BRONZES
Voici l’une des premières matières employées par l’industrie humaine : Hésiode, en décrivant l’âge d’airain {Opéra et dies, v. 149), dit que les armes étaient de cuivre de même que les ferrures des maisons et les instruments de labourage, parce qu’alors on ne connaissait pas le fer. Proclus, scholiasle du poète, ajoute que les hommes s’attachaient au métier de la guerre; ils y employaient le cuivre,' mais comme ce métal est mou par sa nature, ils le rendaient dur au moyen de la trempe; le secret s’en perdit ensuite, ce qui lit substituer les armes de fer à celles de cuivre.
Chez les Grecs, les armes d’airain cessèrent d’être employées dans les siècles qui suivirent la guerre de Troie ; l’usage s’en conserva en partie, selon Strabon, chez les Lusitaniens et surtout chez les Massagètes.
L’abandon du bronze pour la confection des armes ne lui enleva pas son crédit : facile à travailler et surtout à fondre, apte à se prêter aux détails les plus délicats comme aux œuvres les plus gigantesques, il a été, de l’antiquité jusqu’à nos jours, l’auxiliaire le plus puissant de la statuaire et des branches qui s’y rattachent. Nous lui donnerons donc
Statuette de bronze antique.
(Âne. coll. Pourtalès.)
ici une place importante, celle qu’il doit occuper dans le mobilier des gens de goût. Quel rehaut ne donnent pas aux galeries, aux bibliothèques, aux vastes salons, les bustes, les groupes posés sur des piédestaux de granit ou de marbre ; combien de distinction n’ajoutent pas aux meubles de Boule, aux consoles dorées, les figurines élégantes jetées en cire perdue par les inimitables artistes florentins de la Renaissance. Il n’est pas jusqu’aux plaquettes en bas-relief, aux médaillons sévères de la même époque qui n’apportent utilement leur note sombre pour assagir ce qu’auraient d’apparence tapageuse les vitrines où brillent les verreries, les bijoux, les émaux et tous ces menus objets d’art si charmants et si précieux aujourd’hui, que leur histoire commence à se faire.
Il serait assez difficile maintenant decommencer à colliger les bronzes antiques; tout au plus pourrait-on rencontrer quelques statuettes dont la patine verte viendrait varier la monotonie des bronzes noirs du quinzième siècle. Les découvertes deviennent de plus en plus rares, même aux environs des temples renommés, ou des sources thermales où les anciens venaient chercher la santé — on le plaisir, car rien n’a changé dans ce monde : donc plus de ces trésors, de ces ex-voto qui ont jadis enrichi nos musées. Quant aux ouvrages fondus ou ciselés par Aulanius Evander d’Athènes, Boëtus de Chalcédoine, Euphorion, Pasitelès et Posidonius d’Ephèse, cités par Pline, ils appartiennent désormais à l’histoire et doivent être admirés platoniquement. Les sigillaires Euphemus et Largonius, ainsi qu’Aptus, Parathus, Thalamus et Zoïlus qui travaillaient cette matière inestimable appelée métal de Corinthe , ne peuvent non plus que figurer pour mémoire dans les annales de la curiosité antique.
Ce n’est qu’à la Renaissance qu’il nous sera permis de retrouver un souvenir de ces merveilles; non que le moyen âge soit absolument muet dans cette branche des arts ; on peut citer quelques intéressants objets, jalons précieux jetés sur la route des âges, comme pour relier entre elles toutes les manifestations de l’intelligence. On a pu voir une statuette équestre de Charlemagne, provenant de l’ancien trésor de la cathédrale de Metz, statuette qui, dans sa naïveté barbare, manifeste du moins, chez les contemporains du monarque, l’intention de consacrer la mémoire du grand guerrier législateur ; on a vu en même temps des chandeliers plus barbares encore formés par un homme chevau-
OBJETS D’ART DÉRIVÉS DE LA STATUAIRE
chant un lion, ou par des dragons à queue feuillagée supportant des personnages à peine ébauchés, œuvre du douzième siècle; enfin le quinzième siècle même consacrait à Jeanne d’Arc, la glorieuse héroïne, une statuette équestre très-rudimentaire encore, mais qu’on aime à retrouver"comme nne preuve de la reconnaissance conservée à la Pu-
Tête de Bacchus; anse d'un vase; bronze antique; travail grec-italien. Ancienne collection
Pourtalès.)
celle d’Orléans, ainsi que la qualifie le bronze, par le peuple qu’elle avait délivré de l’étranger.
Déjà pourtant, dès le douzième siècle, un mouvement intellectuel s’était produit en Italie : Bonnano de Bise avait fondu les portes du dôme de cette ville et celles de Saint-Martin de Lucques; Uberto et Pietro, de Plaisance, avaient exécuté aussi les portes de la chapelle orientale de Saint-Jean de Latran, préparant ainsi les esprits aux merveilles que Lorenzo Ghiherti allait jeter sur celles du célèbre baptistère de Florence. Donatello, Andrea Briosco dit il Biccio, Andrea Verrocehio,
Sigismondo Alberghetti, de Venise, étonnent le quinzième siècle par la vigueur et l’expression qu’ils communiquent à leurs merveilleux bronzes. Puis au seizième siècle apparaissent Benvenuto Gellini, Orazio Forteza, Alessandro Leopardi, Modem i, V. Locrino, Tiziano Aspetti, Valerio Belli, Tatti dit Sansovino, Gérolamo Campagna, Giovanni Bernardi da Castel Bolognese, Giovanni Bologna dit Jean de Bologne, Alessandro Vittoria, Vénitien, et celui qui signait Opus 10. CRE, toute une pléiade de prodigieux talents enfin.
On sait quelles étaient, à ces époques éloignées, les conditions de la technique, chaque artiste devait se créer ses procédés et tout faire par lui-même ; à part quelques plaquettes de très-bas relief qui se trouvaient de dépouille , c’est-à-dire qui pouvaient sortir du moule sans en altérer les arêtes, tout devait se fondre à cire perdue, procédé difficile et dispendieux puisque, pour répéter une statuette il fallait que l’artiste en exécutât un nouveau modèle. Chaque bronze de la Renaissance est donc unique, car en répétant son œuvre le sculpteur en modifiait, même involontairement, soit la proportion, soit les détails, ou bien encore il y introduisait des variantes dictées par le goût, ajoutant ici un accessoire, donnant là plus d’ampleur à une draperie, plus de grâce à un support.
Dans les plus anciens spécimens les statuettes sont souvent pleines, toujours lourdes et épaisses; la patine noirâtre rappelle celle de certains antiques; plus tard, la légèreté devient l’une des qualités du travail ; on arrive à des fontes excessivement minces, qui se colorent par cet enduit luisant et chaud qu’on nomme patine florentine, ei qui se trouve parfois associée à des accessoires dorés à l’or moulu.
Est-il besoin d’insister sur la place importante que doivent occuper ces bronzes chez les gens de goût? Nos musées montrent à cet égard une lacune regrettable et que l’on s’étonne de ne voir point combler; mais il faudrait n’avoir pénétré jamais dans les somptueux salons de la famille de Rothschild, de MM. Édouard André, Dreyfus, dans les cabinets de MM. His de La Salle, Davillier, Gatteaux, etc., pour ne pas comprendre ce qu’il y a de grandiose et de magistral dans ces figurines marquées au sceau du vrai génie : tantôt ce sont des tentatives de lutte contre les artistes de l’antiquité; voici une tête de jeune faune, souriante, mouvementée, les cheveux rejetés en arrière, à laquelle il ne manque qu’une patine verte pour faire illusion; là c’est une sta-
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tuette de Vénus la tête ceinte d’un bandeau, vêtue de sa seule beauté et tenant de la main droite la pomme que vient sans doute de lui décerner Paris ; puis c’est Hercule levant sa massue, Cad mus armé — Mais pourquoi nous attarderions-nous à mentionner ces sortes de ré-
Persée, statuette en bronze doré attribuée à Benvenuto Cellini. (Collection de M. le baron
Charles Bavillier.)
miniscences ? Les Florentins ne sont-ils pas bien plus admirables lorsque, guidés par le seul amour du beau et leur merveilleuse compréhension du style, ils créent des chefs-d’œuvre sans nombre en prenant pour motif les scènes les plus simples? Ces baigneuses debout qui se hâtent de tamponner l’eau qui ruisselle sur leur beau corps, ces autres
assises qui tordent leurs cheveux, ou retirent une épine malencontreuse dressée dans le fond du courant, tout cela est bien simple et pourtant ce prétexte a suffi à l’enfantement du génie; et c’était si bien en se jouan t que ces maîtres créaient ces choses que pas un n’a eu l’idée d’y inscrire son nom ; c’était moins l’ambition de la renommée qui dirigeait l’ébaucboir que le besoin d’épancher la surabondance de sève qui bouillonnait dans ces esprits lumineux qui ont illustré leur siècle.
Il est un point sur lequel nous voulons insister; la France, elle aussi, a eu sa Renaissance; Louis XI employait Laurent Wrine à fondre les bronzes du mausolée qu’il se faisait ériger d’avance à Notre- Dame de Gléry ; Conrad Meyt, imagier du duc de Bourgogne, travaillait également le bronze; Francisque Rybon jetait en moule les anticailles rapportées de Rome pour le roi François Ier. On se rappelle avoir vu une charmante statuette de Mercure assis, ayant appartenu à la collection du baron de Monville, et qui portait, malheureusement effacé en partie,
le nom de Salomon G on, avec les deux premiers chiffres 15... Ces
hommes, précurseurs ou émules de Jean Goujon, de Germain Pilon, Barthélemy Prieur, Guillaume Berthelot, annonçaient la pléiade illustre
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du dix-septième siècle qui, alors qu’on ne trouvait plus en Italie qu’ Antonio Bonacino et Domenico Cucci émigrant aux Gobelins, prodiguait les œuvres élégantes, bien qu’un peu pompeuses, qui décoraient Marly, Versailles et les autres résidences princières : c’était Simon Guillain, les Anguier, les Marsy, dont les groupes réduits, habilement fondus par les Relier, ornent encore aujourd’hui les galeries les plus distinguées. On peut citer comme le plus important modèle de ces groupes le Parnasse français, dédié à Louis XIV, qui figure à la Bibliothèque nationale, l’Enlèvement d’Orythie par Borée, placé dans les galeries du Louvre, ainsi que le Jupiter d’Àdarn.
La technique avait fait alors de tels progrès que la fonte devenait un jeu ; on voit reproduire des groupes antiques comme le Laocoon (collection Charles Mannheim), les Renommées et les chevaux de Marly, les portraits et les statuettes des guerriers célèbres, toute cette iconographie aujourd’hui si recherchée pour l’embellissement des salons artistiques.