‹ Histoire du mobilierChapitre 11 sur 77 · MEUBLES D’ÉBÈNE INCRUSTÉS D’IVOIRE OU SCULPTÉS · texte numérisé non relu

MEUBLES D’ÉBÈNE INCRUSTÉS D’IVOIRE OU SCULPTÉS

A quelle époque le bois d’ébène est-il entré dans la pratique de l’ébénisteric ? C’est un fait à déterminer, mais qui semble être resté en dehors des nécessités de l’art ; le chêne et le noyer satisfaisaient aux exigences de la sculpture et prêtaient un fond convenable aux incrustations de bois de couleur, et c’est précisément au moment où ces incrustations semblaient prendre faveur, où elles se montraient accompagnées de pierres éclatantes, que nous voyons apparaître l’ébène, matière rebelle au travail, triste à la vue, et qui, associée à l’ivoire surtout, prend un véritable aspect de deuil. Et c’est l’Italie, ce pays des suprêmes élégances, qui donne l’élan, non-seulement pour le travail du bois, mais encore en imaginant ces incrustations de blanc sur fond noir appelées scaglinola, et qui formaient des dessus de table comme celui dont le fragment existe à Cluny.

C’est à la fin du seizième siècle qu’il faut placer celte manifestation particulière de l’art; que se passait-il alors dans les esprits ? N’est-ce

pas vers ce temps que la cour de France adoptait les bijoux funèbres, et que les os en croix, les têtes de mort ressortaient sur les brillantes toilettes îles femmes affolées de plaisir ?

Quelle que soit la cause de cette innovation, ses manifestations premières sont d’une délicatesse et d’un goût charmants ; on n’a pas oublié le délicieux cabinet, stipo, confié par M. le baron Alphonse de Rothschild à l’Exposition du Corps législatif; d’une structure architecturale, comme tous les meubles de l’époque, il offrait un avant-corps central à triple fronton, soutenu par des colonnes engagées; de nombreux tiroirs occupaient les côtés et se dissimulaient sous le ventail du milieu. Toute cette construction disparaissait en quelque sorte sous les détails, d’une linesse inouïe, des incrustations d’ivoire; chaque frise, chaque panneau, si petit qu’il fût, reproduisait des épisodes de la mythologie, de l’histoire sacrée ou profane; il y avait même place pour de simples épisodes de chasse. Or, ces sujets, savamment découpés, rehaussés d’une gravure pleine d’esprit, semblaient traités par les petits maîtres de la Renaissance eux-mêmes, tant la désinvolture en était élégante, le dessin ferme et pur. Le cabinet du musée de Cluny représente le genre à un degré plus ordinaire; mais, par un détail, il semble affirmer plus encore le caractère de tristesse dont nous parlions en commençant ; scs garnitures de I ronze sont argentées. Pourtant le cabinet de M. Foule renferme une variété intéressante du travail d’ébène et d’ivoire; là les deux matières se balancent, cl l’aspect général devient doux à l’œil. Des figures éburnées, placées dans des niches ou sur les rampants des frontons, appellent d’abord la lumière et éclairent l'ensemble ; les colonnes, à gravure line et serrée, prennent un ton gris qui les harmonie entre le noir du fond d’ébène et le soubassement, franchement plaqué d’ivoire à incrustations noires. Ce curieux meuble est encore italien, car le panneau d’occlusion porte la carte de la péninsule et les plans de Rome et de Naples.

Ce travail d’ébène incrusté est-il spécial à l’Italie? Nous ne le pensons pas, et nous avons vu bien des ouvrages qui semblaient indiquer le goût et le style de la France. Pourtant, les monuments sont trop peu nombreux, la durée de la mode trop éphémère, pour qu’on se prononce formellement à cet égard.

Est-ce à l’époque et à l’idée des incrustations d’ivoire qu’il faut rattacher une invention voisine qui renfermait le germe des marque-

Meuble à deux corps en ébène, sculpté de sujets divers parmi lesquels se trouvent la continence de Scipion et les douze mois de l’annce; travail français de l’époque de Louis XIII. (Collection de M. le baron de Boissieu.)

teries de Boule? Nous voulons parler de rares meubles en ébène incrustés de grands rinceaux et d’arabesques en étain gravé. L’effet en est encore plus triste que celui de l’ivoire, les deux tons tranchant plus durement l’un sur l’autre. Nous avons vu dans ce genre des pièces dont la décoration élégante pouvait tout aussi bien être l’expression du goût italien que de l’esprit français ; les rinceaux étaient abondants et cherchés, les masses bien pondérées ; ce n’était pas la Renaissance avec ses réminiscences antiques, et ce n’était pas encore l’art du siècle de Louis XIV avec ses palmes, ses coquilles et ses chutes de culots, ni ses baldaquins et ses masques à draperies. Il nous paraîtrait donc possible d’attribuer ces travaux au commencement du règne de Louis XIII, et d’y voir l’aurore d’un goût spécial au dix-septième siècle.

C’est là une des difficultés inhérentes aux recherches archéologiques ; on rencontre à chaque pas des espèces intermédiaires conduisant d’un style à un autre, côtoyant les mêmes époques, et qui viennent s’opposer à une classification nette et positive. On voudrait trouver les inventeurs des genres, déterminer dans son ensemble le caractère des décors nouveaux, et l’on s’aperçoit qu’une chaîne non interrompue relie les conceptions humaines, que rien n’a été conçu de toutes pièces, et que le temps, de modifications en modifications, de progrès en progrès, est le grand artisan de ces changements dont l’évolution complète constitue la mode , et qui ne sont, en fait, que l’appropriation des choses aux besoins comme aux tendances de chaque époque.

L’ébène incrusté d’ivoire est la dernière expression du goût de la Renaissance ; l’étain gravé était un analogue cherchant à s’appliquer aux meubles de grande dimension ; l’ébène seul, sculpté et gravé, est comme la transition entre des mœurs différentes et un art nouveau cherchant sa voie. Lorsqu’il apparaît, c’est-à-dire sous Henri IV et Louis XIII, le mobilier se stabilise et se développe ; le cabinet s’est fait armoire ; le bahut, muni de portes, a grandi et ne tardera pas à s’appeler commode. En voyant à Cluny ces ensembles aussi pesants par le fait que lourds d’apparence, on comprend qu’il n’est plus question de transporter tout cela à dos de mulet. Il y a là encore des œuvres trèsremarquables comme habileté de sculpture; des combats mouvementés encadrés de guirlandes refouillées avec une hardiesse qui semble se

jouer de la dureté de la matière. Dans les grands meubles on retrouve l’influence de l'architecture contemporaine: ce sont les colonnes torses mises en vogue par le fameux autel de Saint-Pierre de Rome, ou bien les colonnes cannelées par le haut et enveloppées vers le bas par ces végétations capricieuses qu’on retrouve aux Tuileries et dans le Louvre de Catherine de Médicis.

Hans Schwanhardt, artiste allemand, mort en 1621, avait inventé, les bandes ondulées qui se multipliaient jusqu’à l’abus; sur les panneaux latéraux des meubles apparaissent, en gravure profonde, les grands bouquets de fleurs naturelles où dominent les tulipes et les anémones doubles, bouquets qu’on retrouvera dans l’orfèvrerie, les émaux, les broderies sur étoffes, et dans tout ce qui touche au mobilier ou au costume.

Pourtant il est dans ce genre des pièces fort recommandables et hors ligne; citons le magnifique cadre de. glace de la collection de M. Foule, et un autre exposé à Cluny. A défaut d'autre nom, mentionnons celui de Pierre Goler, Hollandais, qui fut particulièrement attaché au service de Mazarin, et qui s’est, montré supérieur dans le maniement d’un bois difficile à manier.

Répétons-le, l’ébène sculpté, comme celui incrusté d’ivoire, est d’un aspect triste; aussi, vers le premier tiers du dix-septième siècle, imagina-t-on d’éclairer l’intérieur des cabinets par un placage cf écaille encadrant des tableaux peints; si l’on en croyait certains écrivains, Rubens n’aurait pas dédaigné d’employer son pinceau à ce genre de décor; nous avons vu plusieurs meubles qui, s’ils n’étaient de lui, sortaient au moins de son école. C’est d’ailleurs en Flandre que les meubles de l’espèce étaient particulièrement répandus, et il est assez naturel d’y retrouver le style et la pompe de couleur du plus grand artiste de l’époque.

§ 4. meubles incrustés de pierres

La Renaissance ne se bornait pas à chercher l’élégance dans les formes et le savant travail des meubles ; dès le momen t où ses ébénistes ornaient de sculptures magistrales les crédences et les cabinets à la structure architecturale, elle rêvait un luxe de plus et rehaussait

Meuble en ébène incrusté d’ivoire; travail italien de la fin du seizième siècle. (Milan.)

les entablements et les stylobates par l’application de tablettes de marbre de couleurs diverses et de formes variées.

L’Italie fit plus, et par surcroît de recherche, peut-être par épuisement du génie primitif, elle substitua les matières rares et précieuses aux chefs-d’œuvre de l’art ; elle transforma les slipi, les armoires, les horloges et jusqu’aux tables, en véritables mosaïques de pierres dures. Est-ce à Florence que se manifesta d’abord cette mode nouvelle ? On doit le croire, puisque le travail en application de pierres prit le nom de mosaïque de Florence, qu’il a conservé depuis.

Essayons de suivre les phases diverses de celte transformation dont la marche dut être graduelle : d’abord des cabinets d’ébène reçurent des colonnes en lapis ou en jaspe avec base et chapiteaux de bronze doré ; les compartiments des tiroirs ou les panneaux d’entre-colonnement furent rehaussés de médaillons ovales ou polygonaux d’agate, de cornaline, de jaspe et de lapis. Des moulures dorées ne tardèrent pas à encadrer ces riches compositions. 11 restait un pas à faire et il fut bientôt accompli : le bois ne forma plus qu’un simple bâti dans lequel vinrent s’enchâsser de vrais travaux en mosaïque, mosaïque bien différente sans doute de cette peinture en cubes rapprochés qu’avaient inventée les anciens et qui fut si brillante en Italie depuis le moyen âge.

La mosaïque de Florence consiste dans le rapprochement de tablettes découpées choisies dans des gemmes dont la couleur se rapproche autant que possible de l’objet à représenter : s’agit-il d’un oiseau, on figurera les ondulations ou les maillures des plumes du ventre au moyen d’un de ces marbres finement veinés de teintes passant du chamois au brun ; le ccd ou les ailes emprunteront des plaques rouges à la cornaline ou au jaspe ; s’il faut imiter des fruits, les cerises par exemple, c’est encore la cornaline qu’on prendra, en la choisissant dans son passage du rouge vif au blanc, pour obtenir une espèce de modelé ; il y a plus, on forcera l’effet au besoin en employant un fer Bouge. Effectivement, on a reconnu que certaines pierres changent de teintes à une haute température ; quelques-unes prennent une couleur plus vive, d’autres pâlissent. En usant habilement de cette connaissance on enrichit le travail et on le rapproche de la nature.

Un grand cabinet du musée de Cluny, malheureusement défiguré par des adjonctions successives, montrera la mosaïque de Florence dans

tout son développement ; là ce sont des paysages avec fabriques, ailleurs des oiseaux et des fruits, notamment de ces cerises dont le point lumineux a été obtenu par la décoloration de la cornaline au moyen du fer rouge. La plupart de ces sujets sont encadrés en lapis, et le meuble lui-même est revêtu d’une application d’écaille.

11 est facile de dater, au moins approximativement, les principales modifications que nous venons d’indiquer. Aux derniers temps de la Renaissance appartiennent les stipi ou cabinets simplement relevés de colonnes et de médaillons de pierres; nous les appellerions volontiers meubles gemmés. Au règne de Louis XIII se classent les meubles à dorures avec mosaïques réelles, conservant encore cette disposition architecturale que nous avons signalée dans les ébènes sculptés. Sous Louis XIV s’ouvre une phase nouvelle; les petits meubles ont disparu; il faut au roi-soleil une bien autre pompe que celle de ces monuments réduits ; la mosaïque de Florence n’est pas bannie, loin de là ; c’est elle qui va couvrir ces tables énormes aux pieds dorés, sur lesquelles se dresseront les groupes de bronze et les vases de porphyre. 11 y a plus, on n’ira pas les demander à l'Italie ; c’est à Paris même qu’elles s’exécuteront, dans les ateliers des Gobelins, fondés par le roi et dirigés par Lebrun.

On peut voir de magnifiques échantillons de cette fabrication dans la galerie d’Apollon au Louvre; elle se peut facilement reconnaître au style des arabesques, aux palmcttes, coquilles et guirlandes qui entourent les écussons royaux. En les comparant aux mosaïques d’origine italienne, on y trouve une perfection égale et une égale intelligence dans le choix patient des éléments du travail. Puisque nous parlons de patience, renvoyons le curieux devant cette table où un personnage attaché à la maison du roi a représenté la carte de France divisée par provinces, avec toutes les légendes minutieusement incrustées.

Les grandes conceptions de Louis XIV n’ont pas empêché la mosaïque de Florence de s’appliquer à de menus objets; nous avons nommé les horloges et nous y revenons. Tous les amateurs ont remarqué à l’Exposition du Corps législatif une pendule appartenant à M. le baron Gustave de Rothschild et dont l’éclat était sans pareil ; sa base découpée, en jaspe universel, avait pour motif milieu une palme en bronze doré d’où pendait une grappe de fleurs. Le corps, à fronton circulaire et à pans coupés, était encadré de bronze doré à masque couronné d’une pal-

Meuble en ébène à mosaïque de pierres; travail italien du dix-septième siècle. (Florence.)

mette et donnant naissance à deux cornes d’abondance remplies de fleurs en pierres. Sur le fond de lapis-lazuli, ressortait le cadran entouré d’une guirlande de fruits et fleurs en pierres rehaussées de rubis et d’émeraudes ; cette guirlande tombait des deux côtés. Au-dessous, parmi d’autres guirlandes analogues, on voyait un buste de femme, exécuté en pierres dures et encadré de bronze. Accotées aux angles, des cariatides de bronze doré, représentant les arts et les sciences, servaient à supporter l’entablement, surmonté d’un dôme en bois d’ébène incrusté de bronze doré et circonscrit par une galerie cà jour ; comme couronnement, la coupole portait une corbeille remplie de fruits en pierres de couleurs.

Si nous nous sommes étendu aussi longuement sur la description de cette pièce, c’est qu’elle est d’un intérêt notoire ; ce n’est plus seulement une mosaïque de pierres, c’est une sculpture en bas-relief dans certaines parties, en haut-relief sur le couronnement. La forme même du monument est remarquable ; c’est la pendule dite religieuse de l’époque de Louis XIV, et la beauté des matières employées, la perfection du travail la classent parmi les chefs-d’œuvre de la plus haute destination.

L’établissement aux Gobelins d’un atelier de mosaïque prouve tout le prix qu’on attachait à ce précieux travail, si bien approprié au luxe de Versailles; c’est, en effet, parmi les incrustations de Boule et au contact des orfèvreries et des vases en matière dure que ces mosaïques peuvent briller avec avantage ; elles écraseraient de leur faste l’ébène sculpté et incrusté, et rendraient froides les plus belles patines du bronze.

ORIENT

Les Orientaux ont eu comme nous leurs meubles incrustés, mais le système n’a rien de commun avec la mosaïque de Florence ; appliquées presque toujours sur des bois excessivement durs, les gemmes y forment relief; ce sont, à proprement parler, des sculptures appliquées sur le bois pour y former des tableaux. Afin d’arriver à une représentation plus fidèle de la nature, l’artiste n’hésite pas à mélanger les matières dures, même parfois les pierres précieuses, de bois divers et d’ivoire teint. Celui-ci, à différentes intensités de vert, fournit les tiges et les

feuilles de bouquets dont les fleurs seront en quartz rose, en jade, en topaze ; des vases seront taillés dans le lapis-lazuli, le jade vert, le cristal de roche, et posés sur des étagères en bois à jours délicatement fouillées, tandis que d’élégants fong-hoang au plumage diapré se poseront suides rochers tourmentés de forme et entourés de bambous et de pins. En Chine, la plupart de ces bas-reliefs sont disposés en tableaux pour orner les intérieurs, ou appliqués sur des écrans et des paravents à plusieurs feuilles ; rarement ils ressortent sur le bois cru ; presque toujours le fond est recouvert d’un enduit de laque bleu ou rose. Les meubles vrais, c’est-à-dire les étagères, les coffres plus ou moins grands, montrent, au contraire, leur fond de bois, et souvent, comme les écrans, ils portent des inscriptions en jade ou en nacre découpée dans la partie la plus apparente de la composition : cela s’explique, car ces inscriptions commençant par la formule : « Par ordre de l’Empereur, » énoncent habituellement que la pièce est une récompense accordée à un fonctionnaire élevé, pour des services rendus à l’Etat. Les tableaux sont parfois des ex-voto consacrés dans les temples ; ils réunissent alors tous les emblèmes du culte, c’est-à-dire le briile-parfums, les vases d’autel et les insignes honorifiques.

Les Japonais, comme il est naturel de le penser, égalent, s’ils ne dépassent, les Chinois dans le travail d’incrustation et de ciselure des pierres ; leurs grands meubles sont presque toujours laqués, et les sculptures qu’ils y appliquent sont d’une perfection, d’un style annonçant de véritables artistes; on en pourra juger par cette étagère de la collection Jules Jacquemart où figure un oiseau impérial d’une vérité d’aspect, d’une fierté inimitables.

Ils ont d’ailleurs fait descendre le travail d’incrustation aux infiniment petits, en passant par les coffrets, les boîtes de pharmacie, pour arriver aux breloques de ceinture et aux bijoux.

Dans certaines de ces pièces, la minutie des détails n’enlève rien à leur caractère; il est certaines caricatures microscopiques où l’on retrouve l’esprit de la touche, la merveilleuse expression dont nous aurons à parler à propos des ouvrages en bronze, en ivoire et en bois.

Nous n’avons pas à mentionner ici les travaux de l’Inde et de la Perse; non qu’on n’y ait employé les pierres à des représentations naturelles analogues à celles des Chinois; mais comme le fond de ces mosaïques précieuses est lui-même choisi parmi les gemmes, c’est

Petite table en bois de rose, montée en bronze doré, ayant appartenu aux filles de Louis XV. - Tabouret en bois sculpté et doré

époque de Louis XVI. {Collection de M. Léopold Double.)

lorsque nous nous occuperons de celles-ci que nous étudierons l’art merveilleux des Indiens et des Persans.

Page 1