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MEUBLES EN MARQUETERIE DE BOIS DIVERS

Comment, au quinzième siècle, les intarsiatori de l’Italie avaientils imaginé de peindre en bois de couleur des ornements et jusqu’à des paysages? C’est qu’ils avaient vu les anciens peindre avec des fragments de pierre; la mosaïque contenait en germe l'idée de la marqueterie. Comment, à l’époque moderne, les ébénistes reprirent-ils un procédé abandonné ailleurs depuis des siècles? C’est que, entraînés au delà des bornes assez larges de leurs productions, ils voulurent, comme leurs devanciers, empiéter sur le domaine d’un art voisin; les uns pensaient rivaliser avec la mosaïque; les autres crurent pouvoir se faire peintres. Il y a certes un principe vrai : c’est que le mobilier a besoin de se mettre en harmonie avec les choses qui l’entourent; mais il ne faut pas forcer les conséquences de ce principe et sortir des limites que le bon sens et le goût assignent à chaque industrie.

Les trumeaux à bergeries galantes, les tapisseries, suffisaient bien à l’expression de la mode du dix-huitième siècle sans que les marqueteurs se missent de la partie.

A quelle date doit-on faire remonter la marqueterie moderne? ce serait chose difficile à préciser ; si l’on considérait comme ses débuts l’emploi des bois disposés par panneaux, avec bandes d’encadrement et filets de bois pâles, il faudrait remonter jusqu’à la fin de la Renaissance. Nous avons parlé de modestes essais d’assemblages en arêtes sous Louis XIII, enfin sous Louis X1Y nous avons vu André-Charles Boule peindre en bois deux magnifiques vases de fleurs sur les panneaux d’une armoire; là l’élan était donné; l’idée s’était fait jour avec assez d’éclat pour se développer rapidement : aussi de la Régence à la fin du siècle elle grandit et s’appliqua jusqu’à l’abus.

Les progrès du commerce eurent une part notable dans ce développement de la marqueterie; les contrées lointaines apportaient leurs brillants produits ; et lorsque le bois de rose, vivement coloré dans sa fibre, mais borné par l’étendue des pièces, vint donner l’idée des dispositions opposées en arêtes, en damier, en losanges, lorsque le citronnier put fournir les filets blancs destinés à délimiter les grands espaces ou à rehausser les encadrements de bois de violette, la voie était ouverte au caprice, et il s’en empara sans mesure. Crésccnt inaugura d’abord les associations du bois de rose, de violette et d’amarante; puis les teintes naturelles paraissant trop restreintes encore, on imagina de soumettre le bois aux teintures artificielles et de l’employer en mosaïques copiées sur la peinture.

Une fois la pratique admise, on la vit suivre sa marche envahissante avec une rapidité inouïe. D’abord ce furent des bouquets de fleurs avec leur coloris naturel, leurs feuilles variées de toutes les nuances du vert; puis les trophées d’instruments de musique ou d’instruments champêtres se suspendirent à des rubans aux couleurs vives ; de la bergerie aux emblèmes amoureux il n’y avait qu’un pas, et les carquois, les flambeaux couronnés par les colombes obligées, surgirent de toutes parts; mieux encore, dans des médaillons entourés de guirlandes, on coucha les bergères aux robes de satin parmi les verdures bocagères; on vit les pastorales coquettes de Boucher envahir les panneaux des secrétaires, les flancs des commodes et couvrir les bonheur-du-jour. Aberration singulière qui ne produisit évidemment, au moment même

du travail, qu’une approximation des modèles, approximation fort inférieure et qui, par l’effet du temps, l’action delà lumière sur les teintures et le jeu naturel des résines pendant la dessiccation du bois, devait donner bientôt des images éteintes et un ensemble sans autre harmonie que celle résultant de la destruction des effets cherchés. On s’attriste en considérant la dose de talent et les peines qu’il a fallu dépenser pour arriver à la composition de ces scènes, réduites aujourd’hui à une sorte d’esquisse vaporeuse; les draperies, jadis brillantes, sont ternes et sales; les roses fanées ont duré ce que durent les roses, et lorsque l’on compare ces travaux aux tapisseries, aux sièges, aux étoffes qui devaient les entourer, on se dit que, même au sortir des mains de leurs auteurs, ils devaient être écrasés par ce voisinage.

Mais passons en présence du fait accompli, et tâchons, en reprenant les étapes du travail de la marqueterie, de retrouver i ’ histoire de 1’évolution du mobilier moderne, les deux choses ayant entre elles les plus étroites connexions.

Nous avons dit un mot de la marqueterie italienne sans y insister, car les inventions deGiuliano et Benedetto da Maïano avaient bien plutôt pour objet de décorer les boiseries du chœur des cathédrales que de rehausser le mobilier privé; à peine trouvons-nous de rares bahuts (collection Cernuschi) où des sculptures rudimentaires, enlevées par un fond peint, sont encadrées dans un échiquetage de bois brun et jaune. Il y a bien les piqués alla certosa; mais ce n’est plus là de la marqueterie véritable.

Pendant la Renaissance les préoccupations sculpturales et la recherche des formes de l’architecture entraînent le mobilier dans une voie sérieuse incompatible avec les coquetteries du bois coloré ; lorsque, sur la fin, le besoin d’une élégance un peu tapageuse se manifeste, c’est par les applications d’ivoire gravé et par l’adjonction des pierres dures ; l’architecture domine encore; elle se pare de joyaux comme les personnages de la cour.

Sous Louis Xlll, le meuble se fait grand et s’alourdit à l’unisson des autres ouvrages de l’art ; l’ébène, que la sculpture ne parvient pas à égayer, cherche un appoint dans le bronze ciselé ou même dans l’application du cuivre repoussé; la Flandre essaye déjà d’y joindre des encadrements d’écaille.

Mais voilà Louis XIV, voilà Boule, et le bois s’incruste d’écaille et

Commode en marqueterie ornée de bronzes ciselés; fin du règne de Louis XIV. (Collection de M. le

de métaux brillants, pour se mettre au niveau du luxe des palais; le meuble est encore officiel, pompeux, étranger à la vie intime, ou bien il n’y pénètre pour ainsi dire que par le côté extérieur : le salon de réception, le cabinet de travail du magistrat et de l’homme public. S’il est permis de chercher les indices des modifications à venir, c’est là qu’on les trouvera : la tablette du bureau prend des contours ; ses avant-corps s’infléchissent en courbes bombées ; ses pieds, légèrement assouplis en S, viennent poser sur des entre-jambes en X; il y a détente dans la rigidité générale du meuble officiel admis à Versailles, et primitivement inspiré par le génie compassé de Lebrun, puis perpétué par la rigide discipline des Gobelins.

Sous la Régence et pendant les jeunes années de Louis XV, tout va changer ; les bois divers vont triompher et parer des meubles d’une forme nouvelle ; les petits appartements vont se substituer aux salons d’apparat; la chambre à coucher va devenir le nid de la vie privée et s’entourer du boudoir, du cabinet, de ces mille recoins élégants et commodes pour la comédie à surprises et cachettes que va jouer la société française.

Aussi que de choses nouvelles : la commode véritable avec ses divisions multiples; le chiffonnier à tiroirs nombreux; le secrétaire qui, sous son panneau fermant, peut dissimuler tant de choses et dont la tablette baissée peut servir de table à écrire; le bureau lui-même n’est plus cette loyale grande table accessible au regard et voisine du cartonnier où se classaient les titres et les correspondances ; surmonté d’un casier à tiroirs, il peut rentrer incontinent sa tablette glissant à rainure et dérober aux curieux les papiers qui le couvrent au moyen d’un cylindre instantanément abaissé et fermant à clef.

Quant aux formes, elles prennent des licences inimaginables; tout se gonfle pour se profiler en lignes singulières ; rien de droit, de régulier; les angles s’arrondissent ou se creusent; des sinuosités inattendues sillonnent les surfaces ; les choses ventrues, contournées, tarabiscotées sont seules admises, et là-dessus croissent et se développent des végétations de bronze à chicorées impossibles ; le cuivre doré d’or moulu rampe en bordures capricieuses, surgit tout à coup en poignées imprévues, se contourne en encoignures, forme des guirlandes détachées; ainsi se complète un tout bizarre, toujours spirituel et parfois élégant à force de singularité.

Le caprice est poussé à tel point que souvent la loi fondamentale de l’art, la convenance , est totalement oubliée; pour créer des perspectives à l’œil, le meuble n’a plus ses côtés parallèles; ils se courbent en s’écartant pour aller s’accoter sur un fond beaucoup plus large que la face antérieure, en sorte que les tiroirs, forcément rectangulaires, s’isolent dans le vide et laissent entre leur côté et celui du meuble des cavités complètement perdues. Plus tard, lorsque les ébénistes voulurent rentrer dans des formes plus sages, pour ne pas perdre l’avantage pittoresque de ces dispositions en éventail, ils flanquèrent de petits meubles d’une sorte d’étagère en quart de cercle où se logeaient les bibelots à la mode, les choses de provenance exotique ou les fines porcelaines de Sèvres et de la Saxe. En rentrant dans la logique architecturale du meuble, ils avaient ajouté à sa richesse et satisfait au goût du moment.

Le degré plus ou moins grand de l’exagération dans les créations du règne de Louis XY fournit une sorte de chronologie pour celte époque ; d’abord les chicorées peu saillantes dessinant des courbes agréables, s’unissent à des palmettes et à des lauriers, comme pour protester contre un divorce absolu avec le style précédent, tout en révélant les tendances nouvelles ; plus tard, sous l’impulsion de Meissonnier, toute timidité a disparu ; les hardiesses de la forme sont tellement effrénées que les débauches du cuivre n’ont plus rien qui surprenne; elles se font excuser d’ailleurs par l'immense talent des ciseleurs. 11 y a tant de verve dans les morceaux composés par Caffieri et Crescent, le burin est si délicat et si spirituel qu’on doit forcément admirer le travail en dépit du style. Vers la fin du règne, on peut prévoir la réforme qui va s’accomplir, les chicorées se font plus sages, les frises à rosaces, les chutes de culots et de fleurs se soumettent à une sorte de discipline ; le meuble prend une apparence plus tranquille et plus régulière. Madame de Pompadour ne fut pas étrangère cà ce mouvement que, par convenance, on qualifia, nous dit M. Courajod, de style à la Pleine. Marie-Antoinette devait achever la réforme.

Ajoutons un mot : dans le mobilier Louis XV, comme dans toutes choses, il y a un choix à faire pour l’homme dégoût; on peut condamner en principe les marqueteries imitées de la peinture, mais certaines conservent encore une saveur d’époque qui les recommande aux curieux ; il y a parfois de la grandeur dans les mosaïques de bois

Commode à ventre en marqueterie ornée de bronzes ciselés et dorés j époque de Louis W. (Collection de M. le docteur Piogcy.)

à fond varié où s’encadrent des médaillons à trophées, et les bronzes qui les accompagnent prennent souvent une importance monumentale. Nous n’en voudrions pour preuve que le magnifique bureau à cylindre exposé au Louvre et qui porte avec lui ses candélabres et sa pendule.

Sans s’élever jusqu’à des créations de cet ordre, on peut citer des commodes, comme celles appartenant à sir Richard Wallace et à M. le baron Gustave de Rothschild, où le poinçon de Caffieri marque des chicorées d’un goût charmant et d’une exécution irréprochable. Nous pouvons rappeler encore parmi les chefs-d’œuvre, les charmants meubles à trois portes qui ont figuré à la vente de San Donato ; sur leur bois satiné marqueté de fleurs en bois de violette, se détachait le plus gracieux encadrement de bronze qu’il fût possible de rêver.

Quant aux petits meubles de dames, bonheur-du-jour, étagères, tables à ouvrage, on n’en peut voir de plus coquets et nous renverrions ceux qui en douteraient vers la riche collection de M. Léopold Double.

Puisque nous avons parlé des peintures en bois, il n’est pas inutile de dire comment elles s’exécutaient et par quels soins patients les artistes arrivaient à lui donner la plus grande perfection possible. Le plus difficile était, sans contredit, le modeél destiné à donner aux choses l’apparence réelle; on y arrivait par deux moyens : le feu et les acides.

Pour colorer le bois au feu, voici comment on s’y prenait : « on mettait du sablon ou du sable fin de rivière dans une pelle de fer, soumise à l’action du feu ; lorsque, par des essais opérés au moyen de petites tablettes de bois blanc, on s’était assuré que la chaleur du sable était suffisante pour roussir la fibre sans la brûler, on y plongeait debout les plaques à ombrer, d’abord dans toute l’étendue à colorer, puis successivement de moins en moins, pour dégrader la teinte jusqu’à la nuance la plus foncée.

« La coloration par les acides était plus délicate et plus variée ; on pouvait se servir ; 1° d’eau de chaux tenant en dissolution du sublimé corrosif; 2° d’esprit de nitre; 5° d’huile de soufre.

« L’esprit de nitre produit l’effet le plus puissant ; il pénètre le bois à l’instant en lui donnant une couleur roussâlre ; mais il faut l’employer antérieurement à toute teinture, car il détruit les couleurs artificielles.

« L’huile de soufre est moins violente ; elle donne aux bois blancs

HISTOIRE Itu MOBILIER.

une teinte d’un brun vineux et rehausse le ton des teintures; enfin l’eau de chaux est d’un effet plus doux encore.

« Les acides s’étendent sur le bois avec un pinceau ou une barbe de plume, et l’opération se renouvelle autant de fois qu’il est nécessaire pour nuancer l’ombre et lui donner son maximum d’intensité.

« La teinture se fait généralement à froid et peut aider elle-même à l’effet du travail : ainsi, quand le bois est pâle encore, on peut le retirer du bain, le sécher, couvrir de cire les parties qu’on veut avoir claires, et le retremper de nouveau pour le porter à la teinte voulue.

« Les bois ainsi préparés sont découpés et mis en œuvre, puis, lorsque la marqueterie est complète, on la rehausse, d’abord en creusant au burin quelques traits spirituellement jetés qui donnent de la vigueur à l’ensemble et aident à la perfection des détails. Ces traits sont remplis par un mastic noir.

« On peut aussi, quand la mosaïque est en place, en augmenter l’effet par des teintures posées par masses au pinceau ; on se sert alors de teintures chaudes pour qu’elles pénètrent autant que possible afin d’avoir de la solidité. »

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