolotl, et d'ordonner aux laboureurs du voisinage d'apporter beaucoup de gibier et d'oiseaux sauvages qu'on leur paierait bien. Il leur ordonna également défaire venir des femmes de Ghinampanecas et de Xochimilco pojir préparer le repas. Cet ordre fut exécuté, et les daefs
étrangers se reposèrent trois jours, pendant lesquels ils admirèrent la grandeur et la générosité des Mexicains. Au bout de ce temps on leur distribua des épées, des massues, de cuirasses d'or à chacun selon son rang ; mais il n'accorda pas aux rois de Tezcuco et de Tacuba la permission de faire célébrer devant eux des cérémonies funèbres en Thonneur du feu roi.
Le lendemain Cihuacoatl demanda aux ouvriers si la salle appelée Tlacochcalli était finie ; et ils lui répondirent que tout était complètement terminé. On revêtit alors le mort d'un manteau appelé ocotentehuitl, ou manteau resplendissant; on lui noircit la figure, on plaça sur sa tête des plumes et dans sa main une fleur nommée ichcaxuchitl , qui est blanche comme le coton , ainsi qu'un éventail de bois peint et délicatement travaillé, nommé malacorquetzalli. On couvrit ensuite le corps avec un manteau nommé netlaquechiloni ^ sur lequel on voyait la figure de Huitzilopochtli et avec quatre autres espèces de manteaux , dont les rois seuls font usage ; puis avec un autre manteau fait avec les plumes du héron blanc, ou aztatzontli.
Pour montrer que ce prince avait été vaillant, on plaça à son bras gauche un bouclier, et dans sa main droite une massue très-légère et différente de celle dont on se sert à la guerre. Elle était peinte de couleur de feu ; on eût dit qu'il en sortait des flammes et des étincelles ; on la nommait tlapetlanilcuahuitl. On mit ensuite autour de son corps une espèce de
soubreveste appelée ayauhxicolli^ et un autre vêtement Tioxnmè y ahualhua. On lui plaça sur la tête un ornement en plumes, tlauhqiiecholtzontli ^ fait a\ec celle (l'un oiseau nommé tlauhquechol, aussi |)récieux que le quetzalhuitzitzil ^ que les Tarasques ' nomment tzintzon; ses plumes sont bleues, vertes, rouges ou dorées, et ont aux rayons du soleil le reflet d'un taffetas changeant; on a donné à ces oiseaux le nom de hauhquecholtzitnitzcan, "parce qu'il n y a aucune autre espèce, de grands oiseaux dont le plumage leur soit comparable dans les provinces qui bordent la mer, comme Calpan, Cuxcatlan, Cuetlaxtlan; il y a une autre espèce d'oiseau de la grandeur d'un paon dont les plumes sont très-recherchées : on les nomme quetzaltototl ; le quetzalcanauhtli est encore un autre oiseau du même pays de la grosseur d'un dindon. On y trouve aussi des hérons couleur de feu qui habitent en grandes troupes sur le bord des lacs ; on les nomme tlauhquechol ou tlapanaztatl.
Pour revenir à Axayacatl, on lui mit au poignet un os de cerf pointu nommé umichicahuax , qui pouvait servir de sifflet. Quand on eut ainsi terminé d'orner le corps du roi Axayacatl , les vieillards les plus âgés de Tenuchtitlan et des villes voisines, telles que Tacuba et Tezcuco , commencèrent à entonner le chant funèbre, ou micacuicatl. Les vingt femmes du feu roi , car il en avait autant, vinrent en procession lui offrir à manger , rangèrent en file devant lui les mets qu'elles lui apportaient, et derrière , une autre rangée de tasses remplies de ca-
cao, qui est ie breuvage ordinaire des naturels, et est encore usité dans la nouvelle Espagne. Les seigneurs se placèrent en bon ordre , tenant à la main des fleurs et du parfum nommé ietl, et, en disant qu'ils donnaient à manger au roi , ils le parfumaient avec de petits tubes nommés quitlenamaquilin. Tous les esclaves des deux sexes qui avaient app<')rtenu au roi Axayacatl s'avancèrent ensuite. Les hommes étaient vêtus de riches manteaux et de belles pagnes; leurs casques et leurs cuirasses étaient dorés ; ils portaiont à la main des corbeilles remplies de pierres précieuses et de bijoux d*un gr^ind prix. Les femmes nonseulement étaient revêtues de leurs plus beaux liabits , mais elles portaient sur leurs épaules des paquets de vêtements de femmes. Ces esclaves apportaient aussi à leur maître ses armes et ses bijoux , et devaient mourir à ses funérailles.
Après eux venaient les nains , les bossus et autres gens contrefaits qui avaient appartenu à Axayacatl. Ils étaient tous richement vêtus , ornés de plumes et de joyaux , et portaient sur les épaules un matemecatl^ ils avaient aux pieds des espèces de bracelets de C4iir rouge ou doré; quelques-uns portaient à la main des sarbacanes dont on se sert pour tuer les oiseaux , d'autres des arcs et des flèches dorées. Ils entonnèrent le chant fies morts et tous ceux qui faisaient partie de la maison royale se mirent à pleurer. On présenta aux chanteurs des vases de la liqueur nommée iztacoctli; on alluma ensuite un énorme brasier dans lequel on jeta la
poupée qu^Teprésentaitle corps du feu Aiayacall. Il était yflîacé aux pieds de la statue de Huitzilopocbtii. Les naturels de Tacuba et d'Aculhuacan attisèrent le feu avec des bâtons jusqu'à ce que tout fût réduit en cendres; je pense qu'on y avait jeté également le corps d'Axayacatl. Quand tout fui consumé 9 on apporta une grande auge remplie de fleurs et d'une eau parfumée nommée xoquiacxoyacatl, A Taide d'une coupe, on en arrosa deux ou trois fois les cendres , et on aspergea ensuite avec ce qui restait les principaux assistants ainsi que les femmes et les enfants d'Axayacatl.
On tint ensuite aux esclaves , aux nains et aux bossus le discours suivant : a Mes enfants, allez rejoindre dans l'autre vie Axayacatl , votre roi et votre maître , qui vous attend pour vous combler de présents et vous faire jouir d'une vie de délices ; afin qu'il ne soit pas privé des choses qui lui ont appartenu, chargez-vous de les lui porter. » Aussitôt tout le monde se mit à pleurer. On prit un teponaztle qui avnit appartenu au roi , et on le plaça dans la grange auge de pierre nommée cuauhxicalU. On prit ensuite un des nains , et après l'avoir couché à plat ventre sur le tepotiaztle , on lui arracha le cœur, et on recueillit son sang dans une auge. Ce fut ainsi qu'on les immola tous les uns après les autres; on offrit ensuite leurs cœurs à Huitzilopochtli, et on arrosa son idole de leur sang ; ceux qui avaient attisé le feu du bûcher furent de plus chargés d'enterrer les cadavres.
Quand cette cérémonie fut terminée, les principaux chefs de Tenuclititlan «idressèrent un long discours à ceux d'Âculhuacan et de Tacuba, qui étaient Mexicoatlailotlac, HezhuahuacatI ^ Tequixquinabuacatl, Miluiihuatl, Teucalcatl , et Naappteuctli , qui avait été quatre fois consul ou dictateur. On les re-mercia d'être venus assister aux obsèques du roi, et on les invita à assister également aux cérémonies qui auraient lieu aussitôt après le grand jeune qui allait commencer» et qui devait durer quatre-vingts jours-, ils le promirent et revinrent en effet, sans que personne y manquât: on renouvela les cérémonies qui avaient eu lieu quand on avait brûlé la poupée , ou lors des obsèques de Huitznahuatlteuctli, tué dans la guerre de Mechoacan, à cette seule différence près, que, comme Axayacatl était roi, les festins durèrent quatre jours; car les f/amacaxçuei leur faisaient croire qu' Axayacatl était déjà dans le ximo^ cayan , ou le bonheur le plus parfait, dans Vopoch^ huayocan, ou dans les ténèbres situés à gauche, dans Yatlecalocan chinauhmictlan , ou le neuvième abtme de Tenfer. Telles étaient les cérémonies funèbres qui s'observaient à l'enterrenient des anciens rois (le Mexico Tenuchtitbm.