CHAPITRE LXXXI
Des plongeurs pénètrent dans la fontaine de Cuecaexall. On sacrîûe sur ses bords un grand nombre de victimes b«maines , et Ton y jette toutes sortes d'objets précieux*
Les trois rois avaient amené avec eux quinze plongeurs. Quand ils arrivèrent à la fontaine de Cuer cuexatl, les prêtres se ranimèrent sur ses bords; tous s'étaient peint le corps en bleu pour représenter TIaloc, dieu des eaux , et tenaient des vases dans lesquels fumait le copal. Us encensèrent la fontaine dans Liquelle ils jetèrent de Vulliei du copal enveloppé dans du papier. Ils se déshabillèrent ensuite instantanément et $e jetèrent toji^s dans T^au pour s'y baigner. Avant de s'y précipiter , les plongeurs s'étaient également teint le corps avec du bleu et de Tii/ifi noir; ils avaient utt;icbé au bout de longues cordes des pii*rres bleues nommées Izlapaltetl ; au signal donné par les trompettes des prêtres , les plongeurs sautèrent tous k la fois dans l'eau , et saisissant des fils de chefs ouTlapalteuctIi que Ton avait amenés II. 5
à cet eflet , ils leur ouvrirent la poitrine» leur arrachèrent le cœur qu'ils jetèrent au fond de la fontaine dont ils colorèrent toute Teau avec le sang de ces pauvres innocents. Les prêtres j laissèrent aussi couler le sang qu'ils se tiraient des bras» des cuisses et des oreilles. Aussitôt la source commença à bouillonner , elle s'apaisa au bout d'une demi-heare; les plongeurs purent alors boucher les trous par lesquels l'eau arrivait avec tant de force. Quand ce travail fut terminé , les plongeurs sortirent de la fontaine dont les ravages cessèrent à partir de ce moment.
Ahuitzotl fut tellement satisfait de ce résultat, qu'il donna à chacun des plongeurs dix chaînes de pièces it'étoffes, qui avaient de huit h dix braises de |§ng; il leur distribua en outre beaucoup d'eschives et de richesses. Le lendemain il envoya aux villes d'Aculhuacun » de Chsilco , de Xochimilco et de Cuyoaran Tordre de faire fabriquer chacune huit mille canots , ce qui faisait trente-deux mille en tout. Quand le roi fut de retour à Mexico . il réunit les principaux chefs et leur demau'la pardon du dommage qu'il avait causé par son imprudence de jeune homme en amenant dans la ville une source aussi dange* reuse , qui avait renversé les forêts et bouleversé les champs cultivés, de manière à «imener une famine. Il leur donna ensuite à chacun un canot pour se retirer avec tout ce qu'il possédait , jusqu'à ce que les eaux fussent écoulées 11 distribua également à tous les habitants des vêtements pour remplacer ceux
qa'ila- ^Taiehl perdus, et HeiiY cent mille chayi^les dé mais qu'il urmii fait npportèr des provinces tributaires de Mexicaf, ainsi que deâ vivres' et du gibier de toute espèce; II fit aussi veAir des travailleurs pour boucher avec des fascines et de la terre les ravins que Teau avait creusés. Cep^dant on en voit enVoré les traces aujourd'hui , et^je crois qu'elles rlureront autant que le inonde; cai* il y adéjà tnaintenant'plus dé cent vingt ans, puisque cet événement eut lieu en Tannée f 470.
Le dommage avait été si grand dans la ville que le palais du foi- lui même avait be^iucoup souflert et qu'il avait été forré de se loger dans le temple de Huitzilopbchtli. 11 fallut donc songer ii le réparer. Le tecpan ou palais fut donc construit 5 nouveau sur pilotis, le tout aux frais et par les sueurs dés travailleurs étran|*ers qui ne recevaient aucun salaire. Qiiând il fut terminé, on s'occupa à rebâtirles mai* sons des seigneurs et celles d^s autres habitants. De sorte que toute la ville fut Reconstruite peu àpeu, sans que les Mexicains se donnassent la moindre peine; car, disaient-ils, leur métier n'était pas de travailler, mais de com)>altre et de fabriquer des armes.' Le rétablissement de la ville dura deux années, pendant lesquelles Ahuitzotl necesSadedépIoreR lé dommage qu'il avait causé en s'obstinant âyameiierleseaux deCuecuexatl. Il pensa alors à la mort , et ayant fait vètiir le grand majordome Petla- 4"atl ^ il lui dit : « Fats venir en ma présence tous les nacons et tous les fiibricants de poteries. » Quiind ils
fureol réunis, il leur ordonnd de faire TolleCf qui était mort jeuoe et malheareasemenl. Il devait être représenté debout avec un iKnidieret tenant à la main des grelots en os ou omichiacahuat, et un tissu de plumes précieuses tlauhquechol et tzontli. Il leur donna un dessin de la manière dont il devait être représenté, et leur ordonna de clier* cher la meilleure pierre qu'il y eût à Chapultepec. Quand cette statue fut terminée , les ouvriers l'engagèrent à venir la voir. Ahuitzotl s'y rendit et déclara qu'on l'avait exécutée entièrement d'après SCO désir. 11 les récompensa en leur disant : « Quand voos verrez cette statue , vous vous souviendrez de moi, et ceux qui me succéderont verront là mon image. ■ En effet, peu de temps iiprès» il tomba malade de chagrin et mourut.
Aussitôt après la mort du roi, Cihuacoatl Tialpotonqûi envoya des messagers à tous les princes vassaux de l'empire , pour les inviter à assister à ses funérailles. Nezahualpilli, roi de Tezcuco, répondit ap messager : « Sois le bienvenu ; je remercie les seigneurs mexicains de la triste et douloureuse amhassaHe qu'ils m'envoient pour m annoncer qae leur roi est descendu dans l'apochquiabuayan ou neuvième enfer. Dans cet endroit où il n'y a ni rue ni ruelle, ni sentier, et où régne le puissant Tesoatc* moc Mictianlecutli , dieu de Tenfer, et son épouse Micteciicihuatl , déesse de la mort, qui peut envoyer les chefs les plus puissants dans l'obscurité de l'enfer. ■ Mes&hualpilli se rendit donc à Mexico avec les
measagerè. Il était suivi par les principaux chérs' Acuihuas, et amenait avec liii lin grand nombre d'esclaves qui devaient élre sacrifiés aux funérailles d*AhuitzotI. En arrivant, il se rendit avec toûle sa suite àFendroitoùgisaitlecorpsdumonarquey et lui adressa ce discours comme s'il eût encore été vivant: • Repose, A noble seigneur, puisque par Tordre du puissant Huitzilopochtii tu as abandonné celte natibn mexicaine dont tu étais le cbef. Maintenant ferapire tout entier est plongé dans l'obscurilé et dans les ténèbres, car c'était toi qui Té'lairais dé ta lumière, et nous étions tous tes esclaves. »11 lui offrit ensuite les victimes qui devaient être sacrifiées en disant : « Vois ces filB du soleil qui vont le suivre dans la vallée de Ximobuayan , pays de rétërnel oubli. • Quand il eut terminé son discours , le roi des Tecpanèques en prononça un autre dans le même sens etofirit également des victimes. Celui des Cbalcas et les autres chefs qui étaient venus de quinze et même de vingt lieues imitèrent cet exemple et offrirent de l'or , des pierres précieuses et des pièces d'étofle pour envelopper le corps. Les fa^bitanls de Tlatilolco vinrent les derniers et odrirent égalemefit des victimes ainsi que de riches bijoux d'or et d'éméraudes , pour orner le corps de feu roi. lis placèrent à son cou une chaîne d'or ornée de grelots du même métal, et sur son front un diadème d'or tout brillant de pierreries. Ils lui mirent également des bracelets d'or aux pieds et hux bras , et à la main un sceptre d'or orné de plumes précieuses. Les deux rois, Netiahualpiili et Totoquihuatzin , se chargé-
rcni d*habîller le corps, et l'eiiTeloppèrent ensuite dans les éiofies les plus précieuses. Pendant ce temps, les prêtres du temple élevèrent un immense dacochcaUioxx bûcher sur lequel le corps du roi devait être brûlé i il étaii composé de pièces de bois ornées et peintes de diverses couleurs Les prêtres se rangèrent alentour en fêiisant retentir Tair de lears chants de douleur au son de la musique du Teponaztli. Le cercueil était porté par les principani chefs. Il était tellement pesant qu'il fallait plus de sotiante hommes pour le soulever. Ils k déposèrent d'abordau pied de Huitzilopochtii , au sou des trompettes des prêtres , puis ^ur le bûcher auquel on mit le feu en le couvrant d*une grande quantité de bob sec, pour qu'il fût plus vite consumé. On amena de misérables esclaves vêtuç du costume ou portant les armures du défunt roi. On les étendit ensuite sur le grand teponaztli ou tambour en leur disant : • Mon fils, va rejoindre ton maître et descend au septième eofer où tu reposeras. » On lui ouvrât ensuite la poitrine, et pendant que quatre prêtres le tenaient, le souverain pontife lui arrachait lecocor et le jetait dans le bûcher q.ui brûlait ainsi toute b nuit.
Le lendemain , les chefs recueillirent dana de riches étoiles les cendres du roi , et les enterrèrent a cAté de Guauhsicalco en présence de tous les cheCi. On avait préparé trois $iéges recouverts de peaiu de tigres, celui du milieu resta vacant et lesroisdo Acuihuai et «les Tecpanèque^ occupèrent les deai autres.