CUIRS ET PAPIERS DE TENTURE
Nous avons vu précédemment le cuir de vache employé à recouvrir les coffres de voyage, et de cet usage est venu le nom de vache ou bâche, donné par la suite au cuir qui garantit le bagage sur les voitures. Plus tard on s’est avisé de décorer le cuir par gaufrage ou estampage, et de le faire entrer dans la décoration intérieure. C’était un raffinement de luxe ; on s’en servait principalement pour remplacer les tapisseries pendant la saison chaude : « Cuirs à estandre ès chambres en temps d’esté, » disent les inventaires du duc de Bourgogne. En 1416, Isabeau de Bavière envoyait chercher six tapis de cuir serrans par terre; c’est encore là une des délicates recherches de la coquette allemande, car, bien qu’en maintes occasions solennelles on ait couvert les planchers, non-seulement de tapisseries, mais même des étoffes les plus précieuses, l’usage, maintenu jusque sous les Valois, ainsi que le montrent de nombreux tableaux, était de joncher les salles avec des feuillages et des fleurs; ce ne fut qu’au moment où les tapis velus ou orientaux se multiplièrent, et surtout lorsqu’on parvint à les imiter, que la jonchée céda sa place au tissu velouté.
Revenons au quinzième siècle; à cette même date de 1416, le duc de Berry possédait un grand cuir rouge armorié à plusieurs écussons de gueules à trois bandes d’argent entourant l’écu de Castille; c’était un de ces cordouans d’Espagne, particulièrement estimés, et qui ont longtemps donné leur nom aux tentures de cuir dites de Cordouan.
Dans le principe, les cuirs de tenture étaient peints de motifs répétés, rehaussés de gravures au fer chaud ou à la molette. De grandes pièces, formées de peaux carrées cousues ou collées ensemble, formaient les parties principales de la tenture qui se complétait au moyen de bandes plus étroites cachant les points de réunion. Nous n’avons pas à nous occuper du style du décor, identique à celui des autres pièces d’ameublement et qui échapperait, par sa variété même, à toute description : pour ces sortes de choses la plume doit céder la parole au crayon. Quant aux colorations, on ne pourrait les rêver plus brillantes qu’elles n’étaient en réalité; les fonds étaient le plus souvent d’argent ou d’or : cette dernière apparence s’obtenait au moyen d’un vernis coloré passé sur l’argent. Les arabesques et ornements tranchaient en tons vifs sur ce dessous brillant.
L’inventaire de Catherine de Médicis, publié par M. Edmond Bonnaffé, donne une idée de la richesse de ces cuirs à la fin du seizième siècle; on y voit des tentures dorées et argentées sur champ orange, au chiffre de la reine, d’autres à montants orange dorés et argentés, avec le fond violet; puis vert de mer, à montants semblables aux précédents; rouge à montants dorés et colomhins; bleu avec montants dorés, argentés et rouges; sans parler des nombreuses tentures de deuil où le fond noir n’est relevé que d’argent.
Les cuirs, dont il vient d’être question, constituaient tous des tentures mobiles; dès le quinzième siècle il avait été fait usage du cuir sous une autre ferme pour les tentures fixes; ainsi, dans les comptes royaux de Charles VIII, M. le marquis de Laborde relève cet article: « 1 4 9 G . À Jehan Garnier, sellier, demeurant à Tours, la somme de quatre livres quinze sols tournoys, à luy ordonnée pour ung graut cuir de bueuf blanc, passé par alung de glaz, par lui baillée et livrée à ung paintre que le roy avoit faict venir d’Ytallie, auquel la dicte dame (la reine) a faict faire et paindre le parement de son lict — îiij liv. XV s. » Le savant auteur ajoute : « Ce genre de travail a été introduit ou réintroduit en France, à la fin du quinzième siècle, par des peintres italiens, et s’est continué pendant tout le seizième siècle et les premières années du dix-septième. La peinture se détache sur des fonds dorés et se conserve bien ». Le musée de Cluny possède une série de peintures de ce genre, provenant d’une ancienne maison de Rouen, et offrant, sur basane dorée et travaillée au petit fer, Rome assise por-
Pièce de cuir
peint doré et rehaussé de gravures au fer chaud ; travail vénitien du (Collection de M. Ed. Bonnalté.)
seizième siècle
Tenture en cuir gaufré peint et doré; époque de Louis XIV. (Collection de l'Union centrale des Beaux-Arts appliques à l'industrie.)