TISSUS - ÉTOFFES
Le lissage des étoffes remonte aux premiers âges du monde, et l’on reste confondu devant la perfection des ouvrages sortis des mains des antiques ouvriers de l’Egypte; avec des métiers rudimentaires, des matières filées à la main, ils obtenaient de merveilleux tissus, depuis cette sorte de velours de fil qu’on peut voir au musée du Louvre, la fine étoffe à longs poils et à frange, dite fimbria, jusqu’à ce tissu transparent, qualifié par les Latins nebula linea, brouillard de lin, que nous retrouverons en Orient, à Mossoul, qui nous l’envoyait sous le nom de mousseline.
On le comprend, le cadre de ce travail ne comporte pas de recherches historiques étendues sur les étoffes dans les temps anciens; il nous faut donc renvoyer aux travaux d’érudition publiés sur la matière, et notamment aux deux précieux volumes de M. Francisque Michel : Recherches sur le commerce, la fabrication, et l'usage des étoffes de soie d'or et d'argent, et au livre plus récent de M. Dupont Auberville.
Si, en effet, nous avions voulu sortir du cadre général tracé en tète de ce volume, nous aurions commencé par les tissus eu reléguant au second rang, et comme une dépendance, les tapisseries et la broderie. Mais, au point de vue du mobilier et de son histoire, l’ordre inverse nous étant imposé, les tissus deviennent un accessoire. C’est moins
leur nature et leur travail qui nous intéresse que leur ornementation et l’influence qu’elle a pu avoir sur les arts en général.
Ainsi, ce qu’il nous faut constater d’abord, c’est l’antique importation des toiles peintes ou imprimées de l’Inde qui, répandues en Grèce et dans l’ancienne Rome, sous les noms d ’Othonia et de Sindones, y produisaient une telle admiration qu’on commença par en revêtir les dieux. Il faut l’avouer pourtant : dans la vie ordinaire, les gens de mœurs légères osaient seuls s’en parer; mais l’effet était produit, et les animaux singuliers, les ornements capricieux qu’on y remarquait donnaient l’idée du décor que nous nommons arabesque, et qui prit, chez les anciens, une allure à la fois élégante et sérieuse.
L’étoffe curieuse par excellence, celle qui devait surexciter le luxe et se prêter aux plus brillants emplois, c’est la soie. Venue d’abord de Chine par le commerce de la Phénicie, de la Syrie et de la Perse, elle suscita l’enthousiasme d’autant plus qu’on ne soupçonnait pas sa véritable nature et qu’elle apparut avec l’auréole du merveilleux. Lorsque la conquête eut mis Rome en contact avec les grands entrepôts du commerce, la soie y eut le plus prodigieux succès, et elle se vendit au poids de l’or; on appelait holoserica ou holovera les tuniques de soie pure; le subsericum était une étoffe de soie à trame de coton. Vers le temps d’Héliogabale le goût de ces étoffes se développa considérablement.
Lorsque après l’envahissement de l’Italie l’empire se trouva réduit à Constantinople, les souverains amollis, plus rapprochés des mœurs orientales, en acceptèrent le luxe et accrurent ainsi la vogue des riches étoffes, ce qui fut pour la Perse la source d’un commerce des plus lucratifs.
Pourtant, au quatrième siècle, Justinien songea aux moyens d’affranchir son empire d’un tribut si onéreux; informé de ce fait que deux moines avaient voyagé en Chine et y avaient surpris le secret de l’éducation des vers à soie, il les chargea officiellement de retourner dans ce pays et d’en rapporter les graines nécessaires pour tenter une acclimatation. Les envoyés, à force de soins et de persévérance, réussirent dans leur entreprise : ils placèrent secrètement des œufs dans le creux de quelques cannes de bambou; lorsque ces œufs, tenus chaudement sur de petites couches de fumier, vinrent à éclore, ils nourrirent les jeunes vers avec la feuille du mûrier sauvage, et, tout en
Manteau de couronnement des empereurs du saint empire romain, conservé au Trésor de ¥1611116.
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cheminant à travers des difficultés sans nombre, ils arrivèrent à Constantinople et purent doter l’Europe des premiers éléments de l’une de ses plus belles industries.
L’élève des vers réussit fort bien autour de Constantinople, en Syrie, en Grèce et particulièrement dans le Péloponèse. Mais, lorsque à la suite de la guerre entreprise contre la Grèce par Robert Guiscard, Roger de Sicile se rendit maître de ce pays, il emmena captifs, dit-on, les ouvriers thébains et corinthiens employés au tissage des étoffes précieuses enrichies d’or; il les réunit à Païenne, métropole de la Sicile, et leur ordonna d’enseigner leur art à ses sujets; c’est de là, dit O thon de Friesingen, que cet art vint à cesser d’être un secret pour les Latins. Cette opinion, généralement admise, est combattue par plusieurs écrivains et notamment par M. Amari ; si effectivement les ouvriers grecs ne furent amenés qu’en 1146, ils durent trouver l’industrie de la soie sérieusement installée à Palerme : la preuve en est écrite sur le magnifique manteau conservé aujourd’hui au musée de Vienne; l’étoffe de soie est divisée en deux par un palmier ornemental (le boni) chargé de ses régimes ; au pied sont deux groupes composés d’un lion, la tête fièrement rejetée en arrière et terrassant un chameau. Autour circule cette inscription en arabe coufique : « (Ce manteau) fait partie de ce qui a été travaillé dans la manufacture royale où régnent le bonheur, l’honneur, le bien-être, l’achèvement, le mérite et la distinction; qui peut se réjouir d’un bon agrandissement et d’une glorieuse prospérité, de grande libéralité et de grande splendeur, de gloire et de superbe dotation ainsi que de l’accomplissement des souhaits et espérances ; et où les jours et les nuits devraient s’écouler dans les plaisirs, sans fin ni changement avec le sentiment de l’honneur, de l’attachement et de la participation dans le bonheur, et la conservation de la prospérité du soutien et d’activité convenable (dans la capitale de la Sicile l’an 528 de l’hégire) ». Cette date, 1155 après J. C., nous met en plein règne de Roger 11 et il s’agit, comme le dit l’inscription, d’une fabrique prospère et agrandie, non par des mains grecques, mais par des Arabes; le style arabo-sassanide des ornements suffirait à le faire reconnaître si ce n’était écrit, et si l’on ne savait d’ailleurs qu’à l’exemple des califes Ommiades, les dynasties musulmanes d’ Orient ou d’Occident entretenaient dans le palais royal un hôtel du tiraz, en manufacture de soie, destiné au tissage des vê-
temenls des plus éminents personnages. Les rois normands de Sicile avaient suivi cet exemple en employant des ouvriers arabes ; et s’il fallait en croire Ebn Djobaïr, la manufacture de soie était un nom décent pour déguiser le sérail où ils avaient eu la fantaisie d’introduire aussi des filles franques ou françaises.
Ce qui tendrait à prouver que l’introduction des artisans grecs n’eut pas une grande influence sur l’atelier sicilien, c’est que l’aube du musée de Vienne, faite sous Guillaume II, est encore de style arabe, avec animaux et oiseaux fantastiques, et qu’elle porte, répétées en lettres onciales et en arabe, ces inscriptions : « Fait dans l’heureuse ville de Païenne, la quinzième année du règne de Guillaume II, par la grâce de Dieu, roi de Sicile, duc de Douille et prince de Capoue, fils de Guillaume Ior. XIVe indiction. » « (Cette aube) fait partie des vêtements dont la confection a été ordonnée dans les ateliers royaux, toujours bien montés, par le très-honoré roi Guillaume II, lequel prie Dieu de lui accorder sa force; qui est assisté de toute sa puissance et qui demande la victoire à celle-ci par ses prières; seigneur d’Italie, de la Lombardie, de la Calabre et de la Sicile, (protecteur) puissant du pape romain et défenseur de la religion chrétienne; daté de la petite ère XIII, an 1181 de Père de Notre-Seigneur Jésus, le Messie. »
11 est bon d’ajouter que la fabrication sicilienne ne se bornait pas à ces œuvres hors ligne; elle livrait à la consommation de tous, des vêtements d’un luxe moyen, ainsi que le démontre ce passage d’Ebn Djobaïr décrivant la toilette des dames de Païenne à l'occasion de la fête de Noël en 1185 : « Elles sortaient habillées de robes en soie couleur d’or, enveloppées de manteaux élégants, couvertes de voiles de couleur, chaussées de brodequins dorés, et se pavanaient dans leurs églises ou tanières, surchargées de colliers, de fard et d’odeurs, tout à fait en toilette de dames musulmanes. »
M. Francisque Michel n’a pu découvrir le moment précis où, de la Sicile, la fabrication des soieries s’étendit dans l’Italie continentale. En 1242, les ouvriers en soie formaient à Lucques une nombreuse agglomération; mais la guerre que les Florentins firent aux Lucquois ruina l’industrie, et après la prise de la ville en 1514, les ouvriers se dispersèrent, portant leur expérience à Venise, Florence, Milan et Bologne où se fondèrent des ateliers.
Pourtant, la première de ces villes pourrait bien avoir eu des fa-
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briques antérieurement à cette date, ce que peut faire présumer un décret du grand conseil de l’an 1248; il est mention encore des étoffes de Venise dans un inventaire du trésor du saint-siège daté de 1295.
Gènes à cette même époque avait aussi ses métiers à soieries, et Florence arriva bientôt à donner une telle importance à sa fabrication qu’elle se considérait comme bien supérieure à Venise.
Fragment d'étoffe en soie, restes d’un vêtement sacerdotal trouvés dans la tombe d’un évêque du douzième siècle, à Bayonne. (Musée de Cluny.)
Quelques écrivains estiment que c’est de la Sicile, et par les îles Baléares que l’Espagne a connu le travail de la soie; c’est une erreur facile à démontrer; l’industrie dont il s’agit a été introduite en Espagne par les Arabes antérieurement au douzième siècle, ainsi qu’en témoignent Coude dans son Histoire de la domination des Arabes en Espagne , le géographe Edrisi, et Abon Zacaria Jaliia Mohammed ben Ahmed ebn el Awam, de Séville, auteur du Livre de l'Agriculture. Pendant le moyen âge les soieries de Sévi 1 le rivalisaient avec celles de la Chine, et lorsque Grenade succomba il y avait en activité plus de 5,000 tours à tordre les soies.
Quanta Alméria, sa réputation était universelle*; ses étoffes étaient mentionnées parmi les plus belles. Un écrivain arabe cité par Conde, dit que le roi maure Aben Alabmar, qui régnait en 1248, protégea’ beaucoup la culture et la fabrication de la soie, et il ajoute que cette fabrication avait fait de tels progrès que la soie de Grenade était préférée à celle de Syrie.
Lorsque la puissance arabe fut détruite, les vainqueurs chrétiens profitèrent des secrets des vaincus, et bientôt Tolède, Murcie et Valence égalèrent les anciennes fabriques musulmanes.
Passons à notre pays, dont M. Francisque Michel fait remonter les titres bien haut, grâce à la parfaite connaissance qu’il a de nos anciennes poésies; pour loi il est hors de doute qu’on a fabriqué la soie en France dès le douzième siècle. Ainsi, en interrogeant Li romans de Berte ans gratis piés , il prouve que la mère de Charlemagne, renommée parmi les blouses, mettait en œuvre l’or et la soie :
Les deux fdles Constance, ne vous en mentirai,
Sorent d’or et de soie ouvrer, car bien le sai.
Delés eles fu Berte, qui moult ot le cuer vrai Quant ot veù lor œuvre, si dist : « Je vous ferai Une œuvre, s’il vous plaist, que vous aprenderai.
Ma rnere fu ouvrière, née fu vers Aussaï.... »
Lors prent Berte à ouvrer si com je vous dirai....
N’avoit meillor ouvrière de Tours jusqu’à Cambrai.
Aux treizième et quatorzième siècles l’industrie était arrivée à un très-haut point à Paris; on trouve dans le compte de Gcoffroi de Fleuri dressé en 1510 : « Pour trois draps d’or de Paris, ouvrez — pour faire une chappe à la royne, qu’elle ot à l’entrée de Rains, onze livres pour pièce. » Pu même temps est Y ordonnance du mestier des ouvriers de draps de soye de Paris et de veluyaus , et de boursserie en lac , qui affierent audit mestier , aux termes de laquelle M. Fr. Michel trouve, dans les gros exploits du prévôt de Paris, au terme de la Toussaint, 1518 ; « Pli. Levesque, ouvrier de dras de soye, pour ce qu’il a acheté le mestier.... XX sous. » C’était à ce prix de vingt sous qu’était fixé le droit d’exercice. A la même date une amende de quinze sous était prononcée par le même prévôt, contre « Jehan de Bray, Jehan du Mès et Jehan de Chartres, pour ce qu’ils ont ouvré contre les poins du mestier. »
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Mais pour trouver la véritable histoire de l’industrie séricicole en France, il faut arriver au règne de Louis XI ; des lettres patentes de ‘ce roi, données à Orléans le 25 novembre 1466, sont le premier titre pour la fondation à Lyon de métiers de drap d’or et de soie. Il est vrai que ces lettres patentes imposaient la ville en faveur de l’industrie nouvelle et que, sur la réclamation des habitants, un sursis fut accordé pour la réalisation de l’impôt ; en février 1469 le roi prit de nouvelles mesures pour assurer l’exécution de ses volontés et les choses marchèrent sans doute à souhait, car le 17 juillet 1494, dans un but qu’il est facile de comprendre, Charles VIII rendait une ordonnance enjoignant de marquer les étoffes de soie du sceau de la ville où elles avaient été fabriquées, et défendant de porter des draps d’or, d’argent, de soie autres que ceux tissés en France.
Lorsque François Ier passa par Lyon, à son retour de la campagne de Savoie, il donna des lettres patentes dans le but d’augmenter le succès de la fabrication ; pour attirer les ouvriers génois et étrangers, il leur accordait le droit d’acquérir des biens meubles et immeubles, dont leurs ayants droit pourraient hériter sans prendre lettre de naturalité ou d’aubaine, et les exemptait de toutes tailles et impôts sous la seule condition de leur inscription par noms et surnoms sur les registres de la ville. Ces lettres furent enregistrées au mois d’août 1557. Les premiers qui se présentèrent pour en profiter étaient deux Génois, Etienne Turqueti et Barthélemi Nariz, que beaucoup d’écrivains ont signalé à tort comme étant les introducteurs de l’industrie des soies en France.
Les privilèges accordés aux étrangers furent renouvelés par Henri II en septembre 1548, par Charles IX, à Montpellier en 1564 et à Paris en 1567, par Henri III, à Lyon en 1574, par Henri IV en 1595, par Louis XIII, à Paris en 1610, etc. Dès lors, l’industrie des soies devint l’une des plus importantes de la France, et Lyon parvint à porter l’art à ses dernières limites.
11 serait trop long de rappeler ici les nombreuses ordonnances destinées à assurer la prospérité de l’industrie de cette ville, mais il n’est pas sans intérêt de montrer jusqu’où s’étendait la protection de l’autorité ; nous avons trouvé aux Archives un arrêt du conseil nommant le sieur Verret, comme successeur du sieur de Scroncourt, en qualité de dessinateur des étoffes de Lyon. Un autre arrêt du 21 mars 1777
accordait un privilège à Claude Rivey, fabricant de bas de soie dans la même ville, qui avait inventé un métier pour faire des étoffes tricotées à fleurs et à broderies de couleur.
Revenons à Tours, la seconde fabrique française établie par Louis XI. En 1470, ce roi avait fait venir divers artisans d’Italie et de Grèce, tous ouvriers et faiseurs de draps desoye; des lettres patentes d’octobre 1480 leur accordaient tous les privilèges qui pouvaient les fixer en France, privilèges confirmés par Charles VIII en mai 1497 : aussi l’industrie prospéra, bien que les intéressés aient cru devoir soumettre à Henri II, en 1544, et aux états généraux de Blois plus tard, des doléances sur le préjudice qu’apportait à leur industrie la concurrence delà fabrique lyonnaise. Pourtant, en 154G, l’ambassadeur vénitien Marino Cavalli trouvait dans la ville huit mille métiers en activité, et en 1577 un autre envoyé de la même puissance assurait qu’on faisait à Tours nombre d’étoffes de soie bonnes et belles et qu’elles se vendaient moins cher qu’en Italie, à Naples, à Lucques, à Venise.
En 1595, Henri IV faisait un nouvel édit pour garantir aux fabricants de Tours la stabilité de leurs manufactures ; nous allons trouver bientôt de nouvelles marques de l’intérêt que ce monarque portait à l’industrie nationale.
Mais pour suivre dans leur ordre chronologique les divers établissements dont nous trouvons la trace, citons celui de Vitré créé par François II, duc de Bretagne, et formé d’ouvriers en soie venus de Florence.
Orléans. En 1582, Catherine deMédicis avait fait monter plusieurs ateliers de soieries dans cette ville dont les rois ses enfants lui avaient laissé la jouissance, et elle encourageait de ses propres deniers les ouvriers qui étaient payés par le receveur de son domaine. Mais les guerres civiles de 1585 et les malveillances suscitées par la jalousie en achevèrent bientôt la ruine.
Paris. Un économiste français, Barthélemi de Laffemas, dont les écrits n’ont pas peu contribué à soutenir Henri IV dans ses dispositions favorables à l’industrie, signalait l’existence à Paris, en 1597, « d’un maistre nommé Godefroy, qui fait toutes sortes de draps de soye, toilles d’or et d'argent, et sans nul doute en fera des plus belles qu’il en vin jamais des pays estrangers. »
On établit en effet un atelier spécial au logis de la Maque qui faisait
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partie de l’ancien hôtel d’Anjou situé rue de la Tixeranderie. Voici ce que contient à cet égard la chronologie septénaire de Palma Cayet, années 1605 et 1604 : « Sa Majesté envoya quérir des ouvriers excellents, par le moyen desquels se peust conduire un tel artifice. Les sieurs du Bourg père et fils, excellents en cest art, prirent ce courage de quitter leurs pays, afin de venir estre habitans de Paris, et furent logez dans la Maque, par le commandement du roy (maison disposée et propre à cela). Ils font des pièces excellentes en rehaussement de fil d’or et d’argent, draps d’or et d’argent, toilles d’or et d’argent, d’or frizé de toutes les façons, avec une naïfveté tant des estoffes que des estoffures, tellement qu’aux damas figurez, satins et autres ouvrages, il sembleroit que les couleurs qui y esclattent sont toutes choses naturellement procréées, comme elles apparoissent, tant est l’industrie naïfve et subtile de leurs tissus. » Le roi accompagné de la cour fit une visite à l’établissement.
Bientôt une nouvelle manufacture s’éleva sur les terrains du parc royal des Tournelles, dans une grande place bâtie des quatre côtés et appelée place Royale ; en 1606 ces bâtiments étaient achevés, les métiers y fonctionnaient, et les entrepreneurs Sainctot, Camus, Parfaict et Le Magne avaient été anoblis.
Nous n’avons pas parlé d’une fabrique que Laffemas signalait à Montpellier comme ayant commencé depuis 1592 à faire des velours, satins, taffetas et autres marchandises de soie. Nous n’en trouvons nulle mention ailleurs, si ce n’est en remontant les siècles, et il faudrait alors en faire le plus ancien atelier de la France. M. Francisque Michel cite cette poésie du douzième siècle.
Yait en la vile, si fait faire un braier Del millor paile que on puisse bail lier....
Et les basnieres firent moût à proisier Derice paile qui vint de Monpellier.
Ainsi qu’une note de la maison du roi d’Angleterre Henri III, conservée à Bordeaux, et qui commanda en 1252, à Montpellier, entre autres choses, vingt pièces d’étoffes de soie et quatre de drap écarlate. Nous pensons avec le savant auteur qu’il s’agit là de demandes faites à des marchands colporteurs ou dépositaires d’objets de provenances diverses.
Les encouragements à l’industrie des soies ne s’arrêtèrent pas au dix-septième siècle ; une manufacture royale d’étoffes de soie au Puy en Velay reçut par lettres patentes du 6 mars 1707 un subside pour la reconstruction des bâtiments qu’elle occupait.
Fontainebleau eut un établissement autorisé par arrêt du conseil du 50 octobre 1775; et par un second arrêt du 22 mars 1777, l’entrepreneur Gilles-François Salmon reçut de nouveaux encouragements.
Toulouse possédait une fabrique dont nous ne connaissons pas la date d’établissement; mais nous avons vu les lettres patentes du 20 juillet 1775 qui l’autorisent à prendre le titre de manufacture royale d étoffes de soie.
Enfin à Lille le sieur Cuvelier Brame obtient, par lettres patentes du 27 octobre 1770, une allocation de cinquante livres par métier pour sa fabrique d’étoffes de soie.
Après avoir montré les efforts tentés pour le développement d’une industrie de luxe, il serait curieux de faire apparaître les résistances, qu’elles vinssent du clergé invoquant la simplici té imposée au chrétien, ou des souverains eux-mêmes effrayés des dépenses folles et ruineuses auxquelles se laissaient entraîner leurs sujets de tous ordres. Mais l’esquisse seule d’un pareil tableau nous mènerait trop loin et ne prouverait pas grand’cliose, car on sait que toutes les lois somptuaires sont restées lettres mortes et que l’autorité religieuse ou civile a toujours été vaincue par la mode, le plus puissant des maîtres. Nous ne pouvons pourtant résister au désir de citer, au moins par extraits, le fameux édit de Charles VIII en date du 17 décembre 1485; il offre une classification des étoffes précieuses qui peut être utile pour le sujet qui nous occupe.
« Charles, par la grâce de Dieu, etc — Comme la chose publique de notre royaume est fort endommagée à l’occasion des grands frais et dépenses que plusieurs de notre royaume font en habillements trop
pompeux et trop somptueux non convenables à leur état avons par
édit perpétuel défendu et prohibé, défendons et prohibons généralement à tous nos sujets que dorénavant ils n’aient à porter aucuns draps d’or et d’argent et de soye en robes ou doublures, en peine de perdre lesdits habillements et de l’amende arbitrairement envers nous, sauf et réservé les nobles vivant noblement — auxquels nous permettons qu’ils se puissent vêtir sous la modification ci-après déclarée :
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c’est à savoir que les chevaliers tenant deux mille livres de revenu par an pourront porter tous draps de soye de quelque sorte qu’ils soient.
Etoile de tenture arabe du quatorzième siècle.
Et les écuyers ayant également deux mille livres de rente chacun an, draps' dé damas, satin figuré : mais non point vcloux tant cramoisy qu’autre figuré à la peine que dessus. »
Bien des édits avaient été rendus dans le même sens antérieurement ;
bien d’autres suivirent en 1549, 15(33, 1007, 1610 et 1613, et pourtant les progrès du luxe furent incessants et irrésistibles.
Nous voici arrivé à la partie la plus difficile de notre tâche, c’està-dire qu’il s’agit maintenant de chercher quel est le caractère décoratif des étoffes dont nous venons d’esquisser l’histoire; la tâche, nous le répétons, est ardue, à moins qu’on ne la réduise à ses termes les plus simples, en disant : les étoffes anciennes de l’Europe sont l’imitation des types de fabrication orientale. En effet, jusqu’aux treizième et quatorzième siècles les magnifiques tissus venus de l’Orient, et surtout de la Perse, ceux fabriqués à Constantinople, ont été les modèles universellement suivis; l’influence orientale s’est accrue encore par les conquêtes de l’islamisme en Italie et en Espagne, et l’on a déjà pu voir, plus haut, que les fabriques de la Sicile, au douzième siècle, étaient purement arabes.
Il sera donc toujours essentiellement difficile de reconnaître si les étoffes du moyen âge sont importées de l’Orient, ou fabriquées autour de nous par des mains orientales ou par des mains européennes stylées dans les ateliers d’origine arabe; à cet égard, nous l’avons déjà vu, la présence des inscriptions arabes ne permettra pas même de trancher la question, et l’on ne pourra sûrement déclarer européennes que les étoffes où des inscriptions arabes incomprises et imitées ornementalement apporteront leur témoignage.
Il nous paraît qu’on peut classer ainsi les types arabo- européens qu’on rencontre parmi les enveloppes de reliques, les suaires et les anciens vêtements religieux : ce sont d’abord les tissus à sujets rappelant les symboles adoptés par les Sassanides, tels que la lutte du lion et du taureau, du lion et du chameau, de la gazelle, etc. Presque toujours ces sujets sont doubles, affrontés et séparés par un motif végétal, palmier ou hom sacré, si le type provient de l’Asie Mineure; bouquet composé d’iris, s’il vient spécialement de la Perse, etc. Un autre type également fréquent consiste dans la représentation d’animaux ou oiseaux disposés symétriquement dans des médaillons ou compartiments arabesques; ce sont souvent des lions ou léopards rampants adossés ou affrontés et parfois la tête contournée, des oiseaux de proie, des perroquets; dans ce genre, il est un passage difficile à saisir : c’est celui où l’animal cesse d’être oriental et devient héraldique. Ce n’est toutefois que pour les ouvrages postérieurs au treizième siècle que ce do«te
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peut naître, car c’est alors seulement que le système des armoiries a été adopté.
11 sera, du reste, plus simple et plus utile de renvoyer les curieux, non aux descriptions nombreuses d’étoffes conservées dans les anciens trésors, mais aux échantillons typiques que nos musées livrent à l’étude. Le style byzantin du huitième au neuvième siècle est représenté à Cluny par une étoffe à fond rouge, où l’on voit un homme, Samson, selon toute probabilité, luttant contre un lion. Les chairs blanchâtres sont rehaussées du même ton orangé, qui est la teinte du lion; les traits du visage et un manteau qui voltige sont noirs ; les couleurs jouent d’ailleurs très-habilement dans le tissage, et une bordure en guirlandes est non moins savamment disposée. Cette étoffe nous rappelle les merveilles citées par Anastase le bibliothécaire, et notamment le sujet de Daniel dans la fosse aux lions, et les autres scènes symboliques peintes dans les catacombes par les chrétiens des premiers siècles.
Nous passerons rapidement sur les monuments des onzième et douzième siècles, en citant le fragment de la dalmatique portée par Henri II empereur, dans les grandes fêtes de la cathédrale de Bamberg, et qui offre des médaillons, animaux chimériques et rinceaux; ainsi que le numéro suivant, 5258, à bordure courante, dont le travail parfait est tout à fait remarquable; et cet autre tissu, provenant de Constantinople, numéro 5264, qui a servi à envelopper des reliques •rapportées des croisades à Cologne. On a vu déjà ce qui se faisait alors à Païenne.
Le treizième siècle nous arrêtera davantage, car là nous pourrons distinguer déjà des provenances diverses; de ces merveilleux ateliers arabo- chrétiens de la Sicile nous verrons, sous les numéros 5270 et 5271, des étoffes à médaillons avec des perroquets, des cygnes et des chiens savamment indiqués. Déjà la disposition quadrillée se montrera dans un fragment sarrasin d’Italie ou d’Espagne, où les animaux et les ornements affecteront cette alternance si fréquente plus tard. L’Espagne encore, numéro 5276, fera surgir du tissu les animaux et les perroquets d’origine orientale.
Mais voici le fameux drap de Lucques, si longtemps estimé pour sa richesse et sa beauté, et transporté par le commerce dans toutes les cours de l’Europe. Ici le dessin est simple, mais il a cet intérêt d’avoir été spécialement fait pour la France, puisque c’est un semé de fleurs
de lis et de lions. Non loin un autre spécimen, peut-être du commencement du quatorzième siècle, est semé de cerfs et d’alérions rehaussés d’or sur un fond d’arabesques orné d’oiseaux et de chiens.
Passons au plein quatorzième siècle, et signalons d’abord une belle étoffe sicilienne relevée d’or, où apparaissent des figures de femmes, des lions et des palmiers. Les tissus à inscriptions pseudo-arabes deviennent fréquents et témoignent de l’accroissement des ouvriers chrétiens dans les ateliers; puis l’itali-e, se livrant à ses tendances picturales, va semer ses soieries de constellations, parmi lesquelles surgiront des séraphins en adoration; un fragment de voile de fabrication florentine, et peut-être du commencement du quinzième siècle, montrera ces mêmes séraphins tissés en or sur fond bleu et figurant l’hymne Ecce partis angelorum .
Avec la. fin du quinzième siècle, nous l’avons dit déjà, se montre cette manifestation vaillante du progrès des siècles, qualifiée de renaissance. Ici les fabriques européennes se sont affranchies de l’imitation orientale; les emblèmes des chevaliers et des princes, les signes nobiliaires vont devenir le type des plus belles étoffes : on verra le heaume du guerrier se cantonner dans les arabesques gothiques; les branches écotées s’entre-croiser parmi les fleurs; les querces et rouvres (chênes) adoptés par les grandes familles, se multiplier en caprices divers. Puis certaines fleurs d’origine orientale, les asters, les marguerites, semer leurs rosaces délicates parmi les méandres de l’ornementation. Voici, à Cluny, une bande à zigzags de soie et d’or, où figurent des écus d’armoiries à deux flèches en sautoir; puis numéros 5290 et 5291 des fragments tissés par la confrérie des tisserands de Cologne offrant un entre-croisement de tiges épineuses flanqué de feuilles légères et d’aster d’or, se détachant sur le fond rouge, ou des croix fleurdelisées. Là ce sont des soieries de la Flandre, d’autres de l’Italie avec feuillages et oiseaux; ailleurs les damas de Venise avec branches de chêne et brillantes arabesques s’enlevant sur des fonds d’or.
C’est que Part est désormais acquis; voilà le seizième siècle avec son goût si pur, ses hardiesses si magnifiques; Florence, Venise, Lyon, Tours, vont entrer en lutte, rivaliser de chefs-d’œuvre; l’or, le velours et la soie vont étaler leurs mosaïques sur les luxueux tissus, et pour juger à quelles splendeurs, à quelle variété pourront atteindre les ar-
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listes, ce n’est plus à de simples échantillons épars dans les collections qu’il faut recourir; c’est aux tableaux des maîtres, depuis les primitifs qui rendront les draps d’or, les damas, avec cette minutie permettant presque d’en compter les fils, jusqu’aux grandes scènes de Paul Véronèse, qui nous montrera l’effet splendide, le ruissellement lumineux des brocards et des satins figurés, des velours à parterre et des broca telles.
En écrivant ces mots, un scrupule nous prend : ne serait-il pas utile de définir les noms anciens qu’on rencontre dans les poésies primitives ou dans les inventaires? Qu’est-ce que le samit , le cendal , le siglaton, le diapré , la pourpre qu’il faut bien se garder de considérer comme exprimant une couleur? Hélas! il faut bien le reconnaître, les recherches de la science sont loin d’avoir éclairé la question; les documents se contredisent; le sens accepté ici n’est plus le même ailleurs; les temps et les lieux jettent la confusion là où l’on pensait entrevoir une solution rationnelle. Comment n’en serait-il pas ainsi, lorsque nous trouvons dans des documents de la seconde moitié du dix-septième siècle, des nomenclatures comme celle-ci, résumant ce que pouvaient vendre les marchands de Paris : Draps d’or et d’argent frisés, brochés — lamés d’or et d’argent — Gros de Naples — Poulx de soye — Satin — Damas — Vénitienne — Damassin — Luquoise — Valoise — Velours à fond d’or — Serge de soye — Tabis à fleurs — Taffetas façonné — Brocatellc — Toile de pourpoint — Echarpe de soye — Egyptienne — Satin de la Chine — Damas caffart — Camelotine — Modesne — Salin de Bruge — Legatine — Serge dauphine — ■ Étamine du Lude, et autres camelots — Trippe de velours — Ostade — Demi-Ostade — Bazins — Fustaines — Moncayart — Burails ou Ferrandines.
Certes, on pourrait définir ces espèces nombreuses, mais ce serait au moyen de descriptions techniques tout à fait étrangères à cette étude, et difficilement compréhensibles, à moins qu’on n’en voie la pratique sur le métier. t
Quant' à la prééminence des étoffes les unes sur les autres, c’est encore là une affaire d’époque et de mode. Au seizième siècle le satin était fort estimé, et nous pouvons nous former une idée du rang qu’il occupait dans les vêtements de luxe, rien qu’en rapportant la règle somptuaire des membres du Parlement : le président était babillé de
velours, les conseillers et maîtres de satin, les greffiers de damas et les huissiers de taffetas.
Le luxe d’ailleurs n’était pas toujours mesuré au rang, et l’on a vu souvent plus de draps d’or et d’argent étalés aux noces d’un courtisan que dans les cérémonies officielles; de même les particuliers ont dépassé parfois les rois dans leurs manifestations somptueuses. En 1507, Jean-Jacques de Trivulse, maréchal de France, donna à Louis XII, en sa maison de Milan, une fête pour laquelle il avait fait faire une salle de cent vingt pas de long, couverte de velours bleu semé de fleurs de lis et d’étoiles d’or. Il s’y trouva plus de douze cents dames, toutes vêtues de drap d’or ou de soie en broderie; et celles qui avaient été conviées au banquet prirent place sur des carreaux de drap d’or et de velours cramoisi, préparés à leur intention au nombre de quatre ou cinq cents.
Antérieurement, quand Charles VIII fit son entrée dans Lucques, les seigneurs, bourgeois et autres habitants de la ville allèrent à sa rencontre, vêtus, pour la plupart, de fin drap d’or et de velours.
Toutes ces étoffes brillantes nous ont fait négliger une fabrication essentiellement nationale, celle des tissus de laine; dès le temps de saint Louis les fabriques d’Arras étaient renommées, et l’Auvergne avait développé la fabrication à un point extraordinaire. Parmi nos tissus de laine il en est dont le dessin est fort remarquable; on en trouve même de lamés d’or. Si, au point de vue qui nous occupe, les étoffes de laine n’ont qu’une importance secondaire, elles en ont une prépondérante au point de vue économique, et il serait injuste de ne pas citer en passant le nom de Cadeau, le fondateur des draperies de Sedan qui, au dix-septième siècle, recevait des immunités pour lui et sa descendance, en récompense des services rendus à l’industrie et au pays.
Disons un mot encore des toiles, dont nous trouvons quelques échantillons curieux au musée de Cluny. C’est d’abord un tissu de lin imprimé du treizième siècle, où figurent des oiseaux affrontés d’une grande tournure ornementale. Il est assez difficile, il est vrai, d’indiquer l’origine réelle de ce morceau qui a toute la perfection technique des toiles peintes orientales sans en avoir le style. L’autre échantillon est un tissu de fil à deux tons, gris et rouge, décoré d’animaux chimériques, de lions adossés et d’oiseaux accouplés face à face, tout à
Étoffe de soie brochée jaune d’or et vert, dite à la couronne; règne de François Ier. (Collection de M. H. Barbet de Jouy.)
TENTURES, ÉTOFFES
fait comme dans les soies du quatorzième siècle. Piien encore ne permet de reconnaître où a pu être fait ce curieux tissu.
La soie n’a pas été décorée seulement par le tissage et la broderie ; M. Anatole de Montaiglon a décrit, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, un parement d’autel orné de dessins à la plume et au pinceau, genre de travail qui paraît remonter au quinzième siècle au moins. Vasari attribue au contraire 4 un peintre florentin l’invention de la peinture sur étoffe; il fut des premiers, dit-il, qui imaginèrent de peindre les étendards et autres draperies en mosaïque, comme on dit (par teintes contiguës), parce que les couleurs ne se confondent pas et qu’on voit par endroits la couleur de l’étoffe. Il a fait ainsi le baldaquin d’or San Michèle, rempli de figures de Notre-Dame toutes belles et variées.
La peinture sur soie n’a pas été une pratique passagère, car on peut voir à Cluny une belle pièce à décor de fleurs du siècle dernier.
Si l’ordre, qui est une des premières conditions de tout travail sérieux, ne nous avait imposé l’obligation de traiter des étoffes comme de tous les autres produits de l’industrie humaine, nous aurions certainement commencé par l’Orient, qui nous a d’abord fourni les modèles de tous nos vêtements et tentures de luxe.
Il faut remonter à l’antiquité pour voir les tissus de l’Inde et de la Chine entrer dans le commerce des Grecs et des Egyptiens, et exciter l’émulation chez ce dernier peuple ; les toiles peintes et imprimées de l’Inde se vendaient en Egypte et dans quelques parties de l’Europe bien avant Alexandre ; on les y désignait sous les noms de Sindones et d’Othonia. De tous les ports du Guzarate, des côtes du Malabar et de celles du Coromandel, les navigateurs transportaient à Bérénice, et de là au marché général d’Alexandrie, les toiles de coton blanches, peintes et imprimées. 1 •
Ptolémée Philadelphe envoya Denis recueillir, dans les diverses parties de l’Inde, les renseignements qui servirent à fonder, en Egypte, une industrie propre à rivaliser avec les produits hindous. Seulement on peut induire des descriptions d’Apulée et de Claudien, que les cou-
leurs des toiles égyptiennes étaient moins durables que celles de l’Inde, et c’est sans doute ce qui fait dire à saint Clément d’Alexandrie, que l’on peut bien livrer à l’usage des femmes des étoffes souples et fines, mais qu’il ne faut pas fabriquer de ces toiles où l’on voit des fleurs coloriées semblables à des peintures, attendu que cette peinture s’efface en peu de temps.
Les Indiens, qui possèdent des substances propres à donner des couleurs ineffaçables, en traçaient, au pinceau, sur leurs toiles, des figures de fleurs et d’animaux, mais ils employaient plus fréquemment encore le mode d’impression au moyen de planches gravées sur bois; c’est de ce procédé que parle Strabon, lorsqu’il dit des Massagètes : « Ils forment sur leurs habits des ornements variés en y imprégnant des couleurs dont la fraîcheur est inaltérable. » Pline montre d’ailleurs le haut avancement des sciences chimiques dans l’Inde, lorsqu’il explique qu’après avoir tracé des dessins sur la toile avec différents mordants acides et alcalins, on la plongeait dans un bain de teinture bleue, d’où elle sortait chargée de trois couleurs.
Quant aux images, c’était, d’après Apulée, des dragons, des griffons hyperboréens, des animaux d’un autre monde imités avec un coloris très-varié. Claudien dit de son côté : « Pûen ne doit paraître incroyable; on peut nous offrir des monstres de toute espèce, des tortues qui volent, des vautours armés de cornes — tout ce que l’Inde enfante de bizarre et qui se retrouve sur les toiles peintes au bord du Nil. » Qui ne reconnaîtrait dans ces descriptions, non-seulement les figures adoptées par les Indiens, mais celles que les Chinois et les Persans produisaient alors et continuent à produire encore? Emeric David l’avait fait ressortir : « Les ouvrages des Hindous modernes, dit-il, sont entièrement semblables à ceux que leurs pères exécutaient autrefois pour les peuples du nord et de l’occident de l’Asie, pour la Syrie et pour l’Egypte. Nous retrouvons imprimées sur leurs toiles les fleurs et les figures d’animaux, dont parlent les anciens auteurs ; et aussi quelquefois, ce qui n’est pas moins remarquable, les images du culte toujours subsistant de Vichnou et de Brahma. »
Piaynal explique par suite de quelle erreur ces toiles peintes ont pris, chez nous, le nom de Perses. Les Arméniens faisaient anciennement ce qu’ils ont toujours fait depuis. Ils passaient aux Indes; ils y achetaient du coton; ils le distribuaient aux fileuses; ils faisaient fa-
Miniature indienne présentant dans sa bordure et dans ses détails de costume et d ameublement le style d’ornementation au seizième siècle.
briquer les toiles sous leurs yeux; ils les portaient à Bender Àbassi d’où elles passaient à Ispahan. De là elles se distribuaient dans les différentes provinces de l’empire, dans lès Etats du Grand Seigneur, et jusqu’en Europe, où l’on contracta l’habitude de les appeler Perses, quoiqu’il ne s’en soit jamais fabriqué qu’à la côte de Coromandel.
Les étoffes de soie de la grande Sérique sont moins connues des anciens, ou plutôt moins bien définies par eux; Arrien indique cependant la route qu’elles suivaient de Thinæ à Bactra, et de cette dernière ville à Barygaza, aujourd’hui Baroda, dans le golfe de Cambaye, où les Egyptiens les recevaient en échange de leurs propres marchandises. Le luxe des vêtements avait amené l’établissement de fabriques à Alexandrie, Tyr, Damas, Antioche; c’est de là que sortaient les robes que portaient les chrétiens du quatrième siècle : une tunique, un manteau renfermaient quelquefois jusqu’à six cents figures; on y voyait, représentée en différents tableaux, la vie entière de Jésus- Christ; ou bien encore des lions, des taureaux, des panthères, des ours, des arbres, des rochers, des chasseurs ; tout ce que l’art des peintres qui s’efforcent d’imiter la nature peut inventer. Aussi saint Astérius s’élevait contre un pareil usage, disant que « les habits de ces chrétiens efféminés sont peints comme les murailles de leurs maisons ». Les manufactures d’où sortaient ces ouvrages existaient encore après les conquêtes des Sarrasins ; les Arabes intelligents virent tout le parti que leur commerce pourrait tirer de ces restes de l’industrie des anciens, et ils continuèrent, en dépit des prescriptions du Coran, à représenter même les mystères de la religion chrétienne, en même temps que les animaux réels ou fantastiques qu’on y voyait aux temps anciens.
Pourtant ils ne négligeaient pas de suivre les inspirations naturelles de leur goût, et ce goût charmant, capricieux, délicat, s’imposa tellement qu’il étouffa complètement les traditions anciennes. Au onzième siècle, ce que les croisés admirèrent en Orient, ce qu’ils rapportèrent avec les reliques et parmi les merveilles qu’ils avaient le plus appréciées, ce furent les soieries arabes. Mais, avant d’arriver à la description des morceaux précieux conservés dans nos musées, essayons d’examiner s’il n’y aurait pas moyen de distinguer plusieurs styles dans les étoffes orientales. Nous ne nous arrêterons pas aux choses chinoises, trop bien connues aujourd’hui pour qu’il soit besoin d’en parler : nous
(lirons seulement que, grâce à la stabilité des coutumes, au Céleste- Empire, comme dans l’Inde, les choses modernes donnent la plus complète idée des plus anciennes créations. La Perse a pour nous un intérêt plus grand, parce que son contact avec les civilisations antiques a dû nécessairement imprimer aux productions de l’art un cachet particulier. Elle a eu ses fabriques spéciales de soieries; Marco Polo prend soin de citer dans son voyage la ville de Toris (Tauris ou Tabriz), où les hommes « vivent de mercandies et d’ars, car il i selaborent maintes dras à or et de soye et de grant vaillance ». Ce que les Persans ont dû représenter de préférence dans leurs ouvrages, ce sont les griffons de tradition antique, les lions attaquant des taureaux, tradition de la lutte des deux principes du bien et du mal, les chasses, images réduites de ces gigantesques poursuites d’animaux auxquelles les rois et les grands se livraient dans des parcs appelés fardons, mot que les Grecs ont traduit par paradis, qui est passé dans notre langue. En un mot, le type persan, reconnaissable surtout par la présence de l’iris, si parfaitement décrit dans la notice de M. Charles de Linas sur le fragment d’étoffe appartenant à la bibliothèque de Piouen, est facilement séparable du type arabe pur. Celui-ci a fourni des rameaux distincts, dont le plus important et le plus intéressant, au point de vue de l’art, est le rameau more qui a laissé en Espagne de si brillants spécimens; l’art moresque est à l’arabe ce que le gothique flamboyant est à l’art ogival. A l’aide de ces données sommaires nous pourrons attribuer avec quelque certitude les échantillons classés dans nos musées.
Rideau de porte en tissu d’or, d’argent et de soies variées; travail indien ancien, • (Collection de M. J. Jacquemart.)