ITALIE
Comment l’Italie, cette patrie des arts qu’on place toujours la première lorsqu’il s’agit des œuvres de l’intelligence, est-elle ici au dernier rang? C’est que l’histoire vient de naître pour elle, en ce qui touche les tapisseries ; il y avait bien quelques vagues indications dans Vasari ; mais avec cette tendance à généraliser que nous avons signalée dans tout ce qui est curiosité, on s’était emparé de ce fait que les cartons de Raphaël et de Jules Romain étaient venus se traduire en tapisseries dans les Flandres ; donc les tentures de style italien étaient flamandes, donc l’Italie n’avait pas eu de fabriques.
Aujourd’hui pourtant tout le monde cherche, et l’obscurité disparaît promptement de toute question digne d’intérêt ; l’Exposition de l’histoire du costume avait montré des œuvres d’une saveur tellement italienne, et d’époques si diverses, qu’on commençait à soupçonner une grande lacune dans l’histoire, lorsque en 1874 même parut à Rome un livre publié par un arraziere, il signor cavalière Pietro Gentili ; ce livre devait faire cesser tous les doutes et il suggéra immédiatement à M. Alfred Darcel, directeur des Gobelins, une notice substantielle qui peut servir de point de départ aux découvertes à venir.
Ferrare paraît être la manufacture la plus ancienne et la plus importante de l’Italie; d’après les registres communaux, c’est à la date du 4 décembre 1464 que Jean Mille et Raynal Grue, deux artistes français, célèbres et accomplis dans l’art, auraient offert d’enseigner le tissage de la tapisserie, figure, paysage et verdure, en trois années, moyennant une redevance de neuf ducats par élève. M. Darcel
fait observer combien ce temps est court puisqu’il faut plus de trois ans d’école pour qu’un apprenti des Gobelins puisse être utilisé ; il suppose d’ailleurs que les deux Français fondateurs de l’usine venaient d’Arras, ce qui est assez probable puisque cette époque correspond aux conquêtes de Louis XI et à la ruine de la fabrique. Au seizième siècle, les établissements ferrarais se développèrent, avec l’aide d’ouvriers flamands et allemands associés à ceux du pays. En 1505, lors du mariage d’Alphonse d’Est avec Lucrèce Borgia, les tentures qui décorèrent la salle du château étaient ferraraises. On travailla d’après des cartons de Jules Romain et de Dosso Rossi. La cathédrale de Ferrare possède encore des tapisseries dessinées par ce dernier et qui portent : FACTVM FERRARIÆ. M D. LUI ; la même mention avec la date de 1562 se trouvait sur une grande tenture de la Pentecoste qui a figuré à l’exposition de Milan en 1874 ; cette pièce était d’ailleurs marquée d’un H surmonté d’une croix et accolé d’un K.
Le cav. Pietro Gentili attribue à Ferrare la marque aux deux B dont il ne connaît pas l’origine réelle et en se fondant sur des analogies que l’on comprendra ; c’est aussi en invoquant Molière et les cartons de Ruinée et Guyot que M. Paul Mantz avait donné cette marque à la France.
Gop.regjo, dans le duché de Modène, eut ses ateliers en 1480, et Modène même les siens en 1488, fondés tous deux, paraît-il, par des ouvriers flamands.
Milan. Nous nous étonnons de ne trouver aucune mention de la fabrique qu’a dû posséder cette ville dès le quinzième siècle : Francisque Michel a trouvé dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds des Blancs-Manteaux, n° 49, un inventaire des tapisseries possédées par Anne de Bretagne où se rencontrent ces indications intéressantes : Il janvier 1499. « Ung autre inventoire où sont contenuz
autres tappiceries de Millan que la dicte dame luy a commendé (à
Jehan Le Fevre son tapissier) donner à plusieurs esglises enBretaigne. » 6 septembre 1507. « Inventoire de la tappicerie rapportée de Milan, appartenant à la dicte duchesse de Bretaigne, estant en la tappicerie du chasteau de Bloys. » Ges inventaires cités avec détails par M. Le Roux de Lincy dans la Bibliothèque de l’école des Chartes, prouvent évidemment que l’établissement milanais était en pleine activité au commencement du seizième siècle. Comment Vasari n’en fait-il pas
Abraham chasse Agar et Ismaël. Tapisserie italienne du seizième siècle. (Appartient à M. Bcllenot.)
mention? Comment les ouvrages, courants alors, sont-ils oubliés aujourd’hui ?
Florence, nous dit Yasari, eut une fabrique de tapisserie établie vers le milieu du seizième siècle par Cosme de Médicis. Salviati et le Bronzino fournissaient des cartons à l’ouvrier flamand que le catalogue de Milan appelle Jean Rotter, mais que le cav. Gentili désigne, en italianisant son nom, sous le vocable de Giovanni Rosto, qui se trouve exprimé par un rébus figurant un rôti à la broche avec la mention : Fatto in Fiorenza et Bronzino Fiorentin, sur les deux tapisseries exposées.
Venise eut sa fabrique, ainsi que Naples, et dans cette ville on conservait encore, il y a peu d’années, une tenture de la bataille de Pavie qu’on assure avoir été faite sur les cartons du Titien avec bordures de Jules Romain et du Tintoret, et avoir été donnée par Charles-Quint au marquis d’Avalos.
Quant à Turin, l’exposition de Milan en offrait plusieurs pièces qui ne dataient que des environs de 1850. Il en existe très-probablement d’antérieures.
Rome. D’après des documents recueillis par M. Muntz dans les archives du palais Barberini, le cardinal de ce nom aurait cherché, dès l’année 1632, à introduire à Rome l’industrie des Arazzi et fait prendre en Italie, en France et dans les Flandres tous les renseignements de nature à favoriser ses projets. Ce ne fut pourtant qu’en 1702 qu’une fabrique fut établie par le pape Clément XI dans l’hôpital Saint-Michel in Ripa. Le cav. P. Gentili cite surtout, parmi les produits de l’établissement, de petites pièces destinées à être offertes en don par le souverain pontife aux ambassadeurs accrédités auprès de lui ; ces pièces représentaient la sainte Vierge ou les apôtres saint Pierre et saint Paul. Pourtant, en 1760, une grande pièce fut exécutée; c’était une copie de la Cène de Léonard de Vinci, d’après une tapisserie que François Ier avait donnée au pape Clément VU à l’occasion du mariage de son fils avec Catherine de Médicis. Quelques années plus tard on fabriqua sept grandes tentures pour la chapelle Pauline du Quirinal ; les modèles étaient des tableaux du Dominiquin, de Carlo Maratta et de Salvator Rosa, mais l’exécution accusait une décadence absolue. Sous le pontificat de Pie VI, vers 1775, Felice Cetlomai, directeur,
releva quelque peu l’atelier, que les événements liront fermer en 1700.
Léon XII le rétablit en 1823, mais les bons ouvriers manquaient et ce ne fut qu’en 1830 qu’on put reprendre les tapisseries à sujets abandonnées jusque-là pour les ornements. Eraclito Gentili, père du cav. Pietro, tissa une Madone, d’après Murillo; il devint directeur sous Grégoire XVI.
La conquête de Rome par l’Italie amoindrit la fabrique ; le directeur Eraclito Gentili fut congédié et remplacé par le professeur de dessin de l’hôpital, qui avec les enfants de l’établissement hospitalier tâche de former des ouvriers et de maintenir le travail.
Provisoirement un petit atelier a été formé au Vatican par le cav. Pietro Gentili ; c’est là qu’on entretient et répare les œuvres du passé et c’est par les renseignements qu’il y a recueillis que M. Paliard a pu retrouver le Couronnement de la Vierge.
Ces indications, si précieuses qu’elles soient, sont insuffisantes pour faire reconnaître l’origine réelle des tapisseries italiennes que possèdent les curieux; chacun se rappelle encore trois pièces représentant Luth et ses filles, Abraham, Agar et Ismaël et enfin Agar et îsmaël chassés; du seizième siècle et faites avec un goût remarquable, ces pièces accusaient non-seulement le style italien pur, mais la seconde, Abraham, Agar et Ismaël, portait cette signature : C° 1° Gv purement italienne, et qui rappelle dans sa forme les monogrammes des majolistes du duché d’Urbin. 11 serait donc assez difficile de rattacher avec quelque probabilité ce charmant travail à l’une des fabriques jusqu’ici connues.
Luc autre tenture appartenant au rénovateur de la céramique à reliefs, Devers, représentait un sujet de l’histoire ancienne ; on y voyait un Empereur portant la couronne radiée et recevant des vieillards vêtus à l’antique. De style un peu affaibli, cette tapisserie avait pourtant de la grandeur, et sa bordure à cariatides, masques, trophées, pots à feu rappelait encore le grand goût italien; on y trouvait l’écusson de la famille Mocenigo : est-ce assez pour la faire supposer vénitienne ?
Quant à la pièce de M. Juglar, faisant partie d’une suite de l’histoire de Samson, tout le monde en admirait le haut style, la sûreté de dessin; rien ne permettrait de l’attribuer plutôt à Ferrare qu’à Florence ou à tout autre lieu.
TENTURES, ÉTOFFES
L’embarras augmente encore lorsqu'il s’agit de déterminer l’origine des tapisseries qui ont pu être faites en Italie par les artistes flamands. Celles exposées à l’histoire du costume par M. Chavannes en ont fourni la preuve : les bordures offraient une disposition analogue à ce que nous avons décrit dans l’histoire de Diane, avec certains écarts corroborés par diverses armoiries, toutes italiennes. Dans les Plaisirs champêtresles groupes dénotaient aussi le goût italien ; enfin dans le Combat des Romains et des Sabins , outre ces indications plus frappantes pour l’esprit que pour les yeux, un guerrier montrait son bouclier
inscrit d’un chiffre ou monogramme
tout à fait voisin de
ceux des majoliques et dans lequel, un jour, on reconnaîtra la signature d’un artiste. Du reste, le propriétaire protestait vivement contre l’attribution faite à Bruxelles, par quelques personnes, de ces curieuses pièces ; il affirmait qu’elles n’avaient jamais porté la marque habituelle
aux deux B et il nous fournit le calque de ce signe
brodé sur
les marges des tentures exposées et mieux conservées encore sur une troisième, non envoyée : f Enlèvement des Sahines. Nous devons l’avouer, la présence de la croix dans le monogramme nous frappa vivement; aujourd’hui elle nous paraît une preuve indiscutable comparée au chiffre de la tenture de la Pentecôte de Milan, et, si nous avions vu celle-ci, nous dirions peut-être que les tapisseries de M. Chavannes sont de Ferrare.
On le voit donc là encore, c’est par le concours des curieux ; c’est en comparant et rapprochant les tentures qu’ils possèdent, que l’on parviendra à éclairer l’histoire des tapisseries italiennes.
FABRIQUES I N D É T E R Ml M É E S
A part les établissements que nous venons de passer en revue, il en est bien d’autres sans doute que l’avenir révélera ; d’un autre côté, comme nous venons de le dire à propos de l’Italie, il est bien des ouvrages dont la nationalité ne peut faire doute, mais qu’on n’oserait rattacher à des ateliers connus faute de preuves suffisantes. Telle une
précieuse tapisserie qui nous semble française et que plusieurs curieux ont proposé d’attribuer à la fabrique de Fontainebleau. Dans un paysage où dominent les verts bleus, des personnages en costumes de couleurs vives, et de l’époque de Henri IV, assistent et prennent part à l’halali du chevreuil. Une riche bordure de fruits, fleurs et animaux sert d’encadrement; peu faite, mais très-spirituellement touchée, cette bordure reproduit de distance en distance ces petits chiens bichons qu’affectionnait Henri III. Sur la marge brune est brodée cette marque
chargée de soies rose et blanche. Voir le chiffre de Babou dans la lettre couronnée serait une tentation pour bien des gens; dirigeait-il encore à l’époque de Henri IV ou plutôt l’établissement n’était-il pas tombé alors devant la concurrence de la Trinité ou plutôt encore ruiné par les événements politiques?
M. Yail avait exposé une tenture non moins remarquable, bien que sans marque; d’une série des Saisons sans doute, on voyait en haut Vénus et le signe de la Vierge, et en bas Cérès la déesse des moissons ; au milieu, dans un paysage parisien borné au fond par Montmartre, des personnages, en costume cà la mode du temps de Henri IV, se livraient aux plaisirs champêtres; à gauche, c’était un festin sous la tonnelle ; à droite, des amoureux auxquels Cupidon lui-même versait l’ivresse avec le vin du cru. Pour cette pièce on donnait le nom de la maison des Jésuites au faubourg Saint-Antoine? La bordure à torsade coupée par des rosaces surmontant un autre encadrement plus large orné de feuilles d’acanthe épanouies en plumes, et de culots rangés dans une dentelure, convient certes à cette époque ; mais de certitude point.
Le garde-meuble possède une autre tenture qui pourrait être de cette fabrique puisqu’elle est postérieure à 1600. On voit, en effet, dans la bordure, en haut et au milieu, les écussons couronnés de France et de Navarre ; en bas, au-dessous, le chiffre de Henri IV avec l’épée en pal et les deux sceptres noués par la bandelette inscrite de la légende: Duos protegit unus ; sur les angles le monogramme de Marie de Médicis couronné entouré de palmes, le tout accompagné de
en blanc au-dessous de laquelle est cette navette
TENTURES, ETOFFES
génies et de groupes de fruits et de fleurs ressortant sur fond brun ; ceci a donc été fait pour ou après le mariage du roi avec Marie. Le sujet, tiré de l’histoire romaine, ne paraît avoir d’autre intérêt dans la question que son exécution soignée et fine qui rappellerait plutôt le genre italien que celui des Flandres, et la grande abondance de l’or et de l’argent qui rehaussent le travail. Où les questions deviennent brûlantes c’est lorsqu’on trouve, sur la marge bleue, d’abord cette marque :
en or, sur la partie gauche, puis à droite, aussi en or,
la signature
qui paraît être celle d’un artiste,
tracé sur la marge latérale droite.
et le signe
La fleur de lis c’est le droit et le privilège de l’établissement royal, et nous la retrouverons aux Gobelins comme à Beauvais ; mais la signature serait-ce eelle de l’un des ouvriers en or et en soie qu’on fit venir d’Italie pour les mettre sous les ordres de Laurent et Dubourg ? La forme de l’N et de l’I se prêterait assez à cette supposition séduisante. Quant au signe où l’on peut voir un I, un Y et un E, il reste encore inexplicable.
La tapisserie que nous signalons a dù être le point de départ d’une série; nous en trouvons une de date plus récente, à bordure bleue, où les armoiries et chiffres s’entourent de riches rinceaux. Le sujet, moins chargé d’or et d’argent, est purement mythologique: Apollon sur un char, précédé de deux canéphores, est entouré du cortège des Muscs.
Parmi les nombreux problèmes qu’offrait l’Exposition du costume nous devons mentionner celui-ci : de grandes tapisseries semblant former suite, se caractérisaient par un encadrement formé de hautes cariatides supportant un entablement au milieu duquel deux Amours soutenaient une guirlande de fleurs. Tous les sujets, à personnages en costumes du seizième siècle, se rapportaient à la chasse : c’était le départ et l’indiquée ; la vue, et les préparatifs d’un repas champêtre pour le retour. On regardait ces pièces comme flamandes, et les cadres
avaient une saveur de Rubens qui ne contredisait pas à cette supposition. Mais les marges portaient dans ces formes diverses un écu d’argent à la croix de gueules qui semble devoir être la marque d’une ville; serait-ce Gènes? Serait-ce Trêves? On ne cite pas ces villes comme centres de fabrication. L’un des écussons était accoté des initiales F. P. qui n’apportent aucune lumière dans la question, et précisément la tenture qui l’offrait était d’un style tout particulier; sur un fond presque blanc se détachait une offrande au dieu Pan, où des enfants dansant ou jouant avec un bouc formaient cortège à une bacchante et à des faunesques. La bordure était un simple tore de laurier en imitation d’or.
Combien donc de recherches à faire pour élucider cette branche de l’art, et ce n’est pas tout; il faut se méfier même des documents les plus authentiques: tout le monde sait qu’une belle suite dont chaque pièce est inscrite de la devise : Fructus belli, a été exécutée à Bruxelles ; mais il en a été fait également une en France et nous en avons vu des pièces signées: I. SOŸET et L. CROIX. P. Ainsi, de François 1er à Louis XIV, de Bruxelles aux Gobelins, les fameux cartons de Jules Romain ont occupé les ouvriers de haute lisse. R en est de même de la tenture de Scipion et de quantité d’autres.
Il nous reste à parler d’un genre de tenture tout particulier qui tient le milieu entre la peinture et la tapisserie. On a vu, à l'une des expositions de l’Union centrale, de grandes toiles représentant les plus magnifiques compositions de Raphaël exécutées en teintures inaltérables ; ce n’étaient pas des carions ou modèles pour la tapisserie, mais des tentures véritables dont le procédé s’est continué depuis. En effet, à l’Exposition du costume tout le monde remarquait une belle pièce peinte aux Gobelins sous Louis XIV, et représentant le grand Coudé commandant des manœuvres de guerre ; faite sur reps de coton cette tapisserie est encore d’une fraîcheur remarquable. Plus tard le procédé s’était étendu et vulgarisé, car nous trouvons dans un petit livre publié vers 1779-1780 et intitulé le Guide Marseillais , cette curieuse indication :
Melciiior Bardier, fabricant de tapisseries peintes, hors la place de Noailles ;
TENTURES, ÉTOFFES. 183
A. Joseph Dupré, fabricant de tapisseries peintes, place Saint- Martin.
Ainsi, à ce moment la cité phocéenne était le principal centre de cette industrie qui renaît aujourd’hui, grâce à l’initiative de M. Guichard ; c’est lui qui a retrouvé, par de pénibles recherches, le secret de ce genre de peinture, si ulile pour la décoration des intérieurs.
Ce n’est pas tout encore, et nous devons croire que la peinture sur étoffe, inspirée peut-être par les Indiens, remonte jusqu’à l’antiquité; un Père de l’Eglise, saint Jérôme, parle des tapis peints en usage de son temps. La Madone de Yercelli, que l’on dit être l’ouvrage de sainte Hélène, mère de Constantin, est une sorte de mosaïque de pièces de soie cousues ensemble, et dont la tête et les mains sont peintes. Ce qui est certain, c’est qu’au seizième siècle le procédé était courant ; Félibien parle de tentures peintes sur toile d'argent avec des couleurs claires qui étaient l’œuvre du Primatice, et qui, après avoir appartenu à M. de Montmorency, décoraient l’hôtel de Condé. 11 existait en Espagne et en Italie des travaux de même genre émanant du même peintre et qu’a cités Vasari dans la biographie consacrée à cet artiste : « 11 a fait pour le cardinal d’Augusta sept pièces d’histoire peintes sur toile d’argent, qui ont été fort admirées en Espagne où elles avaient été envoyées par ce cardinal pour être offertes au roi Philippe, pour la décoration d’une salle. Une autre toile d’argent semblable et peinte de la même manière, se voit aujourd’hui dans l’église des Chiesini à Forli. »
ORIENT
Que furent les tapisseries orientales à leur origine? 11 est difficile de le dire ; ce n’est guère qu’après l’établissement de l’Islamisme qu’on voit se manifester l’art merveilleux des peuples asiatiques dans une industrie indispensable chez eux, puisque le tapis sert de tenture, d’oratoire, de siège et de lit. Si l’on devait croire le poète Ferdousi, ce serait Tamouraz, ancien roi de la Perse, qui aurait enseigné l’art de tisser les tapis.
La Perse et la presqu’île d’Asie sont, en effet, la patrie «les plus belles tapisseries connues ; c’est dans le Khorassan et leKirman, particulièrement à Yezd, que se font les espèces estimées; les manufac-
tares royales produisaient surtout les merveilleux tissus de soie et de laine où il entrait de l’or et de l’argent. À Guerdesse, en Asie se fabriquent les tentures, et les tapis de pied sortent particulièrement de Ouchak.
Les ouvrages musulmans portent assez souvent des figures, malgré les défenses du Coran ; dans les dixième et onzième siècles, les califes fatimites d’Egypte avaient, pour leur usage, des tapis représentant, les uns, la suite des différentes dynasties musulmanes avec les portraits des rois et des personnages célèbres ; les autres, les divers pays de la terre, avec leurs montagnes, leurs fleuves et leurs villes. Ce qu’on rencontre le plus souvent ce sont de riches ornementations arabesques parmi lesquelles figurent des quadrupèdes, des oiseaux et des fleurs, et parfois des inscriptions qui ne sont habituellement que des phrases votives à la louange du propriétaire, ou des passages empruntés aux poètes les plus célèbres, mais dont l’intérêt devient immense lorsqu’on y trouve une date et le nom d’un souverain.
Ce qui peut surprendre dans la composition de ces ouvrages c’est la persistance des symboles empruntés à l’ancienne religion des Perses, notamment la figuration de la lutte des deux principes du Bien et du Mal, représentée par le combat du lion contre le taureau, du lion attaquant la gazelle, ou même d’un oiseau de proie vainqueur du lièvre ou d’un oiseau palmipède. Ou sait, au reste, que la passion des Orientaux pour la chasse leur a souvent inspiré certaines scènes animales essentiellement défendues, comme la poursuite du gibier par les chiens, êtres impurs. Mais cette passion seule ne suffirait pas à expliquer, dans une forme constante et presque consacrée, les luttes dont il vient d’être question, accompagnées, le plus souvent, de cyprès également symboliques. Il faut donc voir là les derniers vestiges de l’art sassanide dont les profondes racines ne purent être extirpées ni par la force des conquérants, ni par les préceptes d’une religion nouvelle.
Un embarras singulier saisit l’observateur en présence des tapisserie orientales ; la plupart sont veloutées, c’est-à-dire que les laines et soies sont nouées et coupées au-dessus, les unes très-longues, les autres tellement courtes qu’on croirait le tissu ras. C’est cette disposition qui avait valu chez nous le nom de tapis de Turquie aux espèces veloutées que Henri IV voulut faire imiter à la Savonnerie. Mais il existe quelques espèces assez rares à travail ras, puis d’autres tout en soie et
Grand tapis à fond d’or, travail persan de haute époque. (Collection de M. II. Barbet de Jouy.)
TENTURES, ÉTOFFES
tellement veloutées qu’on ne sait s’il faut les considérer comme lapis ou comme velours proprement dit; l’un des plus beaux types était cette merveilleuse pièce de la collection Saint-Seine : rien de doux et d’harmonieux comme son fond rouge relevé d’arabesques à grosses fleurs, et son médaillon central d’un vert passant du pâle au vif suivant les incidences de lumière et détachant de délicates arabesques et des palmes d’un ton puissant.
Un tapis de la plus grande beauté et de l’effet le plus somptueux est celui que possède M. H. Barbet de Jouy ; le fond en est d’or, et les tons des ornements y gagnent une souplesse et un éclat surprenants.
On se demande encore s’il faut placer parmi les tapis ou les étoffes certains tissus de soie à gros grains serrés comme on en a vu dans la collection Saint-Seine : les tons fauves du fond prennent l’aspect de l’or ; les rouges ont une intensité éblouissante, et les riches ornementations à fleurs arabesques, palmes, rosaces et rinceaux y acquièrent une vigueur rivale des plus beaux veloutés de laine. Détail qui pourra peut-être aider un jour à déterminer le centre d’où sont sortis ces travaux, on y voit, parmi les méandres ordinaires aux compositions persanes, des groupes de nuages symétriques et des ornements à lemnisques comme les Chinois en emploient dans leurs compositions symboliques.
Les tapis de prière se reconnaissent facilement à leur disposition irrégulière; vers l’un des bouts figure, sinon la Caaba elle-même, une sorte de fer à cheval qui la représente aux yeux du vrai Croyant; placée dans la direction de l’Orient, elle lui indique la situation dans laquelle il doit prier. Nous avons même vu l’orientation du tapis rendue sensible par la dégradation des teintes vers l’une de scs extrémités.
11 ne paraît pas douteux que les Indiens aient aussi leurs tapisseries; il suffirait, pour s’en convaincre, d’étudier avec quelque attention les miniatures où l’on en voit étendues devant le masnad du prince ou entre des convives (pii prennent une collation. Toutefois la peinture est insuffisante pour en exprimer complètement le style, et il y aurait témérité à dire si ces tapis sont de même travail que ceux de la Perse ou si ce sont des broderies ou même des étoffes imprimées.
Au Céleste-Empire les tapisseries proprement dites sont fort rares
et elles ne paraissent devoir s’appliquer qu’en tentures. Nous avoirs vu en haute lisse une pièce fort ancienne acquise par M. Dupont-Auberville et représentant des Enfants accomplissant les actes principaux de la vie, sujet symbolique qu’on retrouve en peinture, en broderie et jusque sur les vases. Une tapisserie plus récente, tout à fait analogue, et d’une merveilleuse beauté, appartient à M. Gauchez. L’or s’y mêle aux soies les plus éclatantes. Chez M. Henri Cernuschi se trouve la plus grande des tentures que nous ayons rencontrées ; on y voit, parmi des arbres de bon augure, des sages et des lettrés chargés de rouleaux antiques et cherchant à y puiser les préceptes de la haute philosophie. C’est encore là une scène fréquemment répétée par tous les moyens dont l’art dispose.
Ces hautes lisses, sur fond bleu foncé, sont remarquables par l’harmonie de leurs couleurs savamment rapprochées ; elles peuvent affronter le voisinage des plus élégantes broderies et servir de fond aux porcelaines éclatantes, aux bronzes relevés d’or et d’argent, aux jades ou aux émaux cloisonnés.
Nous ne mettons pas au rang des tapisseries chinoises les feutres écrus réunis par laises et qu’on brode, soit pour en faire des drapeaux, soit pour orner le palais impérial.