MEUBLES INCRUSTÉS EN PIQUÉ
Ce que les Italiens appellent tarsia , ouvrage de marqueterie, serait, si nous en croyons Garzoni dans sa Piazza universale , la même chose que le travail désigné par Pline sous le nom de cerostrotum ; or, d’après son étymologie, ce mot indique une combinaison du bois avec des pièces de rapport en corne, et désigne plus particulièrement le genre qu’on nomme piqué lorsqu’il vient de l’Orient, et cerlosino quand il est d’origine italienne.
Les intarsiatori , ou marqueteurs, apparaissent en Italie dès le treizième siècle ; au quinzième, Giuliano da Majano aidé de Giusto et Minore, Benedetto da Majano, son frère, avec son élève Domenico di Marietto, ouvrent une voie nouvelle en employant des bois divers ou teints. Baccio Cellini, David de Pistoja, Guido del Servellino, Geri d’Àrezzo, Girolaino délia Cccca, s’illustrent après eux, et au seizième siècle, Barlolommeo de Pola, fra Gabricllo et fra Giovanni de Vérone, fra Baf-
faello de Brescia, fra Sebastiano cle Rovigo, fra Damiano de Bergame, en 1551, sont les plus célèbres intarsiatori. C’est sans doute à ces nombreux Frères, c’est-à-dire aux artistes formés dans les congrégations religieuses, que le genre doit son nom de lavoro alla certosa, travail à la chartreuse, ou par abréviation certosino, chartreux (sous-entendu travail).
Dans leur ardeur à pousser la marqueterie de bois hors de ses limites rationnelles, les artistes voulurent lui faire représenter des sujets et des paysages, ainsi qu’en témoignent plusieurs églises célèbres : tentative insensée, qui ne pouvait aboutir à rien de durable, et que nous verrons pourtant renouveler en France dans les deux derniers siècles.
Le vrai certosino, celui dont nous avons à nous occuper ici, commença à Venise et fut une imitation orientale; du treizième siècle à la lin du quatorzième, les incrustations étaient en bois noir et blanc, quelquefois rehaussées d’ivoire; ce n’est que plus tard qu’on augmenta le nombre des bois colorés, et que l’ivoire s’employa avec sa teinte naturelle et teint en vert ; parfois même on ajouta au travail des petites plaques métalliques. Ces travaux primitifs sont presque toujours de petite dimension; ce sont des coffrets, des boîtes à bijoux d’une facture un peu sommaire. Lorsque le piqué s’applique au meuble, c’est d’abord avec une certaine réserve ; un bahut appartenant à M. Henri Cernuschi est simplement orné de blets au pourtour, et, sur chaque face, d’un cercle, formés de petits losanges d’os incrustés dans le bois brun. Ce coffre remonte au quinzième siècle. Plus tard, viennent des cassoni, des cabinets, des tables pliantes, des sièges en X et même des chaises à dossier d’une élégante découpure, où les bois colorés, combinés avec l’ivoire, forment des dessins géométriques d’une grande richesse; souvent, dans des médaillons circulaires ou dans le milieu des panneaux se montre un vase d’où sortent des tiges fleuries qui montent en s’épanouissant comme un bouquet d’artiflce. Rien n’est plus élégant que ce genre de meubles, dont le seul défaut est l’uniformité; car malgré quelques fleurettes et de rares frises de rinceaux, ce qui domine dans le décor, c’est la répétition des cercles étoilés, des losanges et autres figures régulières et prévues. Les hôtels de MM. de Rothschild sont largement pourvus d’ouvrages alla certosa qu’on peut citer parmi les plus beaux.
Presque tous les meubles en piqué alla certosa proviennent de
, cn bois avec appliques en bois découpé à jour. Le panneau central s'abat sur deux coulisses attenante au pied; travail espagnol du dix-septième siecle. (Collection de
' M. Mon! rison.)
l’Italie; pourtant on en rencontre, parmi les plus éclatants, qui ont été fabriqués en Portugal ; on les reconnaît généralement à l’abondance des appliques en cuivre découpé qui leur servent de garniture. Les cabinets ont des encoignures et des entrées de serrures compliquées que la dorure rend particulièrement éclatantes.
ORIENT
C’est de l’Orient, nous l’avons dit, que le piqué s’est introduit chez nous ; on l’y trouve à des dates fort anciennes, et il s’est maintenu en faveur jusqu’à nos jours, dans de charmants petits ouvrages qui sont dans les mains de tout le monde. On connaît trop ces merveilles microcopiques pour que nous nous attardions à les décrire ; nous dirons seulement que dans le travail moderne le système est souvent inverse de l’ancien : l’ivoire sert de fond ; les bois de couleur, les métaux et la nacre forment les dessins ; beaucoup de piqués modernes ont pour fond le santal ou le cèdre.
La Perse et l’Inde sont la patrie de ce genre de mosaïque. C’est de la Perse que sont venus les coffrets imités d’abord à Venise; beaucoup d’armes y sont entièrement couvertes de ce patient travail, qu’on retrouve sur des miroirs, des nécessaires à écrire, et sur une foule d’autres menus objets ; parfois le piqué accompagne les peintures au vernis, sorte de laque particulière à la Perse. Les œuvres de l’Inde sont très-voisines de celles de la Perse et non moins fines ; il est un genre évidemment contemporain des relations de l’Inde avec le Portugal, ce sont de grands cabinets supportés souvent par des cariatides d’ivoire d’un volume extraordinaire et d’un aspect barbare, et se terminant par des feuilles d’acanthe. Les génératrices ornementales des incrustations sont fort simples, les détails qui les surchargent en font seuls la richesse ; ainsi les cercles entre-croisés formant réseau sont fréquents et constituent la grande masse du décor. La couleur du fond est chaude, d’un jaune ocreux vif, dû sans doute à un bois tendre et très-résineux voisin des santals ; on ne saurait mieux comparer cette couleur qu’à celle de la cannelle; l’ivoire et l’ébène s’y enlèvent avec vigueur et l’ensemble est gai et réjouissant à l’œil.
Comme transition entre le piqué proprement dit et la marqueterie, viennent se placer des travaux arabes et turcs d’un effet charmant et
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que les musulmans ont portés avec eux dans toutes les contrées qu’ils ont conquises ; c’est cette sorte de mosaïque de bois, d’ivoire, de nacre de perle et d’écaille qui compose le mobilier élégant de ces contrées sans meubles. Rien n’est joli comme ces coffres, les uns s’ouvrant par le dessus comme nos bahuts, les autres pourvus d’un grand tiroir, qui servent à renfermer les vêtements luxueux et les objets de parure ; il en est qui sont entourés de trois côtés d’une galerie à jour et qui imi-
Boite en piqué de l’Inde.
tent la forme d’un trône ou masnad ; quelques autres encore ont le dessus bombé. On connaît les petites tables polygonales, hautes comme un tabouret, et dont le pourtour est découpé en arcades en fer à cheval ; rien n’est plus varié que leur décor, où, parmi les rinceaux à fleurs, les dentelures festonnées ou subdivisées, se montrent des figures emblématiques comme les triangles entrelacés ou sceau de Salomon, le pentagone, les étoiles et le croissant. On trouve encore des kaou-klouk ou porte-turbans, sortes d’appliques découpées et à tablette, qui se suspendent au mur et offrent parfois, au milieu de leur riche ornementation, un petit miroir qui permet au croyant, lorsqu’il reprend sa coiffure, de la rajuster avec la rectitude et la gravité nécessaires. On voit encore assez souvent des miroirs à crémaillère fermés par des
ventaux ornés et surmontés d’une sorle de couronnement découpé à jour, ou bien encore des miroirs à main en forme de palme, dont le revers se couvre de riches palmettes et de bouquets du plus charmant style.
La pièce la plus rare que nous ayons rencontrée était une chapelle portative enclose dans un magnifique encadrement. Le centre offrait la forme d’un portique soutenu par deux colonnes, véritable mihrah, particulièrement orné et devant lequel s’arrondissait une tablette en demi-cercle entourée d’une balustrade et destinée sans doute à recevoir la lampe symbolique. Cette pièce, par la distribution des masses ornementales et par le goût des détails, caractérisait certainement l’une des plus belles époques de l’art musulman.
Nous ne nous attarderons pas à parler des pupitres et autres menus objets qu’on peut rencontrer facilement ; nous nous contenterons de faire remarquer quelle note brillante les incrustations orientales peuvent jeter dans un mobilier de luxe où les bois sculptés dominent avec leur ton sévère et fours formes sérieuses.