MEUBLES EN BOIS SCULPTÉ
Ce que nous avons dit précédemment de l'usage des meubles primitifs nous dispense d’insister sur ce fait que la plupart étaient en cbène; il ne fallait rien moins que cette matière résistante unie par les robustes assemblages des charpentiers, pour affronter les transports continuels et les chocs sans nombre. On comprend que nous n’avons pas à nous appesantir sur les premiers bahuts dont la majorité a dû disparaître. C’est au moment où l’art se manifeste que l’intérêt commence. Nous avons déjà parlé du coffre bardé de l’hôtel Carnavalet; examinons encore comme caractéristique de la fin du treizième siècle la curieuse pièce acquise à la vente d’Alfred Gerente par le musée de Cluny ; c’est un bahut dont les faces sont ornées d’arcatures encadrant des hommes d’armes couverts de leurs armures et des jongleurs; l’une des extrémités montre une chevauchée guerrière, l’autre un arbre aux rameaux divergents chargés de feuilles; le dessus, légèrement homhé, est à médaillons quadrilohés renfermant des scènes de mœurs et des personnages civils et militaires. Les ferrures sont d’un art plus avancé que celui du bois; on peut, en effet, fixer au commencement du treizième siècle l’apogée de l’art du forgeron.
Une sorte de lacune existe entre cette époque et le qui nzième siècle où les monuments deviennent nombreux, lacune comblée, il est vrai, par des œuvres de sculpture qui établissent suffisamment les tâtonnements de l’art; c’est un moment de transition, et les appellations diverses par lesquelles on désignait les ouvriers du meuble sont une preuve évidente de l’indécision qui règne dans l’exercice de leur métier :
Panneaux d’un cassone italien décoré de peintures, du milieu du quinzième siècle. (Collection
de JI. Henri Cernuschi.)
les uns sont qualifiés do charpentiers ; les autres sont huchiers et cof- Iriers; enfin le nom de menuisier apparaît pour ainsi dire avec la nouvelle forme de l’art et lorsqu’il manifeste ses élégances ; pour trouver des ébénistes, il faudra traverser encore un siècle et pénétrer (in pleine Renaissance.
Yoici d’ailleurs les premiers noms qui surgissent dans les archives du moyen âge:
1516. Richart d’Àrragon , coffrier.
i 549. Hue d’Yverny.
1 552. Guillaume le Ron, coffrier.
1555. Jean Grosbois, huchier.
1555. Jacques de Parvis, huchier.
1560. Jehan Petrot, échiquier.
1565. Colin de la Baste, huchier.
1565. Ilannequin de la Chapelle.
1565. Thibaut le Roulier.
1587. Jehan le Huchier.
1588. Jehan de Richebourt.
1591.' Jehan de Troyes.
1596. Simonnet Aufernet, huchier.
1597. Robin Garnier, coffrier.
1598. Girardin, huchier.
1599. Jehan de Liège, charpentier.
1599. Sandom, huchier.
Au quinzième siècle, nous trouvons un charron, Maliier, qui en 1415 fit une chaise roulante en bois de noyer, pour promener la reine Isabeau de Bavière relevant de maladie. Etait-ce une œuvre d’art? Deux choses peuvent le faire soupçonner : d’abord le choix de la matière, ensuite l’élégance habituelle de la femme de galante mémoire qui devait s’y faire voiturer. Les autres artisans :
1448. Piercequin Hugue.
1454. Sauveton Fumelle.
1465. Guillaume Basset.
1477. Guillaume Boyrin.
1478. Jehan de la Planche.
prennent le litre de huchiers, hors Fumelle qualifié de menuisier. Il y avait même des spécialistes comme Lucas faisant des échiquiers en 1490, comme Jehan l’elrot en avait fait en 1560.
Avec les progrès du luxe et ceux du talent , les carrières tendent a se confondre, les genres à se mêler; dès 1450, 1 Italie préparant 1 éclosion de son génie particulier, montre, dans toutes les professions, des hommes d’un talent hors ligne ; Giuliano da Maiano, Benedetto, sculpteurs et menuisiers, ne se contentent pas des ressources que peuvent offrir les riches compositions architectoniques combinées avec la statuaire, il leur faut y ajouter la variété des tons et ils imaginent d’incruster le bois de marqueteries diverses. Us formeront ainsi une école d’où sortiront les intarsiatori dont nous parlerons plus loin. Les sculpteurs-ébéniste» purs n'en fleurirent pas moins; en 1400, Marc Brucolo et Antoine Torrigiani construisirent l’espèce de tabernacle destiné à conserver, à Florence, le manuscrit des Pandectes. Le gonfalonier Thomas Sodcrini chargea Lorenzo de Bicci, en 1451, d’ajouter
la richesse du meuble en peignant, sur le fronton Saint-Jean-Baptiste, et sur les portes, Moïse entouré de lis d’or, cl les symboles des quatre évangélistes. Cette habitude de joindre la peinture au travail du bois était fort répandue alors, et le peintre Deilo, mort vers 1455, s’était fait une réputation dans cette branche d’art.
Il serait, sans doute, téméraire de lui attribuer les scènes que nous reproduisons d’après deux panneaux de bahut appartenant à M. Henri Cernuschi; tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elles sortent du pinceau d’un maître. Un bahut analogue de la même collection est d’ailleurs précieux à plus d’un titre; d’origine italienne incontestable il est sculpté d’ornements de style ogival élégant qui reçoit un rehaut particulier de certaines réminiscences antiques et romanes; ainsi, la frise supérieure est une poste arrangée selon le style gothique; les quatre compartiments de la face antérieure sont formés par des arcades en anses de panier intérieurement trilobées et portées par des colonnettes torses; toute cette architecture est à fonds colorés et encadre parfaitement les sujets, représentant un même jeune homme se présentant successivement devant des hommes en costumes religieux ; puis dans un château où sa présence est annoncée par des hommes sonnant de la trompette, des femmes viennent le recevoir et 1 introduisent dans l’intérieur. Le dernier tableau montre une salle
portant une armoirie en relief et des sujets peints; travail italien du quinzième siècle. (Collection de M. Henri Cernusehi.)
dans laquelle ce jeune homme est assis entre une matrone et une jeune fille qui a ligure dans les deux tableaux précédents ; des musiciens sonnent des fanfares et tout fait présumer qu’il s’agit d’une cérémonie de fiançailles. Ainsi ce bahut du quinzième siècle, c’est déjà le cassone ou le coffre de mariage qui s’offrait avec les présents de noce, coutume que nous verrons reproduire pendant tout le siècle suivant en Italie, et qui s’est introduite chez nous, où la corbeille est encore bien souvent un meuble de grand luxe, brillamment garni.
Ce qui nous confirme dans l’opinion qu’il s’agit d’un coffre de mariage, c’est une autre pièce peinte de la collection Cernusehi où le nom s’affirme de lui-même; là des ornements appliqués, de style antique et dorés, forment trois compartiments. Celui du milieu renferme une armoirie en relief et peinte; les deux autres montrent deux jeunes époux arrivant suivis d’une cavalcade et accompagnés de musiciens, devant la demeure paternelle dont ils réclament l’entrée; ils sont accueillis, et sous un vestibule à colonne la mère reçoit la jeune femme dans ses bras en présence de toute la famille; le cortège a d’ailleurs disparu, et l’on n’aperçoit, près de la porte, que le mulet bahutier chargé du bagage des époux.
Cette pièce est encore du quinzième siècle, ainsi que !' annoncent les costumes ; mais son ornementation fait déjà prévoir la Renaissance. Nous n’essayerons même pas de donner une liste des artistes italiens qui ont pu consacrer leur ciseau à l’embellissement des meubles, les contemporains eux-mêmes se sont contentés de dire que les plus illustres parmi les sculpteurs n’avaient pas dédaigné cette branche de l’art.
Préciser exactement la date des ouvrages du quinzième siècle est extrêmement difficile ; les plus anciens et les plus nombreux dérivent du style ogival ; les contreforts, les meneaux, les trèfles et les rosaces en font le plus habituel ornement; mais ce style s’est continué plus ou moins longtemps en se modifiant suivant les centres et le goût; le gothique du nord de la France n’est pas celui du midi ni de l’Italie, et les pièces à figures ont subi des influences plus variables encore. Il y a des meubles sans analogues et qui défient toute classification : tel un magnifique coffre en bois de cèdre appartenant à M. Edmond Bonnaffé. Des personnages portant le costume de la cour de Bourgogne vers le milieu du quinzième siècle, représentent les épisodes du fabliau de la Fontaine d’ Amour encadrés dans une riche bordure à rinceaux dans
les méandres de laquelle courent des animaux. Cette bordure ne peut guère rappeler que les précieuses étoffes siculo-byzantines exécutées à Païenne. Pourtant, comme travail, le meuble est encore œuvre de charpentier ; scs assemblages sont des plus simples; le couvercle uni, sans moulure, est bordé seulement d’un croiseté de petits triangles en creux imitant la disposition des piqués orientaux. Le sujet lui-même est bien plutôt gravé profondément que sculpté.
La fin du siècle est surtout un compromis entre le passé et les idées renaissantes; à partir de Louis XII, il faut trouver des indices sûrs pour distinguer ce qui est quinzième ou seizième siècle, français ou italien. De toutes parts, on sacrifiait au goût antique; les palmettes, les rinceaux à enroulements fleuris, les acanthes remplaçaient la flore occidentale, avec ses crochets et ses panaches puissamment fouillés; pourtant quelques centres anciens s’attardaient encore à découper les ogives flamboyantes et les clochetons gothiques, et les habitudes nouvelles entraînaient souvent l’artiste à faire un mélange de style indice de la transition des idées et du faire.
Comme cela arrive presque toujours au moment où l’art étend son domaine, où les besoins du luxe grossissent la phalange des artistes, les noms deviennent plus rares dans nos archives. Nous trouvons :
J 522. Pierre Forbin, menuisier à Bourges.
1541. Martin Guillebert, huchicr.
1550. Marcel Frérot, menuisier.
1 555. François Rivery, menuisier de Catherine de Médicis.
1564. François Lheureux, employé par Catherine de Médicis.
Quant aux noms italiens, comment les réunir et les citer? À 1 époque glorieuse de la Renaissance on n’avait pas encore eu l'idée de créer des catégories dans l’art ; les fiers génies d’alors abordaient simultanément l’architecture, la sculpture, la peinture ou l’orfèvrerie, et nul n’aurait considéré descendre de son rang en diminuant la proportion ou variant la matière des choses issues de sa pensée. C’est donc parmi les sculpteurs proprement dits qu’il faut chercher les ciseleurs de figurines et de meubles, c’est-à-dire parmi les Donatêllo, Bernardino Ferrante, les Cannozzi, les Moranzone, Antonio et Paolo Manloani, Ira Giovanni de Verone, fra Sebastiano de Rovigo, Brussolon de Venise, etc.
Déjà le mobilier se complique: la crédence, simple table destinée à faire l’essai, comme l’indique son nom, devient une armoire élégante à hauteur d’appui, souvent à pans et à tablette inférieure ; puis elle se complète par un dossier et même par une tablette passant ainsi à la forme du buffet. Qu’était celui-ci ? D’abord on avait donné son nom à la chambre destinée à contenir la vaisselle de prix ; plus tard on l’appliqua à un meuble ayant le même usage, et, par extension, aux objets formant la garniture. Empruntons à M. de Laborde la description d’un buffet offert au roi de Naples pour son couronnement en 1405 : « Au milieu de la salle avoit ung buffet qui fut donné au Roy, où y avoit linge non pareil; de degré en degré et y estoyent les richesses d’or et d’argent, qui appartiennent au buffet du Roy : aiguières, bassins d’or, escuelles, platz, pintes, potz, flacons, grans navires, couppes d’or chargées de pierreries, grilles, broches, landies, pallètes, tenailles, souffles, lanternes, tranchoirs, salières, cousteaulx, chaudrons et chendeliers tous d’or et d’argent. »
Le dressoir ou étagère différait peu du buffet; on y exposait aussi les grandes pièces d’orfèvrerie et les choses flatteuses à montrer ; le nombre des degrés était fixé par l’étiquette selon le rang des personnes. Le dressoir était donc le buffet des pièces de réception comme le buffet était le dressoir de la salle de festin.
Nous ne parlerons pas des chaires ou ehaïères, les unes surmontées d’un dais, les autres à dossier élevé souvent couronné d’armoiries ; nous renverrons à en voir les différents modèles au Louvre, à Cluny et dans les collections des amateurs; il faudrait un long chapitre pour mentionner les chaises pliantes non moins compliquées que les fauteuils mécaniques actuels, les chaises à pivots qui permettaient de se tourner directement vers ses interlocuteurs, et les chaises caquetoires dont le nom peu poli indique bien un analogue de nos causeuses.
Où il est nécessaire de nous arrêter un moment, c’est au mot : cabinet. M. le marquis de Laborde considère ce meuble, si répandu aux seizième et dix-septième siècles, comme un bahut dressé sur quatre pieds, qui se serait empli de petits tiroirs fermés tous ensemble derrière une porte à deux battants, et quelquefois à quatre serrures. On imagina de donner à ce meuble une disposition architectonique à l’extérieur ainsi qu’à l’intérieur et on forma le cabinet. Le savant archéologue a négligé la transition qui s’est faite au seizième siècle
entre le cabinet proprement dit et V armoire, meuble à deux corps superposés et couronnés d’un élégant fronton. Par le fait, l’armoire est un cabinet dont la table de support a été remplacée par une base fermée à ventaux et ainsi utilisée.
Au surplus, décrire ces meubles divers cpie de splendides figures, des médaillons à bustes presque de relief, des arabesques de haut goût recommandent au curieux, serait une entreprise impossible. Tel cabinet, telle crédence sont des chefs-d’œuvre à tous les points de vue. Une série de ces cassant d’origine italienne offre le plus curieux motif d’étude au point de vue de l’art et de l’histoire: en voici un, dans la galerie Cernuschi, à simple moulure, et tout orné par la peinture, qu’on serait tenté d’attribuer au commencement du quinzième siècle, si les costumes des personnages n’indiquaient l’époque de Louis XII; ceux-ci, de la collection de M. le baron Gustave de Rothschild, sont presque du même temps, et leurs magnifiques sculptures en relief interrompues par des armoiries, les puissants griffons de support, les arabesques savantes qui s’enlèvent vigoureusement sur un fond piqueté et doré, sembleraient les distancer de près d’un siècle. Ces fonds dorés sont un reste des habitudes du moyen âge, car la plupart des meubles que possèdent nos musées et qui brillent de la couleur chaude du vieux chêne poli, étaient autrefois enluminés dans leurs fonds comme sur leurs reliefs; on trouve encore à Cluny un coffre représentant les douze apôtres et qui a conservé son ancienne peinture.
C’est donc à la Renaissance que nous sommes redevables du progrès qui allait substituer la seule puissance du relief à l’éclat artificiel de l’azur ou du vermillon. Pour affirmer cette puissance, on en vint à choisir des bois fins, plus acccessibles aux délicatesses de la touche que le chêne à fibre rugueuse ; la France prit surtout de préférence le noyer, faisant saillir sur sa surface unie les figures empruntées à l’école de Fontainebleau. Le choix de la matière et le style du travail permettent même de déterminer un certain nombre d’écoles : celle du nord de la France, fidèle à ses anciennes traditions, conserve le bois de chêne et le couvre de sujets dont les personnages, un peu courts, affectent une rudesse énergique ; les ornements abondants rappellent ceux de Rouen et des autres édifices normands. L’école tourangelle et l’école lyonnaise, plus voisines des sources dé la Renaissance, emploient, sur des bois fins, les riches arabesques, font servir les sphinx ailés à
Crédence en chêne sculpté, exécutée probablement pour Maximilien Ier. (Collection de M. d'Yvon.)
supporter les tables ou les soubassements de leurs petits édifices ; elles y sculptent des groupes élégants dont Jean Goujon et Germain Pilon sont les inspirateurs. Quant à l’école bourguignonne, elle a toutes les perfections, car elle est au centre même du progrès; depuis Philippe le Bon, elle a connu les splendeurs du luxe, elle a reçu tous les encouragements qui peuvent rehausser l’art.
Escabeau en bois sculpté; travail italien du seizième siècle. (Collection de M. le comte
d’Armaillé.)
Le seizième siècle offre donc une suite des plus variées et des plus intéressantes pour le mobilier; coffres, crédences, cabinets, armoires à deux corps, tables, lits, sièges, portes monumentales, on peut lui demander tout, et tout à perfection. Il faut distinguer, toutefois, et ne pas mettre en contact immédiat les conceptions simples et graciles de la France avec les plantureux ouvrages de l’Allemagne. Certains, parmi ceux-ci, malgré la science du travail, font courir des guirlandes
exubérantes, saillir des consoles et des cariatides dont la structure robuste semble à peine suffisante pour maintenir l’équilibre du meuble. Ceci c’est de la dégénérescence, et elle va atteindre les dernières limites dans ce qu’on appelle kunstsc-hrank (cabinet). Les ébénistes de Dresde, Âugsbourg, Nurenberg, c’est-à-dire Ilans Schieferstein en 1568, Ulrich Baumgartner en 1005, Hans Sclrwanhard, l’inventeur des pièces ondulées, ne se contentent pas d’y employer les bois divers et d’y appliquer les pierres; ils appellent à leur aide les orfèvres, et, en 1585, Kellerthaler, de Nurenberg, couvre d’argent repoussé, de gemmes variées, les moindres surfaces du bois. C’est la fin de la Renaissance, il est vrai, et le seuil du dix-septième siècle ; mais chez nous, à la même époque, la décadence ne se manifestait que par des applications de marbre sur les panneaux et par l’intervention de l’ébène.
Nous devons considérer comme une variété du bois, sculpté à la Renaissance, certains travaux ébauchés sur le bois et qui ont été recouverts d’une préparation de pâte ciselée, puis peinte et dorée, ainsi que cela se fait pour les cadres, les consoles, etc. Ce qu’on rencontre le plus souvent dans ce genre, ce sont de petits coffrets à bijoux et autres menus objets, accessoires d’un mobilier de luxe. Mais il a existé des pièces capitales dont la disparition doit être mise en grande partie sur le compte de leur fragilité même. On a pu voir, en effet, lors de la vente de la collection Séchan, un cassone ou coffre de mariage de la plus belle époque, dont l’extérieur, décoloré et devenu fruste par l’effet du temps, donnait à peine l’idée de sa splendeur primitive. En forme de sarcophage antique, soutenu et divisé par des cariatides élégantes, il offrait, dans ses reliefs, des guirlandes appendues sur des tètes de chérubins, et des frises de palmettes séparées par des tritons aux croupes enroulées; le dessus laissait deviner un semé impossible à déterminer, tant scs détails -avaient souffert d’injures. En soulevant le couvercle tout s’expliquait ; son intérieur, comme le dessus, était un quadrillé à rosaces d’or se détachant sur un fond rouge ; tous les filets des moulures, dorés à plat et bordés de picotis en séries, étaient relevés d’arabesques peintes en bleu mat ; le pourtour de la caisse, garni de compartiments fermés, avait ainsi des refuges pour les objets précieux, qui se trouvaient séparés de la grande cavité destinée aux vêtements ; ces sortes de boîtes, d’un vert sombre, brillaient aussi du rehaut de fines arabesques d’or. Au moyen de ces éléments d’ornementation,
tu
Table en buis sculpté; travail vénitien du seizième siècle. (Collection de M. Récappé.l
Table en bois de fer sculpté; travail chinois du dix-huitième siècle. (Collection de I. J- Jacquemart.)
l’esprit effectuait facilement la restauration des parois extérieures, et l’on pouvait se figurer alors à quel degré d’opulence pouvait arriver un meuble de cette rare espèce.
Nous nous arrêtons ici, non qu’on ne puisse trouver aux dix-septième et dix-huitième siècles des armoires, des buffets, des commodes même, en noyer sculpté ; mais ces choses réservées pour les classes moyennes étaient peu fréquentes, et sont devenues presque introuvables aujourd’hui. C’est donc dans d’autres genres de travaux qu’il nous faut ressaisir les différentes branches du mobilier de luxe.
ORIENT
Notre travail demeurerait toutefois incomplet si nous ne mentionnions une série importante : celle des meubles en bois sculpté de l’Orient, ce pays sans meubles. Nous commencerons par la Chine, où l’ébénisterie a eu, de tout temps, un développement considérable, et, au siècle dernier, un centre spécial, la ville de Ning-po, que les Taï-ping révoltés out détruite depuis.
Que les Chinois se soient montrés habiles dans le travail du bois, il n’y a rien d’extraordinaire, puisque c’est la base de leurs constructions publiques ; les portiques, l’entrée des palais et des temples, le sanctuaire des divinités, tout est en bois, et c’est par l’abondance de l’or, par les couleurs consacrées, que se distinguent et se classent, selon leur rang, ces monuments fragiles. Quant aux meubles, ils sont taillés, le plus souvent, dans les bois les plus durs, celui qu’on nomme par excellence bois de fer, le bois d’aigle, et celui de teck; les espèces plus tendres, le cèdre, les santals, le bambou, ne se montrent que rarement, en petites pièces ou parfois en appliques.
Parmi les morceaux capitaux, nous mentionnerons d’abord des cloisons mobiles destinées à diviser les appartements, et dont la partie inférieure, pleine et sculptée en relief de sujets sacrés et historiques, est surmontée d’une galerie à jour, découpée avec la plus charmante fantaisie. Nous citerons encore un meuble qu’on pourrait presque qualifier d’appartement, à cause de sa complication : c’est le lit; dans le plus grand nombre de cas, sa charpente à jour est un grand cercle maintenu par des découpures et orné parfois de cadres renfermant des
peintures sur soie. 11 en est, nous le répétons, qui deviennent une chambre à coucher ; le lit, à ouverture circulaire, est précédé d’un avant-corps pouvant se fermer par une porte à coulisse et qui contient un siège, et, en face, une petite table surmontée d’une glace, permettant de procéder à couvert à la toilette de nuit.
Nous venons de parler de sièges : on en trouve de formes très-variées ; les uns, arrondis comme nos fauteuils de bureaux et à bras terminés par des dragons contournés, sont de véritables trônes; ceux peints en rouge sont réservés pour l’empereur; ceux où le bois se montre cru peuvent être occupés par les hauts dignitaires donnant audience. Les autres, cà dossier carré, à bras sculptés, sont garnis, au fond et sur le siège, de pierres choisies avec des accidents naturels simulant un paysage montueux. Des tabourets de support circulaire et rectangulaires, des tables et des étagères, complètent ce genre de mobilier, avec de grands écrans, des tableaux renfermant des sentences ou des emblèmes, souvent en relief sur fond de laque.
Les derniers meubles dont nous venons de parler sont habituellement en bois noir ou rouge et très-dur; les lits, cloisons, paravents, en un mot, les fabrications courantes de Ning-po, sont en bois jaune incrusté d’ivoire, ou en bois brun à décor incrusté de pako jaune.
Il est, parmi les meubles chinois, plusieurs espèces qui apportent un appoint de bon goût dans les intérieurs somptueux; rien ne convient mieux pour supporter un beau vase rempli de fleurs que les tabourets en bois de fer ou en laque rouge. Mais on doit proscrire avec soin ces sièges et canapés exécutés sur des modèles européens, et qu’une ornementation hybride, hérissée de reliefs intempestifs, rend aussi désagréables à l’œil qu’incommodes pour l’usage.
Le Japon n’a guère envoyé jusqu’ici que ses étagères et des supports en laque ciselé, ou quelques petits meubles d’usage spécial, comme des crémaillères servant à placer les sabres, et des écrans. Nous devons cependant citer une sculpture monumentale qui a certainement fait partie de la décoration d’un temple ou d’un sanctuaire. C’est un groupe de dragons entourés par les nuages et le tonnerre. Cette belle frise, taillée dans le cèdre et relevée de couleurs légères, garnit la tribune du musée Cernusclii.
On peut rencontrer des bois sculptés de l’Inde et de la Perse, notamment des coffres et des cabinets en santal ; il faut encore se
garder ici de meubles faits pour notre usage à l’instigation du commerce anglais, et qui ne sont pas plus admissibles venant de l’Inde que de la Chine.
Nous ne pouvons passer sous silence des bois musulmans sculptés avec une grande élégance et qui peuvent trouver place chez un curieux à titre de consoles-étagères : ce sont les kaou-klouk ou porte-turbans ; ils sont composés d’une grande plaque sculptée ou découpée à jour, servant de fond et portant , à son tiers inférieur, une tablette arrondie ou découpée au pourtour et supportée par une sorte de potence ornementée et souvent à jour. Les arabesques les plus élégantes, les bouquets de fleurs sortant d’un vase, les treillis nattés ou entre-croisés, se rencontrent dans ces sculptures, que dominent souvent le croissant et l’étoile, emblèmes de l’islamisme. Beaucoup conservent la couleur du bois ; d’autres sont entièrement dorées ; enfin on en trouve où l’or et les couleurs se combinent ; les fleurs sont rouges ou blanches, les treillages verts, et les arabesques servant de cadre ou de bâti sont dorées. M. Sécban, qui avait parcouru l’Orient, avait recueilli un grand nombre de ces petits meubles, et la vente de sa collection a été, pour les curieux, une occasion de se procurer ce genre de sculpture.