‹ Histoire du mobilierChapitre 15 sur 77 · MEUBLES EK LAQUE OU EK VERNIS · texte numérisé non relu

MEUBLES EK LAQUE OU EK VERNIS

Il y a ici une distinction à établir entre les meubles européens proprement dits, ceux fabriqués en Europe avec des éléments orientaux, et les meubles d’origine orientale.

Au moment où la Chine et le Japon commencèrent à nous envoyer leurs précieux laques, l’émoi surgit parmi les curieux; les uns se mirent à former des collections spéciales, les autres se contentèrent de choisir les plus belles pièces pour les exposer dans leurs somptueux salons auprès des porcelaines et des magots si fort à la mode; les derniers allèrent plus loin : ils voulurent que leurs meubles mêmes fussent

incrustés des plaques vernies à sujets ou paysages d’or en relief. Ce que nos ébénistes durent détruire de cabinets orientaux pour satisfaire à cette mode, c’est incalculable. Dès l'époque de Louis X1Y on en trouve des morceaux associés aux marqueteries de Boule; sous Louis XY la vogue continue, pour atteindre sa plus haute expression pendant le règne de Louis XY1.

Nos artistes étaient trop intelligents pour ne pas se soumettre au mouvement et en tirer parti ; d’abord, ils s’étaient contentés de dépecer les étagères, les boîtes, les paravents, pour en tirer parti; mais, la marchandise ne répondant pas à tous les besoins, ils imaginèrent d’envoyer leurs bois préparés vers les ateliers orientaux qui les vernissaient; il n’y avait plus, au retour, qu’à monter les pièces.

Cette contrainte, la lenteur qu’elle entraînait dans l’exécution du travail, l’augmentation prodigieuse du prix de revient, tout devait engager les ébénistes à chercher un moyen de remplacer le vernis oriental par une composition analogue et de même effet. Des hommes ingénieux se mirent à l’œuvre ; et si leur réussite ne fut pas complète, ils arrivèrent du moins à illustrer leur nom et à doter l’Europe d’un produit nouveau. Le premier de ces inventeurs fut le Hollandais Huygens, qui dut suivre d’assez près son modèle, car si le nom de l’homme est parvenu jusqu’à nous avec un certain éclat, scs ouvrages sont inconnus, ce qui prouve qu’ils doivent se confondre dans la masse des vernis de second ordre qu’on repousse aujourd’hui. Le second et le plus célèbre fut Martin, ou plutôt les Martin, car il s’agit d’une famille sur laquelle d’ailleurs M. Louis Courajod a recueilli les plus curieux renseignements. Avant 1748, la renommée des Martin était établie et leur atelier avait été honoré du titre de Manufacture royale. Ils avaient trois usines : l’une faubourg Saint-Martin, l’autre faubourg Saint-Denis, la dernière rue Saint-Magloire. Un arrêt du Conseil du 19 février 1744 avait permis au sieur Simon-Etienne Martin le cadet, exclusivement à tons autres , de fabriquer pendant vingt ans toutes sortes d’ouvrages en relief et dans le goût du Japon et de la Chine. Cet arrêt ne vise évidemment que les imitations, et il est certain que les Martin en firent d’extrêmement remarquables; nous avons vu certaines boîtes et des coffrets où l’on hésiterait à reconnaître un travail européen si certains détails du costume des personnages et certains arbres des paysages, notamment des palmiers, ne montraient

celle invention particulière d’un Orient de fantaisie qui eut cours pendant tout le dix-huitième siècle en dépit des descriptions des voyageurs et des figures que les Orientaux nous envoyaient d’eux-mêmes.

M. Courajod nous dit que madame de Pompadour estimait le vernis Martin et lui donna entrée chez elle; il ajoute: « Le Dauphin paraît surtout avoir goûté le travail du vernis Martin et l’heureux effet qu’on en peut tirer pour la décoration des intérieurs. Un des Martin, Robert je pense, fut, de 1749 à 1750, employé dans ses appartements de Versailles à des travaux considérables. En J 749, il touche 6,459 livres 5 sols 2 deniers pour ouvrages exécutés par lui dans le cabinet de la Dauphine. En 1750, il travaille encore et ses vernis lui sont payés plus de 9,000 livres. Le 28 janvier de la même année, le roi lui ordonne de peindre le cabinet de Madame Victoire. »

Arrêtons-nous un moment pour chercher de quoi il peut être question dans ce passage. Les Martin, cela est certain, et les termes de l’arrêt de 1744 le confirment, commencèrent par imiter les ouvrages en relief du Japon, c’est-à-dire le laque noir décoré en or. Mais, possesseurs d’un procédé sûr, maîtres par le succès, d’une clientèle élevée, ils étendirent leurs procédés et songèrent à inventer un vernis français de style, et supérieur, par la richesse, à celui des Orientaux. C’est celui-là, sans nul doute, qu’ils appliquaient à Versailles dans les appartements de la Dauphine et de la fille de Louis XV. Les vers de Voltaire, dans son Premier discours de l'inégalité des conditions :

Et tandis que Damis, courant de belle en belle

Sous des lambris dorés et vernis par Martin....

ne peuvent parler que du vernis de style français. C’est encore contre celui-ci que tonne Mirabeau dans l'Ami des hommes, lorsqu’il dit : « — Qu’appelle-t-on dans ce cas mieux vivre ? Ce n’est pas épargner plus aisément de quoi changer tous les six mois de tabatières émaillées,

avoir des voitures vernies par les Martin ? Tout le monde a donc

cherché à se modeler sur ses accessoires. L’homme dont les meubles et les bijoux sont guillochés, doit l’être aussi par le corps et par l’esprit. L’homme aux vernis gris de lin et couleur de rose porte sa livrée en sa robe de chambre, en sa façon de se mettre, etc... »

Si nous essayons de faire deux parts dans l’œuvre des Martin, la première, comprenant les imitations orientales, est extrêmement bornée

et sans délimitation sûre, nous dirons bientôt pourquoi ; la seconde, au contraire, sera considérable, car elle renfermera, outre les meubles proprement dits, les voitures et chaises à porteurs, les paravents, les écrans et ces lambris dorés mentionnés par Voltaire, l’innombrable série des menus objets, coffres, tabatières, carnets, étuis, bonbonnières, qui font aujourd’hui la parure des étagères richement garnies.

Le vernis de ce genre a une transparence limpide qui lui permet de s’appliquer sur la peinture à personnages ; il est malheureusement sujet à se fendiller à l’air libre ; deux magnifiques encoignures appartenant à M. le baron Gustave de Rothschild montrent ce défaut, le seul qu’on y puisse reprendre. Au milieu de leur fond d’or sont des sujets mythologiques finement peints dans le genre de Boucher et encadrés de rocailles et bosquets du plus pur style Louis XV. Dans les petits objets du même vernis on trouve des sujets analogues et des compositions peintes d’après Lebrun, Téniers et les autres Flamands.

Quant aux laques noirs, les plus parfaits, nous le répétons, ont pu sortir des ateliers des Martin; mais combien d’autres, sans parler de ceux des Huygens, peuvent s’y mêler? La réussite même devait susciter des concurrences aux Martin, on pouvait espérer faire fortune en les suivant de loin et en vendant moins cher qu’eux; aussi les entreprises se multiplièrent, et nous avons mentionné ailleurs celle de la veuve Gosse et de François Samousseau, son gendre, qui obtinrent, par arrêt du Conseil du 6 juin 1767, c’est-à-dire à l’expiration du privilège des Martin, l’autorisation d’établir une manufacture royale de vernis façon de la Chine, de l’appliquer sur toutes sortes de métaux, sur bois, cuir, carton, papier, terre cuite ou crue, faïence et porcelaine, avec dorure et autres couleurs. Où sont ces ouvrages? qui les a rencontrés? Personne que nous sachions, car ils se perdent dans le grand tout des choses secondaires que la curiosité néglige. Les beaux ouvrages ont seuls le droit de survivre à leur temps.

ORIENT

Notre intention n’est pas d’examiner ici les merveilleux laques de toute sorte qui nous sont venus d’Orient ; nous y reviendrons ailleurs, nous voulons parler seulement de l’objet spécial à ce chapitre, c’està-dire des meubles laqués.

HO

Tout l’extrême Orient, la Chine, le Japon, l’Annain, la Perse et l’Inde, a su appliquer la résine laque à l’ornementation du mobilier, et l’a fait avec un goût qu’on ne saurait trop admirer.

Ce qu’on rencontre le plus fréquemment ce sont des cabinets à deux vent aux cachant de nombreux tiroirs; d’autres à étagères, dont les compartiments inégaux sont disposés avec la plus charmante fantaisie ; des sièges, des tabourets de support, des tables, des guéridons, des paravents et écrans de dimensions variées. Ordinairement, ces meubles sont en laque noir décoré de reliefs d’or; pourtant on en rencontre assez fréquemment d’une couleur rouge plus ou moins vive où les ornements sont ciselés et forment relief sur un fond guilloché. Il y a dans ces laques ciselés deux provenances à distinguer : la Chine fournit ceux de couleur rouge vermillon, à détails très-fins, provenant du nord et qu’on appelle dans le commerce laques de Pékin, bien qu’en Chine même on les désigne sous le nom de laques de Ti-tcheou. Ceux dont la teinte pâle se rapproche de la cire à cacheter sont les plus récents; plus cette teinte s’assombrit, plus le meuble est ancien. Dans beaucoup d’étagères, le bâti et les panneaux sont rouges et ciselés et les tablettes de dessus sont en laque noir et or. Le Japon est le pays d’invention de ces laques et on en rencontre d’une date fort reculée ; leur caractère général est une sculpture plus large, plus accusée; le rouge est foncé, et toutes les surfaces saillantes sont brillantes et lustrées; dans les étagères les tablettes sont habituellement à fond noir avec décor de couleur sam relief, c’est-à-dire en laque usé. Ce sont, le plus souvent, des bouquets et des oiseaux qui forment cette décoration. Quelques meubles ciselés du Japon sont noirs ou brun foncé. Du reste, c’est encore au Japon que vont se perfectionner les ouvriers chinois spécialisés au laque de Ti-tcheou.

Les laques noir et or du Japon se reconnaissent à la beauté du fond, toujours vif, profond et brillant, et à la perfection des ornements; assez fréquemment ils portent des armoiries ; c’est ce qui a lieu particulièrement pour les fassembaks, grandes boîtes de voyage qui jouent là-bas le rôle que jouaient chez nous les bahuts au moyen âge.

Quelques meubles sont relevés de burgau, c’est-à-dire d’incrustations en nacre de perle; une espèce particulière a des fonds cailloutés ou semés de morceaux de nacre irréguliers et presque contigus ; elle appartient à un centre japonais que nous n’avons pu encore déterminer.

Cabinet de laque rouge ciselé du Japon. (Collection de M. P. Gasnault.) — Plat de porcelaine du Japon à décor chrysantlicmo pœonicn. (Collection de M. A.. Jacquemart.)

Toutefois un travail analogue a été exécuté dans l’Annam et à Siam, où les laques burgautés sont peut-être plus fréquents que les autres.

Quant à la Perse et l’Inde, on y fait aussi de fort beaux Jaques incrustés de nacre ; malheureusement la qualité du vernis n’est pas irréprochable, et les meubles qui nous parviennent sont tous plus ou moins détériorés. On se rappelle le curieux coffre relevé d’inscriptions qui figurait à la vente Séclian et une table non moins curieuse, doublé» de laque coloré, qui appartenait à M. Jules Boilly; l’art y était irréprochable, mais les mosaïques chatoyantes se détachaient de l’enduit écaillé qui aurait dû les maintenir.

À quelle contrée peut appartenir une espèce intéressante qu’on désigne sous le nom de laque de Coromandel? 11 nous est impossible de le dire. Les dessins y sont indiqués par des cloisons saillantes réservées dans le bois, à peu près comme dans l’émail champlevé, et les couleurs diverses sont mises sans épaisseur dans les cavités et tranchent ainsi d’autant mieux sur le fond noir. Les sujets représentés sont presque toujours chinois; les légendes et inscriptions sont en caractères chinois de l’espèce kiai ou régulière, et les emblèmes sont encore ceux du Céleste-Empire, dragons, fong-hoang, grues, etc. Les plus grandes pièces sont des armoires qui paraissent avoir été faites pour l’Europe, vers le dix-septième siècle, de grands paravents, des cabinets et des casiers à tiroirs destinés sans doute à garnir des bureaux. On ne s’explique pas comment l’origine de ces meubles a pu être ignorée. Ce qui est à peu près certain, c’est que la côte de Coromandel n’a jamais rien fabriqué d’analogue. L’une des plus belles armoires connues est celle conservée au cabinet des médailles; de magnifiques paravents existent chez M. Decaisne, membre de l’Institut.

g 10. MEUBLES EN BOIS DORÉ OU PEINT

Dans la revue rapide que nous venons de passer, des espèces principales de meubles, nous avons dû négliger certaines choses qu’il eût été difficile de classer régulièrement dans les catégories ouvertes, et qu’il est plus naturel de réunir dans une sorte d’appendice où viendront se ranger tous les accessoires du mobilier, depuis l’encadrement de la

tenture, des tableaux et des glaces jusqu’aux consoles et supports de tous genres sculptés dans le bois et recouverts par la dorure ou par une peinture imprimée.

Dès le seizième siècle, les tentures se modifiaient ; les tapis ou cuirs de Cordouan, autrefois mobiles, se fixaient dans des panneaux sculptés sur lesquels se suspendaient, soit des tableaux et portraits peints entourés de leurs châssis (c’est ainsi qu’on désignait les cadres), soit les places à biseau ouvrages des Vénitiens. Les cadres eurent alors une importance capitale dans la décoration ; on les vit, en Italie, se développer en rinceaux abondants soutenant des figures de génies; se couronner d’une composition pyramidale où figurait souvent le blason du possesseur ; sculptés dans les bois durs, comme le chêne, les plus parfaits de ces ouvrages étaient dorés sur le cru avec un or vif, dit or de ducats; les autres étaient enduits de la pâte blanche qu’on emploie encore aujourd’hui et dorés sur une légère impression de vermillon. Les beaux cadres de la Renaissance italienne sont rares et il faut remonter aux monuments religieux, tableaux d’autel ou triptyques, pour voir ceux où les frises à pal mettes, les pilastres avec rinceaux et arabesques montrent le génie des initiateurs du nouveau style, vers la fin du quinzième siècle. Les dernières années du siècle suivant n’offriront plus que des conceptions redondantes où l’exagération de la richesse annonce la chute du goût.

En France, au contraire, cette époque est encore remarquable; c’est, elle qui avait fourni le beau cadre de glace de la collection Séchan où deux génies soutenaient un médaillon orné de chiffres entrelacés et timbré d’une couronne.

Sous Louis XIV les choses avaient bien changé ; Venise et ses miroirs furent distancés ; après avoir essayé vainement d’attirer des ouvriers de Murano pour fonder, au faubourg Saint-Antoine, une manufacture de glaces, Colbert apprit qu’il en existait une à Tour-la-Ville, près de Cherbourg, en plein exercice; le ministre appela celui qui la dirigeait, Lucas de Nehou, à prendre en main la Manufacture royale des glaces, et bientôt on put en faire sortir la décoration splendide de la galerie des fèl es à Versailles. Il ne pouvait plus être question, désormais, d’obvier à la dimension réduite du miroir par le développement du cadre; aussi celui-ci se transforme; comme la bordure des boiseries, il se réduit à de fines combinaisons arabesques rattachées par des guir-

landes de fleurs, relevées par des masques et palmettes ou par des coquilles et des rinceaux d’acanthe. Malgré la dimension étendue des

Poi le-flambcau en buis doré et lar|ud on couleurs; époque de Louis XV.

(Collection de M. Castellani, Rome.)

glaces on en augmente encore l’effet par des pièces rapportées: ainsi, autour de la pièce principale, rectangulaire ou ovale, se rangent des écoinçons, puis des morceaux en bordure, d’autres formant fronton en liaut et pendentif vers le bas ; le bois doré et sculpté réunit tout cela,

cache les jointures par d’ingénieux entre-croisements, et fournit au bâti architectural ses principaux motifs, et ses culots et guirlandes, ses masques couronnés nécessaires pour affermir les masses et donner à l’œil des points de rappel. Ces sculptures sont d’une élégance extrême comme composition et d’une grande finesse comme travail.

Le règne de Louis XIV est d’ailleurs comme le triomphe du bois doré ; les consoles couvertes en marbres rares ou en mosaïques de Florence ; les tables à dessus de granit et de porphyre étaient charpentées à colonnes massives, à tabliers découpés, où les soleils, les lauriers et les attributs se détachaient sur les fonds quadrillés à rosaces ; les entre-jambes à rinceaux se relevaient en volutes portant des vases élégants. On retrouvait les mêmes dispositions dans les pieds des sièges, vastes fauteuils à dos élevé, à bras ouverts et contournés, canapés immenses, couverts de velours, de tapisseries à fleurs et sujets, ou de soies brochées à couleurs harmonieusement mêlées. Quelques-uns de ces sièges, destinés sans doute à des hôtels plus modestes, étaient semblables aux autres, comme sculpture, mais taillés simplement dans le noyer resté cru et orné par le temps de ce beau vernis brun si chaud et si propre à faire ressortir les délicatesses du ciseau. Ceux-là devaient parfaitement convenir dans les pièces revêtues elles-mêmes de panneaux de bois à encadrements arabesques qui se substituaient déjà aux tentures dès le temps d’Henri IV, ainsi qu’on peut le voir dans la bibliothèque de l’Arsenal.

Le Lois sculpté et doré se répandit pourtant, et l’époque de Louis XV le montre partageant toutes les excentricités du bronze appliqué aux meubles; il entoure les glaces de ses chicorées impossibles, se tord en appliques supportant des lumières ; pousse en végétations fabuleuses mêlées de dragons insensés pour soutenir les consoles; il ne sait même pas devenir plus sage pour encadrer les œuvres de la peinture, et ses rinceaux à branches détachées, ses chutes de fleurs s’échappant de rocailles à profils singuliers entourent les portraits aux toilettes compassées ou les compositions mythologiques de Notoire cl des Vanloo.

Sous Louis XVI, époque des délicatesses de tous genres, le bois devait entrer dans une phase nouvelle; non-seulement il assagit ses formes en se couvrant de fins détails, mais il pousse la coquetterie jusqu’à se priver de la parure de l’or pour se montrer revêtu d’une

simple impression de peinture blanche, à peine relevée dans quelques cas, de moulures d’un lilas doux ou d’un bleu céleste. Rien n’est joli comme un petit salon de ce genre, où les bordures de glace quelquefois surmontées d’un trophée amoureux avec ses colombes et son flambeau, les consoles à dessus de marbre blanc, les meubles en salin broché très-pâle ou en soie à colonnes de teintes douces, n’ont d’autre rehaut que les beaux bronzes à l’or mat, fins comme des bijoux, et laissent ainsi ressortir la beauté victorieuse et l’élégance infinie des dames qui l’habitent et y jettent la vie par leur grâce animée. 11 faut convenir que ce dix-huitième siècle tant décrié avait trouvé, dans ses derniers jours, les secrets du goût le plus raffiné et la dernière expression de la politesse et du bon ton.

Dans ce qui précède, il est un meuble que nous paraissons avoir négligé : c’est le lit. En effet, il mériterait bien, à lui seul, une histoire complète, car il a joué un rôle important dans la vie publique et intime. Au moyen âge déjà, il se parait dans certaines occasions : l’accouchée y recevait les félicitations, et la chaire placée auprès recevait les personnes de rang qui venaient entretenir la mère et voir le nouveau-né.

Plus tard, le lever était un moment d’audience; le lit, placé sous un dais et sur une estrade, s’adossait au mur et était accessible des deux côtés ; le dossier seul et les colonnes s’offraient aux yeux avec leurs sculptures ; tout le reste était draperies ; d’abord les rideaux se tiraient, puis vint la mode des lits façon d'impériale dont les rideaux se relevaient. 11 arriva même un moment où les étoffes envahirent les piliers du lit qui s’entourèrent de cbossettes.

Ces colonnes disparaîtront plus tard, sous Louis XIV; le dais se suspendra laissant apercevoir tout le pied du lit ; c’est alors que les ruelles deviendront le rendez-vous de la bonne compagnie apportant là les nouvelles quelquefois scandaleuses.

A l’époque d’Henri IV nous voyons apparaître l’alcôve, qui tend à remplacer le lit à dais; dans la salle du Louvre où fut transporté le monarque mourant, les rideaux sont figurés en sculpture et soulevés par des génies. La balustrade existe encore en avant du gradin où pose le lit.

Cette mode pénétra peut-être dans les habitations modestes ; mais, comme nous venons de le voir, l’apparat introduit dans les mœurs au

dix-septième siècle l’empêcha de se répandre; les demeures somptueuses eurent leurs lits à dais et baldaquins.

Ceux-ci reparurent sous Louis XY et Louis XVI, tantôt découpés ou circulaires, dorés ou peints en gris, couronnés d’emblèmes ou de panaches sculptés : ce qui n’empêchait pas les alcôves d’offrir leur refuge au coucher modeste; les lits prennent d’ailleurs à cette époque une disposition régulière, c’est-à-dire qu’ils ont leurs extrémités semblables ; le damas de soie ou l’indienne à fleurs couvrent les panneaux et

ne laissent paraître que les colonnes cannelées, le fronton arrondi à guirlandes, perles, etc., dont la ciselure est relevée par l’or ou la couleur gi'is perle. La chambre à coucher tend de plus en plus à se faire intime; le salon et le boudoir deviennent les seuls lieux de réception.

Laissons donc les lits et revenons aux petits meubles accessoires en bois doré qui eurent cours pendant les dix-septième et dix-huitième siècles: les consoles de suspension. Pendant le règne de Louis XIV elles eurent une importance véritable; là où les pendules religieuses venaient se fixer à la muraille, il leur fallait un accompagnement ; les bustes, les petits bronzes, les vases de porcelaine se présentaient naturellement pour leur former cortège ; et si les pendules de Boule avaient leurs

supports en écaille incrustée, l’or se prêtait au mieux à l’accompagnement des choses moins éclatantes par elles-mêmes. Les consoles cle ce temps sont souvent importantes par leur composition ; les tablettes découpées sont supportées par des figures de grand style et d’une remarquable exécution; ou bien des rinceaux d’acanthe, des masques, des têtes radiées d’Apollon rappellent la célèbre devise: Nec pluribus impar.W faut l’avouer, ces consoles deviennent aujourd’hui fort rares.

L’époque de Louis XV sort complètement de cette sobriété de composition ; les rocailles, les guirlandes s’arrangent d’ailleurs assez bien pour ce genre de meuble accessoire, et lui donnent une importance qui permet de lui faire supporter des objets pesants et volumineux. Sous Louis XVI enfin la simplicité élégante reparaît, les enroulements d’acanthe à tige légère supportent les tablettes ; les moulures se bordent de perles, en un mot on retrouve là les délicatesses que nous avons signalées dans les lits et les sièges.

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