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MEUBLES ORNÉS DE CUIVRES CISELÉS

Pour enlever à l’ébène sa tristesse naturelle et lui restituer l’éclat qu’on aime à trouver dans les choses ornementales, il suffisait de le relever par des applications de bronze ciselé et enduit de cette chaude et solide dorure dite à l’or moulu. C’est ce que firent les ébénistes du dix-septième siècle, et dès ce moment la ciselure du bronze devint une industrie capitale et l’une des plus importantes spécialités du meuble. Encadrements à masques et pal mettes, moulures refouillées de fins ornements, bas-reliefs mythologiques, figurines dressées en appendices, vinrent se combiner avec les formes, simples au début, puis de plus en plus tourmentées, qui du règne de Louis XIII conduisent insensiblement jusqu’aux exagérations de la Régence.

Est-ce à dire que les meubles d’ébène à cuivres soient fréquents? Nullement, et bien au contraire; ils constituent l’une de ces transitions curieuses indiquant la recherche d’un inconnu non encore trouvé ; ce n’est plus le meuble sculpté et gravé, reconnu trop sévère; ce n’est pas encore celui, si éclatant dans son élégance, qui devait trouver place dans les palais de Louis XIV ; et si, concurremment aux placages de Boule et même à une époque postérieure, on trouve encore l’ébène aux cuivres dorés, c’est sans doute chez le magistrat aux allures sérieuses ou chez le janséniste aux mœurs austères.

D’ailleurs, et c’est là que se manifeste la recherche d’une forme nouvelle et indéterminée encore, dans bien des cas l’ébène disparaît pour faire place à une marqueterie timide. Les grandes surfaces ont une bordure dont les fibres sont disposées perpendiculairement aux lignes du pourtour; les panneaux montrent le bois divisé en quatre parties opposées en arête de poisson, c’est-à-dire que les fibres inclinées forment chevron sur la réunion médiane. Cette disposition s’accentuera bien davantage dans les marqueteries de placage en bois divers dont nous parlerons plus loin.

Ce changement de travail et de style coïncide avec une modification radicale de l'ameublement qui va entrer franchement dans sa voie

moderne ; l’ébène à cuivres se formule en bureaux et casiers, dits bouts de bureaux, sortes de cartonniers fermés, surmontés de pendules à figures souvent d’un très-beau travail ; en même temps les horloges à gaines se manifestent, les bibliothèques et les armoires monumentales dressent leur masse imposante, à pilastres avec couronnement cintré. Bientôt les commodes à tiroirs se substitueront aux meubles déviés du cabinet, et dont le bas fermait à deux portes sous lesquelles se montraient déjà des sortes de tiroirs glissant dans des rainures intérieures. On le voit, cette espèce est toute de transition et offre souvent les mêmes dispositions que les meubles de Boule.

Le plus remarquable bout de bureau que nous ayons vu est celui appartenant à M. Gustave de Rothschild, et qui a figuré à l’Exposition faite en faveur des Alsaciens-Lorrains; le corps inférieur, rectangulaire, ouvrant par les côtés, portait sur sa face un trophée d’instruments île musique rattaché par des rubans noués, et, latéralement, des mascarons à pal mettes et feuilles d’acanthe en bronze doré. Le corps supérieur, plus étroit au sommet et à deux ventaux ornés de masques couronnés de palmettes, se réunissait à la base par des épanouissements cintrés se repliant en grecque à leur point d’appui ; sur les parties creuses saillaient des consoles servant de base à des athlètes chargés d’enroulements en volutes. Le couronnement du meuble est un bronze allégorique moitié doré, moitié teinté par une patine brune; sur un groupe de nuages que traverse la faux du Temps, apparaît un globe ailé à moitié couvert d'un voile et environné par un serpent; les heures y sont marquées et un génie les indique, tandis qu’un autre, entouré des attributs des sciences et assis sur les nuages, écrit sur un livre qu’il tient. La pendule est signée : Stoliewerck, à Paris.

Ceci est évidemment du dix-septième siècle; préciser plus nous paraît impossible ; il est fort difficile, comme nous l’avons dit, de renfermer les meubles divers dans des limites exactes, et de définir l’époque où commence et où doit s’arrêter chaque espèce. Pour l’ébène à cuivre, genre mixte et peu déterminé, l’observation scrupuleuse de la forme générale, du style et du travail des bronzes, peut fournir des indices dont il faut cependant user avec prudence. Les genres ne se sont pas succédé tout d’un coup et radicalement; les modes n’étaient pas aussi impérieuses dans les temps anciens qu’elles le sont aujourd’hui ;

Grande commode à ventre en bois'de rose et violette; décorée de bronzes ciselés par Caffien ; époque de Louis XV.

(Collection de sir Richard Wallace.)

aussi l'industrie pouvait fournir concurremment des espèces qu’on serait tenté d’échelonner dans des limites assez étendues, et souvent les traditions ont été conservées à travers les modes successives. C’est ainsi qu’à l’époque de Louis XV on trouve encore des ébènes à bronzes ciselés d’une structure charmante et du meilleur goût; on en a pu voir plusieurs à la vente de San Donato, et depuis à l’Exposition du Corps législatif.

g G. — MEUBLES PLAQUÉS D’ÉCAILLE ET DE MÉTAL

Louis XIV est certainement, de tous les souverains, celui qui sut le mieux entourer la majesté royale du plus éblouissant éclat ; il lui fallait pour résidence de somptueux édifices, et si, comme palais, Versailles réalisait ses rêves, il voulait encore que les meubles destinés à entrer dans ces galeries étincelantes de glaces, de dorures, de tableaux et de sculptures, fussent dignes d’un voisinage pareil, et pussent montrer une splendeur jusqu’alors inconnue. Logique dans ses conceptions, le roi avait compris qu’il lui fallait confier à de véritables artistes la manufacture des tapis, des meubles, de l’orfèvrerie ; pour s’entourer des plus capables, il avait d’abord accordé des logements au Louvre à chacun de ceux qui se faisaient remarquer par des œuvres hors ligne ; puis, en 1602, pour mettre une harmonie nécessaire entre tous les travaux, pour soumettre à une pensée commune les compositions indi» viduelles, il centralisa les divers ateliers aux Gobelins, les plaçant en 1667 sous la direction de Lebrun son premier peintre ; lorsque celuici mourut en 1690, il eut pour successeur Mignard ; c’était la décadence.

Parmi ceux qui conçurent le meuble comme pouvaient le désirer Louis XIV et Lebrun, il faut citer en première ligne André-Charles Boule. S’était-il essayé d’abord dans les genres précédemment connus, comme il devait s’essayer encore dans ceux qui devaient prendre vogue après lui? Cela est probable. Mais il ne trouvait pas là l’éclat dont il avait besoin : il imagina donc de construire ses meubles en ébène, en couvrant les grandes surfaces d’applications d’écai lie découpée et incrustée d’arabesques, rinceaux et ornements en étain et en cuivre rc-

levés de gravures au burin ; cette brillante mosaïque était d’ailleurs accompagnée de bas-reliefs en bronze ciselé et doré, de masques, rinceaux, moulures, entablements, encoignures, formant cadre pour l’ensemble, et semant des points de rappel de lumière propres à empêcher l’œil de s’égarer dans un papillotage dangereux.

Pour donner au travail d’incrustation toute l’exactitude désirable, l’artiste eut la pensée de superposer deux lames de semblable étendue et de même épaisseur, l’une en métal, l’autre en écaille, et, après avoir tracé son dessin, de les découper d’un même trait de scie; il obtenait ainsi quatre épreuves delà composition, deux de fond où le dessin s’exprimait par des vides, deux d’ornements, qui placés dans les vides du fond opposé s’v inséraient exactement et sans solution appréciable. 11 devait ressortir de cette pratique deux meubles à la fois : l’un, qualifié de première partie, était à fond d’écaille avec applications métalliques; l’autre, dit de seconde partie, se trouvait plaqué de métal avec arabesques d’écaille. Or, la contre-partie ayant encore plus d’éclat que le type, on combina les meubles par effets croisés, comme on peut le voir dans la galerie d’Apollon où les consoles sont des deux genres. Boule lit plus, et dans ses grandes compositions il sut ajouter à la splendeur de l’aspect en employant simultanément la première et. la seconde partie en masse convenablement pondérées. Ce mélange se montrait dans toute sa perfection sur le grand meuble appartenant à sir Richard Wal I ace qui figurait à l’Exposition du Corps législatif.

Tout en reconnaissant le bon effet d’ensemble des deux genres imaginés par André-Charles Boule, nous insisterons sur ce point que la première partie doit être la plus estimée parce qu’elle est la plus complète. Qu’on prenne un des beaux types sortis des mains de l’artiste et l’on verra avec quel esprit la gravure vient corriger la froideur de certaines silhouettes; les coquilles creusent leurs sillons rayonnants, les draperies des baldaquins s’agitent en plis savamment contrariés, les mascarons grimacent, les feuilles en rinceaux s’a Régissent par des nervures accusées selon l’importance des masses, tout vit, tout parle.

Regardez la contre-partie, ce n’est plus que le reflet de la pensée,

1 ombre el lacée de la première conception.

Les meubles de Boule sont ceux qui se prêtaient le mieux à garnir les salons gigantesques et les appartements d’apparat, comme on les voulait sous Louis XIV ; ces grandes consoles appliquées remplissaient

Armoire en ébène avec marqueterie de Boule; époque de Louis XIV. (Mobilier de la couronne.)

à merveille les entre-deux de croisées et se chargeaient des vases d’orfèvrerie, de jaspe ou de porphyre aux montures dorées, aux guirlandes ciselées que réfléchissaient les glaces sans nombre.

Quant au mobilier vrai, celui qui pouvait convenir à la vie intime, c’est celui où les ouvrages se montrent assez rares ; on rencontre des tables, des bureaux, des cartonniers, même des médailliers en petit nombre; une commode existe dans la collection de sir Richard Wallace, mais elle est si loin de mériter son nom, ses détails sont tellement lourds, qu’on sent percer le besoin d’apparat sous cette apparente concession au mobilier usuel ; quelques coffrets, des écritoires, garniture obligée des bureaux, des armoires et bibliothèques, des encoignures, puis c’est tout.

Au surplus Boule est une école ; André-Charles, que de vieux catalogues qualifient de Boule le père, a eu quatre fils, des neveux peut-être et, dans tous les cas, de nombreux élèves ; le style et la perfection de ses travaux les feraient seuls reconnaître et distinguer des contrefaçons. Où il y a le plus à choisir c’est dans les innombrables pendules religieuses qui se plaçaient soit sur des gaines, soit sur des consoles à suspension ; les siennes sont toujours surmontées de figures ou de groupes d’une merveilleuse exécution, et les bas-reliefs qui figurent sous le cadran sont non moins remarquables et en accord complet avec la décoration incrustée.

Pour s’exercer à reconnaître la main du savant inventeur du genre, il suffira d’examiner attentivement les pièces qui meublent la galerie d’Apollon et certaines autres disséminées au Louvre dans les salles de dessins qui leur ont donné asile depuis la dévastation des résidences royales. On y remarquera, entre autres, une magnifique armoire où la marqueterie en camaïeu occupe une place considérable ; les deux panneaux supérieurs offrent des vases remplis de fleurs de la plus belle exécution qu’encadrent seulement les incrustations en métal. Les tons sont si bien combinés que le cuivre et l’écaille n’écrasent pas la marqueterie de bois et que celle-ci n’attire pas l’oeil au détriment des autres motifs ornementaux.

Cette sagesse, nous aimons à l’attribuer à l’homme éminent auquel Louis XIV demandait son mobilier royal ; nous laissons à la charge des fils et des successeurs de Boule les choses éclatantes outre mesure où des parties d’écaille sont remplacées par la corne teinte en bleu ou

en vermillon ; cette polychromie intempestive enlève aux compositions leur majesté sévère et leur harmonie riche et sérieuse à la fois. Une bonne partie de ces écarts peut être attribuée à Philippe Poitou, imitateur du maître, devenu marqueteur du roi en 1685. Il est rare qu’un continuateur, nous l’avons dit, ne cherche pas à perfectionner en exagérant son modèle. Ce qu’il y a de certain c’est que le genre persista pendant une partie du dix-huitième siècle; c’est vers le milieu de ce siècle que Géhenne, marqueteur, devenu célèbre par ses magnifiques cadres sculptés bien plutôt que par ses meubles, se qualifiait encore d’élève de Boule; il voulait sans doute désigner un des fils.

Aujourd’hui les curieux ont à se tenir en garde contre différentes sortes de contrefaçons ; beaucoup d’anciens meubles genre Boule ont eu leurs panneaux détruits et on les a remplacés par des morceaux de laque, quelquefois même imités, en conservant et restaurant la charpente d’ébène incrustée. Il y a eu, en effet, quelques Boule à vernis orientaux; mais ils sont fort rares et les morceaux exotiques y étaient choisis avec grand soin et parmi ceux de belle qualité.

Quant aux imitations complètes, il nous paraît superflu d’y insister; il y a si peu de rapport de style et de facture entre ces pièces et les originaux qu’il faudrait être bien novice pour s’y laisser prendre.

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