IVOIRES
C’est encore là une matière des plus précieuses pour les arls; elle se taille et se polit facilement; son grain ajoute à la beauté des ouvrages, et la couleur que lui donne le temps est chaude et harmonieuse. Les anciens en avaient reconnu le mérite, et ils l’employaient, nonseulement pour leurs meubles précieux, mais encore pour la grande statuaire, ainsi qu’en témoigne la Minerve chryséléphantine , dont M. le duc de Luynes a tenté une restitution.
L’antique Egypte ne pouvait négliger une aussi belle matière, et l’on a vu le parti qu’elle en avait su tirer; l’Asie Mineure elle-même l’appliquait à ses objets de luxe, s’en servait pour la poignée de ses armes, et l’on a pu admirer dans les vitrines du Louvre le caractère qu’avaient su donner aux lions rugissants les sculpteurs de Ninive et de Khorsabad.
Chez les Romains, comme chez les Grecs, c’est dans l’ivoire qu’on taillait les pyxides élégantes où les dames renfermaient leurs objets de toilette, les manches des miroirs dont elles se servaient pour suivre l’effet de leur parure, ou du flabellum qui rafraîchissait l’air autour d’elles. Quelques-uns de ces anciens travaux parvenus dans les collections montrent l’avancement de l’art et expliquent comment l’histoire a conservé les noms de IL Clodius Bromius, Q. Considius Eumolpus,. I*. Matrinius Eutychès, et L. Plotinus Sabinus, eborarii renommés. C’est sans doute à une pyxide qu’appartenait le charmant bas-relief
sculpté de deux Amours qui fait partie du cabinet de M. le baron Charles Davillier; les figurines d’applique conservées au cabinet des médailles ont eu, pour la plupart, une destination analogue ou servaient de manches à des ustensiles divers.
L’art antique proprement dit, celui qui portait encore la trace du goût si pur des Grecs, s’affaiblit déjà en passant dans l’empire romain; mais une transformation pl us complète encore devait s’opérer après la formation, de l’empire d’Orient; nous avons, pour ainsi dire, un témoin de l’état de la sculpture en ivoire à l’époque de la transition, dans la curieuse figure panifiée du musée de Cluny, qui date du troisième ou quatrième siècle; il s’y manifeste encore une certaine grandeur, et l’on voit ainsi que toute trace de l’ancien style n’avait pas disparu. Les monuments byzantins, ceux où la richesse ornementale l’emporte sur la recherche du dessin, sont nombreux et l’on peut placer en première ligne, pour l’intérêt historique, les diptyques consulaires; ils ont l’immense avantage de porter des dates certaines et de démontrer ainsi l’état de l’art à un moment précis. Le cabinet des médailles à la Bibliothèque nationale possède les plus anciens monuments de l’espèce; ces feuilles d’ivoire sculpté étaient offertes par le consul nommé, à ses électeurs, c’est-à-dire aux membres du sénat ou pères conscrits qui lui avaient décerné son litre; le consul y était représenté le plus souvent assis sur un trône supporté par deux lions, tenant d’une main la mappa circensis, et de l’autre un sceptre surmonté des bustes des empereurs régnants; il y faisait figurer, en outre, les jeux célébrés à ses dépens et les largesses faites au peuple, comme par exemple des esclaves vidant des sacs remplis de monnaies dans des mesures.
Le plus ancien diptyque de la. bibliothèque date de l'an 428 ; il représente le consul Flavius Félix, debout dans la loge des jeux, dont les rideaux cnlr’ouverts sont relevés sur les côtés; c’est sur le bord de cette loge que sont gravés ses noms et une partie de ses titres qui se trouvaient complétés sur la seconde feuille aujourd’hui perdue, mais qu’ont connue Mabillon, Banduri et Gori. Cette légende disait : De Flavius Félix , homme très-illustre , comte et maître des deux milices , patrice et consul ordinaire. Ce monument d’un consul d’Occident avait été longtemps conservé dans l’abbaye de Saint-Junien de Limoges. La feuille qui reste est venue seule au cabinet des médailles en 1808.
OBJETS D’ART DERIVES DE LA STATUAIRE
Le second fragment venu d’Autun est sans image et se rapporte aussi à un consul d’Occident, Flavius Petrus Sabbatus Justinianus, élu en 516. Des exemplaires complets qu’on a pu voir ailleurs ont servi à restituer le distique commençant ainsi sur l’ivoire de la bibliothèque : Munera parva quidem pretio sed honorir. alma; moi , consul , j'offre à mes pères ces présents, à la vérité de peu de valeur , mais hautement honorifiques. Citons encore, pour l’année 525 et l’empire d’Orient, le diptyque de Flavius Theodorus Philoxenus Sotericus Philoxenus ; il y figure en buste seulement, dans un médaillon, au-dessus duquel s’en trouve un autre occupé par une femme élégamment vêtue qu’on croit être la personnification de Constantinople; une inscription grecque dit : Moi, Philoxène créé consul, j'offre ce présent au sage sénat. Ce diptyque complet avait été donné par Charles le Chauve à l’abbaye de Saint-Corneille près Compiègne ; il est parvenu au cabinet des médailles renfermé encore dans le cadre de bois plaqué d’argent qui avait été fait par les moines bénédictins au moment de son entrée dans leur trésor; il est donc intéressant à double titre.
Le dernier diptyque connu est celui conservé à Florence, et qui, daté de l’an 545, porte le nom du consul Anicius Basilius.
Au sixième siècle encore appartiennent les boîtes destinées à contenir les eulogies, et qui offrent des sujets empruntés aux sarcophages chrétiens, tels que la Guérison du paralytique et de l’aveugle-né, la Samaritaine, la Résurrection de Lazare, les Pèlerins d’Emmaüs et les quatre Evangélistes. Le siècle suivant est caractérisé, à Gluny, par la belle plaque montrant une femme debout près d’un autel et tenant en main deux torches enflammées abaissées vers la terre; cette plaque, trouvée au fond d’un puits à Montier-en-Der, avait formé l’une des portes d’une grande châsse rapportée de Rome par saint Berchaire, pour orner l’église du monastère qu’il avait fondé en ce lieu, sous le règne de Childéric. Le style antique de la sculpture pourrait faire croire que la pièce, rapportée de Palestine, par le saint religieux, est d’une époque antérieure à son application au reliquaire.
L’art du dixième siècle est authentiquement caractérisé par un bas-relief byzantin et représentant le Christ couronnant l'empereur Ollion II et Théophano sa femme; aux pieds de l’empereur est un personnage accroupi dans la plus humble altitude et couvert d’un manteau semé d’étoiles; c’est l’artiste Jean Ch auteur du travail,
car il n'est pas présumable que ce soit un donateur. Cet ivoire paraît avoir été fait pour le mariage de l’empereur d’Occident Othon, avec la fille de Romain II, empereur d’Orient. Purement byzantine, celte pièce est curieuse à rapprocher d’une autre plaque, d’origine italienne, où figure le Christ en croix entre sainte Marie et saint Jean, avec accompagnement d’emblèmes byzantins et de figures de saints dans des arcades à plein cintre et dans des médaillons. Une couverture d’évangéliaire montre, avec les sculptures d’ivoire, l’encadrement en filigrane enrichi de pierreries, fréquent à cette époque.
Comme transition du dixième au onzième siècle, citons, toujours à Cluny, les deux plaques sculptées à deux faces, où d’un côté sont des sujets chrétiens tirés de la vie du Christ, et de l’autre des emblèmes mythologiques de date postérieure et d’une ornementation d’autant plus curieuse qu’elle semble indiquer une influence orientale. Quant au onzième siècle même, nous en voyons un produit à date certaine dans les vitrines du cabinet des médailles; c’est encore le Christ qui couronne l’empereur Romain IY et Eudoxie, montés sur le trône d’Orient en 1067. Cette tablette d’ivoire faisait sans doute partie d’un agiothyride ou triptyque servant de couverture à un évangéliaire conservé dans l’église métropolitaine de Saint-Jean de Besançon ; elle est non loin d’une autre reliure complète, c’est-à-dire pourvue de ses deux volets. Ici le sujet principal est le Christ en croix entre la sainte Yierge et saint Jean, et à ses pieds, priant, Constantin le Grand et sainte Hélène sa mère. Sur les volets une ornementation élégante encadre des médaillons occupés par cinq saints.
Nous ne pouvons même essayer de décrire ici les nombreuses piècesexistant dans nos musées et qui établissent, par nuances insensibles, le passage de l’art antique dégénéré à celui créé sous l’impulsion des idées occidentales; ainsi, évidemment, la question de localité domine les autres, et si l’école byzantine a longtemps maintenu ses doctrines en ce qui touche les figurations sacrées, dès qu’il s’est agi de donner une forme plastique aux créations des poètes et de représenter les scènes des fabliaux, les imagiers qui taillaient l’ivoire ont traduit ces scènes au moyen des idées et des modes de leur temps.
On regardera avec intérêt à Cluny la boîte en ivoire figurant une sorte de chapelle, et sur laquelle, parmi des sujets saints, se trouvent des figures paraissant se rapporter à la vie de saint Rémy et au bap-
Le couronnement de la Vierge. Groupe en ivoire rehaussé de couleurs et d’or; treizième siècle.
(Musée du Louvre.)
OBJETS D’ART DERIVES DE LA STATUAIRE
tême de Clovis. Après avoir vu cette pièce du onzième siècle, provenant de Reims, on observera pour le siècle suivant la châsse de saint Yvet, gardée longtemps dans l’abbaye de Braisne en Soissonnais, et dont les nombreuses statuettes sont d’un style curieux.
Mais au treizième siècle les monuments civils deviennent fréquents; arrêtons-nous d’abord devant la boîte à miroir où figurent la reine Blanche et saint Louis; malgré de graves mutilations, ce débris de. l’ancien trésor de Saint-Denis conserve tout son intérêt et montre d’étroites connexions avec le style des sceaux contemporains. Mieux encore, admirons au Louvre le groupe fameux acquis à la vente Soltykoff et qui, sous la forme religieuse du couronnement de la Vierge, offre, disent quelques-uns, les portraits de Philippe III dit le Hardi, tils de saint Louis, et de Marie, fille de Henri III le Débonnaire, duc de Lorraine et de Brabant. M. Alfred Darcel, qui a décrit ce beau groupe, hésite à lui reconnaître une valeur iconographique en apparence bien osée; c’est beaucoup pour lui déjà, de voir les emblèmes héraldiques du roi et de la reine courir sur les vêtements sacrés. Il est toujours difficile d’aborder des questions qui touchent à des mœurs d’un autre âge ; mais l’observation de M. Darcel nous mène à une conclusion opposée à la sienne; ce serait en effet une profanation que de revêtir le Christ et sa sainte Mère d’une sorte de livrée humaine, fût-ce celle des grands de la terre ; mais représenter le roi et la reine de France sous une forme consacrée par l’Eglise n’était-ce pas les placer directement sous la protection de ceux dont on leur donnait l’apparence? Les costumes du groupe dont nous nous occupons n’ont pas la forme usitée dans les représentations religieuses, ce sont ceux portés en France à l’époque du mariage de Philippe le Hardi; la tunique semée de France et de Castille doit donc être celle du roi, comme la cotte hardie brodée de lis et de bars est celle de Marie de Lorraine et de Bar. Type parfait et merveilleux de la sculpture française en 1274, ce groupe a dû être d’autant plus mûrement réfléchi qu’il avait une plus haute destination ; nous ne croyons donc pas impossible qu’il ait consacré un mariage accompli sous les auspices du Christ et de sa Mère et assimilant le partage de la couronne céleste à celui du diadème terrestre.
Si nous voulons d’ailleurs avoir un objet de comparaison entre ce travail exceptionnel et les œuvres courantes du treizième siècle, il
suffit de jeter les yeux sur le coffret octogone du musée de Cluny où figurent les épisodes d'un roman de chevalerie analogue à la conquête de la Toison d’or; ici le sculpteur a employé un artifice fréquent pour éviter des frais considérables ; il a taillé ses personnages dans de petites plaques d’ivoire rapprochées, et a relevé l’ensemble par une petite bordure en mosaïque colorée empruntée sans nul doute à l’art oriental.
Ce mélange de la mosaïque piquée va devenir un fait général encouragé par les artistes de Venise et de la Sicile en contact fréquent avec les ouvrages et même les artisans arabes. Puis les boîtes à miroirs se multiplient, les coffrets vont montrer les sujets du roman de la Bose, la conquête du château d’amour, avec ces figures longuettes et gracieuses vêtues du costume de l’époque. Dans les encadrements défendus par les tarasques fantastiques, hérissés de crosses de feuillages, apparaissent les médaillons trilobés ou en rose; le quatorzième siècle épanouissant le genre va user de toutes les délicatesses de l’architecture ogivale ; les reliquaires deviennent des cathédrales, les cassettes des monuments ; l’or et les couleurs ajouteront souvent leur rehaut aux linesses des meneaux et des clochetons ajourés ; tel coffret ayant l’air d’emprunter un renfort à ses montures de fer ciselé, arrivera à la perfection et à l’élégance d’une pièce d’orfèvrerie. Comme pièces caractéristiques des genres que nous venons de citer, renvoyons à la grande châsse de Cluny contenant cinquante et un bas-reliefs, et au célèbre retable de Poissy, l’une des plus curieuses pièces du Louvre; cette pièce en os avec encadrements de marqueterie a été exécutée par les ordres de Jean de Berri, frère de Charles V, et de Jeanne de Boulogne, sa seconde femme, qui s’y sont fait représenter assistés de leurs saints patrons; l’écu de France à la bordure engrelée de gueules, armes du duc de Berri, affirme ici le nom du donateur. Nous mentionnerons également un monument historique du musée de Cluny qui a fait partie des trésors de la Chartreuse de Dijon, c’est l’oratoire des duchesses de Bourgogne, tableaux d’ivoire garnis de figures et de sujets en relief d’une remarquable exécution représentant l’histoire de la vie et de la Passion du Christ et celle de saint Jean-Baptiste. Les encadrements sont encore ici relevés d’une marqueterie colorée. Or, on trouve aux archives du département de la Côte-d’Or, où ont été déposés les registres de la Chartreuse, le titre suivant qui donne à ces sculptures un intérêt tout particulier :
OBJETS D’ART DERIVES DE LA STATUAIRE
« Comptes d’Amiot Arnaut de 1392 à 1393. Payé cinq cents livres à Berthelot Iléliot, varlet de chambre du duc (Philippe le Hardi) pour deux grant tableaux d’ivoire à ymaiges, dont l’un d’iceulx est la Passion de Notre Seigneur et l’autre la vie de Monsieur saint Jean-Baptiste, qui les a vendus pour les chartreux. »
A cette époque rien n’était plus fréquent que l’usage de ces cha-
Cofl're en ivoire orné de rosaces à jour, avec armature de cuivre ; quatorzième siècle. (Ancienne collection Le Carpentier.)
pelles portatives généralement composées de deux tables réunies et qu’on désigne habituellement sous le nom de diptyques, de même que les anciennes tablettes consulaires; la nature des sujets représentés, souvent même la forme découpée de ces monuments, ne permet pas de les confondre entre eux. Nous ne pouvons passer outre sans parler du mobilier religieux, c’est-à-dire des croix, crosses, taus et bâtons pastoraux ; certes leur ornementation rentre dans les caractères généraux d’époque ; mais on y trouve de précieuses indications pour les
mœurs et les progrès du travail d’art, depuis la crosse à fût carré et à enroulement simple du douzième siècle jusqu’à celle à ciselures compliquées et à sujets à double face du quatorzième.
Pour les mœurs chevaleresques, une note curieuse est fournie par les oliphants ; seulement la détermination de provenance exige une sérieuse attention ; quelques-uns de ces instruments, d’origine normande, sont couverts d’inextricables végétations d’où surgissent des animaux fantastiques et monstrueux; d’autres renferment, dans des entrelacs plus simples, des oiseaux et des quadrupèdes le plus souvent de l’espèce féline; là il y a une distinction à établir sur le style, certains pouvant être orientaux et les autres imités des premiers au moyen âge.
Mais les temps ont marché, la Renaissance va se faire et apporter un élément nouveau dans le travail de l’ivoire; deux courants également puissants vont se heurter en faveur du progrès; c’est, d’une part, le style national perfectionné dans les ateliers de la Bourgogne et parvenu, parla protection des ducs, à une hauteur sans rivale ; nous n’en voudrions pour preuve que la figurine appartenant à M. le baron Gustave de Rothschild et représentant saint Georges vainqueur du dragon. Revêtu d’une cuirasse complète, un manteau d’argent flottant sur les épaules, le saint chevalier pose à peine de la pointe de ses solerets à poulaine sur le monstre qu’il a terrassé et qu’il va pourfendre de sa glorieuse épée ; son casque ouvert laisse voir une physionomie fine et sérieuse ayant tous les caractères d’une effigie personnelle; ce doit être celle du duc de Bourgogne même auquel ce chef-d’œuvre était destiné. CerLes à ce moment, après de pareilles œuvres, l’art n’avait plus à progresser; il ne pouvait que modifier son style; c’est ce changement qu’on appela Renaissance.
Avant d’en étudier les effets et d’en mesurer la portée, cherchons s’il est possible de mettre quelques noms à côté des ouvrages anciens, et de sauver de l’oubli des artistes évidemment dignes de renommée. Lebraellier est désigné dans l’inventaire de Charles Y comme ayant sculpté « deux grans heaulx tableaulx d’yvoire des trois Maries. » En 159 1 nous trouvons Henry des Grès, pignier ; en 1592, Héliot déjà cité ; en 1454, Henry de Senlis, tabletier, et en 1484, Philippe Daniel, pignier tabletier à Paris.
Les peignes avaient, du moyen âge à la Renaissance, un rôle capi-
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tal à jouer dans les mœurs et dans les arts ; les dents dont ils sont armés encadraient des bas-reliefs significatifs, des légendes, des armoiries ; quelques sujets étaient purement religieux ; d’autres mêlaient le sacré au profane, comme le jugement de Paris, David et Bethsabée ; ici c’était l’adoration des mages et la fuite en Égypte, là, le lai d’Aristote et autres scènes des fabliaux. C’est que le peigne faisait partie des cadeaux de fiançailles et devait se trouver dans la corbeille avec la boîte à miroir, le buse, la quenouille, le fuseau, la navette, et ces mille riens, objets de toilette ou de travail, que Part élevait au rang de bijoux.
Passons et abordons l’époque de la Renaissance ; nous avons dit précédemment, à propos du bronze, quelle avait été la part de l’Italie dans ce mouvement; il va sans dire qu’on a prétendu trouver dans l’ivoire le contingent des plus grands génies, à commencer par Michel- Ange, auquel on attribue tous les Christ remarquables. Il est certain que beaucoup d’hommes célèbres, en Italie, en Espagne, en France et en Allemagne, ont ciselé cette belle matière; mais la masse des œuvres moyennes a eu pour auteurs des artistes spéciaux dont les noms ne sont pas tous venus jusqu’à nous, bien que beaucoup en fussent trèsdignes. Le musée Correr, à Venise, possède un bas-relief représentant un satyre surprenant une nymphe endormie qu’on attribue à Agostino Carracci, qui fut peintre, orfèvre et graveur, et a, en effet, incisé cette composition sur le cuivre. Cope Fiammingo, né en Flandre, mais fixé à Rome, y exécutait des aiguières avec leurs bassins, entièrement couvertes de gracieuses sculptures ; on a vu d’Alexandre Algardi un buste remarquable de Cosmc II de Médicis ; Frate Clémente travaillait en 1658, et un peu plus tard Donatello Fiorentino taillait une gracieuse figure de femme nue.
La France eut certes une notable part dans les ivoires du seizième siècle, et ne renonça pas à un art où elle avait eu de si notables succès dans les siècles précédents; mais, là comme pour tant d’autres spécialités, les noms manquent le plus souvent. Quel est le statuaire habile qui modelait comme une cire le merveilleux buste de Diane de Poitiers conservé au Louvre? Nul ne le sait, et pourtant c’est un chefd’œuvre. François Duquesnoy lui-même, dit François Flamand, le maître de l’ivoirerie, ne signait ses ouvrages que par la hardiesse des poses, la morbidesse des chairs, et cette largeur de touche qui fait
vivre et palpiter ses figures de femmes et d’enfants; Cluny, le Louvre possèdent de lui de charmants groupes et bas-reliefs. Francis Van Bossuit, de Bruxelles, dont le goût s’était épuré par un long séjour et de sérieuses études à Borne, laissait à la grâce et à la science de ses figures le soin de les faire reconnaître. Ace moment, Jean de Bologne et ses élèves illustraient aussi l’ivoire ; puis cette matière obéissante se prêtant plus qu’aucune autre aux souplesses du réalisme, les ivoiriers se mirent à suivre le goût de l’école de Rubens, et ce goût est tellement marqué que les curieux désignent la plupart des ouvrages sous le nom d'ivoires flamands ; certains faits donnent d’ailleurs à cette dénomination une valeur historique. Louis XIV avait appelé auprès de lui Van Obstal ou Opstal d’Anvers, et après lui avoir fait exécuter de belles sculptures d’ivoire, il l’avait fait recevoir de l’Académie de peinture et de sculpture à Paris. Dès 1(320, Jacob Zeller, Hollandais, livrait ses ivoires; G. Lacroix, sculpteur bourguignon, qui avait travaillé à Gênes, conservait dans ses bustes la saveur du génie français ; P. S. Jaillot, Lucas Faydherbe suivaient, eux, les errements de la mode. Quant à Chevalier, il était allé porter à Londres son art de portraitiste. Enfin, les derniers noms que nous trouvions sont ceux de Rosset, qui, au dix-huitième siècle, taillait dans l’ivoire les bustes de Voltaire et de Rousseau, et de J. B. Xaverre, auteur d’une bacchanale.
Mais le pays où l’ivoire a été travaillé longtemps et avec entrain, c’est l’Allemagne; là, comme en Italie, les plus grands noms sont associés à ce travail : un petit bas-relief conservé à Cluny montre, avec la date de f545, le monogramme de Hans Sebald Beham. Les médaillons à portraits rivalisent avec ce que la pierre lithographique et le bois nous ont offert de plus parfait; les artistes s’ingénient à multiplier l’emploi de la matière : chargée de rondes circulaires de femmes et d’enfants, de bacchanales bruyantes où Syléne et les satyres jouent un rôle actif, elle se formule en lianaps, en cruches à bière richement montés d’argent ; là elle sert de poignée aux tranchoirs de tahle ou même aux cuillers et fourchettes ainsi qu’aux couteaux portatifs; les
Figurine d’ivoire de François Flamand.
(Musée de Cluny.)
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bas-reliefs d’ornementation sont sans nombre ; les pièces cle jeux, les boîtes et tabatières variées à l’infini. Aussi, quelques noms d’artistes ont été conservés ; au dix-septième siècle, ce sont Angermann, Christopb Harrich, mort en 1650, qui, continuant une mode française de la fin de la Renaissance, se plaisait à accoler des squelettes à des groupes de jeunes filles ; à la même époque travaillait Léo Pronner de Nuremberg, artiste aussi patient qu’habile, qui sur des noyaux de cerises faisait saillir jusqu’à cent têtes, dont la loupe permettait d’apprécier les expressions variées. Puis ce sont Georges Weckhard , Leonhard Kern , de Nurenberg ; Lobenigke , Pfeifhofen , Rapp , Rartbel , de Dresde; Raimund Falz, partageant son talent entre la gravure en médailles et la sculpture en ivoire. Citons encore les frères Lorenz et Stephan Zicli, de Nuremberg, particulièrement habiles dans les ouvrages tournés. Ralthasar Pcrmoser, né en Bavière en 1650, alla, lui, travailler 14 ans en Ralie et revint exercer à Dresde jusqu’à sa mort, en 1752 ; dans la même ville, Lüch taillait l’ivoire en 1 757, avant d’entrer comme modeleur dans la manufacture de porcelaine.
Il était réservé aux Allemands d’introduire dans la sculpture d'ivoire une polychromie réprouvée par le bon goût et qui eut pourtant un succès prodigieux ; Simon Troger, de Nuremberg, imagina derevêtirses figures éburnées de draperies en bois brun, et un Bavarois, Ivrabensberger, enchérissant sur l’idée, forma ses groupes de Bohémiens et de lazaroni déguenillés, dont la nudité apparaissait à travers les étoffes déchirées. Plus tard, Krucger se spécialisa aux figures grotesques. Enfin, la mode des cannes, générale au dix-huitième siècle, fit surgir Michel Daebler, qui faisait des groupes de figurines pour servir de pommes à ces cannes monumentales. Nous trouvons pourtant un sculpteur nommé Jopter, qui à cette époque sculptait encore une belle descente de croix.
Nous venons de citer les artistes spécialisés au travail de l’ivoire en Allemagne ; il ne serait pas juste d’oublier les princes qui, séduits par la beauté de cette matière, lui consacrèrent leurs loisirs ; ce sont : Auguste le Pieux, électeur deSaxe en 1555 ; Maximilien, premier électeur de Bavière de la branche cadette en 1596, et Georges-Guillaume, électeur de Brandebourg en 1619.
Il nous reste à nous arrêter sur une contrée dont nous n’avons pas décri L les ouvrages, parce que là, comme ailleurs, il est très-difficile de
discerner l’histoire de la légende : on comprend que nous voulons parler de l’Espagne. La peinture y a été particulièrement étudiée, et c’est presque en passant que, dans ses beaux travaux, M. Louis Viardot nomme les statuaires de la péninsule ibérique. Dès 1576, Jayme Castayls, de Barcelone, ouvre la voie; Ànrique, en 1380, enrichit la cathédrale de Tolède du remarquable mausolée d’Henri II ; Fernan Gonzalez élève en 1399 celui de don Pedro Tenorio. En 1420, Guillen de la Mota enrichit d’un retable d’albâtre la cathédrale de Tarragone; Alvar Gômez, Alvar Martinez et Pedro Juan s’appliquent, à la même époque, à l’ornementation de cette cathédrale ; enfin Juan delà Huerta vient, vers 1450, exécuter à Dijon le tombeau de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Ce sont Là des ancêtres qui suffiraient à expliquer la supériorité des ivoiriers espagnols Comment donc va-t-on chercher ailleurs? C’est que par l’expression merveilleuse des physionomies, le mouvement pittoresque des figures, la souplesse et la vérité des draperies, la sculpture espagnole rivalise avec ce que la peinture peut donner de plus parfait en animation religieuse, de plus exact en imitation réaliste. On a vu récemment une statue de saint François d’Assise copiée sur un bois d’Alonzo Cano, et l’on a pu juger jusqu’à quel point le peintre avait su faire vibrer la fibre végétale sous l’inspiration extatique de son ciseau ; or, si nous nous rappelons bien certaine figurine en ivoire de saint Sébastien, admirée par nous dans le cabinet de M. Thiers et présentée comme un ouvrage du même peintre, nous reconnaissons la même science, la même puissance géniale, et l'attribution n’a plus rien qui nous surprenne.
Ce qu’il y a de certain, c’est que, dans nos musées, la plupart des ivoires d’origne espagnole se spécialisent par l’expression, et nous oserions presque dire la couleur ; faut-il en conclure qu’ils sont l’œuvre de peintres, ou bien que les sculpteurs espagnols partagent les qualités des peintres?
On aura remarqué, sans doute, que nous nous sommes particulièrement appliqué à décrire les ivoires où domine la figure, et les basreliefs et statuettes; c’est qu’à vrai dire il existe bien peu de pièces purement ornementales; lorsque l’ivoire se formule en coffrets, en buires, en calices, c’est presque toujours avec une décoration où la figure humaine occupe la place principale. Cela est si vrai qu’en descendant même aux plus petits objets, tels que grains de chapelets,
OBJETS D’ART DÉRIVÉS DE LA STATUAIRE
pions de jeu de dames ou pièces d’échiquier, on est tout surpris de trouver encore, souvent en proportions microscopiques, les scènes de l’histoire sainte, les effigies contemporaines ou les figurations héroïques.
Quant à l’emploi universel, il est démontré par les collections publiques : le musée d’artillerie montrera l’ivoire en poignées d’épées, en arbriers d’arhalettes, en flasques et poires à poudre ; celles-ci souvent en ivoire vrai, parfois aussi en corne de cerf travaillée à la manière des camées à deux couches. Manches de couteaux ou de fourchettes, instruments de travail des dames, objets de parure même,
Boite à mouches en ivoire; époque Louis XV. (Collection de M. le docteur Piogey.)
boîtes à mouches, tabatières, partout et à toutes les époques on trouve l’ivoire ouvré relevé par l’art. On voit donc qu’une large part doit lui être faite chez le curieux, soit comme objet meublant, soit comme trésor d’étagère et de vitrine.
ORIENT
On ne s’étonnera pas de voir les peuples de l’extrême Asie se servir de l’ivoire pour leurs objets de luxe; placés là où se trouve la matière première, artistes et patients, tout devait les inciter à en faire usage; aussi remarque-t-on sans surprise qu’ils ont suivi à peu près la même marche que nous dans l’emploi de la sculpture éburnée : coffrets, plaques, éventails, boîtes circulaires, mortiers, et jusqu’à des cabinets aux compartiments multiples, ils l’ont appliqué toujours avec une recherche et un goût irréprochables.
L’Inde antique et mystérieuse, avec sa mythologie si singulière-
ment pittoresque, s’offre à nous la première; grâce à son immobilité elle a maintenu, à travers les révolutions et la succession des années, les traditions de sa civilisation antéhistorique, en sorte que ses travaux, alors même qu’ils ne remontent pas à plusieurs siècles, sont au moins l’image fidèle de ce qui se faisait alors, et ce n’est pas l’un des moindres charmes de ceux de ces objets que l’âge a colorés, que le passage en des mains nombreuses a polis depuis le travail primitif, de laisser l’esprit suspendu entre des dates possibles pouvant s’étendre bien au delà des commencements de l’histoire occidentale.
Ce n’est pas tout : l’Inde est immense par l’étendue comme par le temps; si son histoire demeure problématique au milieu des fragments sans nombre qui la veulent expliquer et qui se contredisent entre eux, il demeure certain que plusieurs races et plusieurs civilisations s’y sont trouvées eu contact et qu’elles ont imprimé la trace de leur croyance et de leur avancement dans leurs œuvres d’art. Ainsi l’Inde proprement dite, occupée par la race la plus ancienne et la plus civilisée, éclairée par le contact de ses conquérants grecs, et peut-être par des relations antérieures avec l’Assyrie, montre une tendance aux conceptions les plus élevées; ses figurations religieuses ont une grandeur non dénuée de grâce, et l’ornementation, idéalisée dans un sens trèsvoisin des conceptions grecques, montre une délicatesse, un goût qui ont peut-être inllué, plus tard, sur le conquérant musulman et formé, comme nous le montrerons bientôt, un rameau particulier dans l’art arabe. Les races qui se détachent de cette souche importante sont celles que nous trouvons à Java, dans le pays malais, à Siam et dans une partie même de l’Inde transgangétique. Là l’ornementation procède bien encore de la donnée indienne; mais les figurations religieuses, influencées par des légendes locales, revêtent des formes barbares et monstrueuses. Par une singulière analogie entre les mythologies effrayantes de l’extrême nord et de l’extrême sud, nous allons presque retrouver les conceptions odirriques appliquées aux fables javanaises : parmi des intrications ornementales, végétations extra-naturelles, surgiront des monstres menaçants portés les uns sur les autres, ou luttant dans des contorsions extravagantes ; des dragons écailleux, des oiseaux impossibles circuleront dans ces méandres, souvenir vague de combats gigantesques livrés par les premiers conquérants de ces contrées aux végétations puissantes peuplées d’animaux dangereux.
OBJETS D’ART DÉRIVÉS DE LA STATUAIRE
Un regard jeté sur les poignées ajourées des poignards birmans ou javanais fera comprendre l’énergie de ces conceptions abondantes et sérieuses, dont la barbarie voulue s’allie à une incroyable perfection de travail.
Quant à l’Inde proprement dite, quelques-uns de ses bas-reliefs sembleraient conçus par des artistes du moyen âge ; on y retrouve cette
Boite en ivoire à charnière et fermoir d’or ; travail ancien de l’Inde. (Ancienne collection de M. le baron de Monvillc.)
simplicité de lignes, cette élégance naïve, fleurs des civilisations encore jeunes ; il n’est pas jusqu’aux associations impossibles de dieux à têtes d’éléphants qui cessent d’être choquantes par l’art qui a présidé à leur conception. On sait avec quelle poésie les Indiens ont réalisé l’image des rêveries sensuelles de leur théogonie; qui ne se rappelle cet éléphant gracieux formé par les nymphes ou Gopis servant à transporter Krischna; voici quelque chose d’analogue; cette jolie boîte d’ivoire où l’on ne distingue d’abord qu’un enchevêtrement de bustes, de bras et de jambes, montre bientôt la composition la pl us nette et la mieux comprise : des nymphes voltigeant les bras étendus et deux
à deux, forment autant de palanquins animés dans lesquels, accroupi et tranquille, écrasé sous le poids de la méditation, repose le dieu couronné de la tiare sacrée; les bras étendus en dehors par les nymphes groupées en demi-cercle représentent l’axe du palanquin et vont s’appuyer sur les épaules de personnages porteurs, entre lesquels apparaissent quelques végétations ornemanisées. Et si nous donnons ce type, c’est pour choisir entre mille où la figure humaine se prête aux exigences de la théogonie locale, aussi bien qu’à celles d’une décoration riche et puissante.
Nous l’avons dit déjà, dans l’idéalisation rie la nature végétale, les Indiens n’ont de rivaux que les Grecs; comme ceux-ci ils ont su découper et assouplir l’acanthe sous les aspects les plus gracieux; les fleurs ornemanisées sont semées dans leurs ouvrages avec un tact pré cieux. L’oiseau qu’ils affectionnent est le paon, tantôt vu de face et comme nimbé par le rayonnement de sa queue élégante, tantôt de profil et portant avec fierté l’aigrette d’or qui couronne sa tête délicate.
Aussi, quelque chargée qu’elle soit, l’ornementation indienne n’est jamais fatigante : l’œil se plaît à saisir les détails sans nombre de ces conceptions ingénieuses; il s’arrête sans souffrir sur ces femmes aux poses impossibles, parce que l’artiste a su faire dominer dans sa composition le sentiment du surnaturel, et que tout est facile aux êtres divinisés.
Dans l’Inde, comme chez nous, on peut juger du prix que le travail ajoutait à la matière; l’ivoire s’y rencontre taillé en bijoux, en amulettes; il fournit souvent la poignée ouvragée des poignards à lame de damas ciselé et damasquiné d’or.
Un fait éminemment curieux et qui prouve avec quelle fidélité les modèles ont été suivis dans les divers ateliers indiens, c’est qu’on rencontre des meubles et des objets d’ivoire exécutés sous l’influence européenne aux dix-septième et dix-huitième siècles, et dont l’ornementation pure et délicate ne diffère en rien des ouvrages antiques : ce sont les mêmes rinceaux pressés à feuillages sans nombre, parmi lesquels circulent parfois des familles d’éléphants; mais, dans des panneaux réservés, on voit tout à coup apparaître des bas-reliefs empruntés aux saintes Écritures, comme la Tentation d’Ève, le Sacrifice d’Àbraham, des scènes de la vie du Christ; ce sont évidemment des
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choses de commande, ou peut-être des images destinées à appuyer la propagande religieuse des missionnaires portugais. On rencontre, et le Louvre en offre un exemple, des coffrets et des cabinets de ce genre de la plus délicate exécution ; seulement la faiblesse des modèles fournis au sculpteur, et qui, bien souvent, n’étaient que de vulgaires images, établit entre les sujets et l’ornementation une différence telle qu’on serait tenté d’abord d’attribuer le travail à des mains diverses. La même hésitation se remarque dans les statuettes ; M. le baron Gustave de Rothschild possède un groupe de la Vierge portant l’Enfant Jésus, qu’on avait pris d’abord pour l’œuvre d’un artiste inexpérimenté du moyen âge et qui provient des ateliers indiens; par un reste des habitudes locales, le sculpteur avait même donné au groupe de nuages que le modèle offrait sans doute comme support la forme consacrée du nélombo bouddhique ou brahmanique. Le même travail hésitant et imparfait dans le détail des traits, se retrouve dans les cariatides éb'urnées qui servent de support à de grands cabinets en piqué exécutés pour le Portugal, et qu’on y rencontre encore fréquemment.
Les .Persans ont peut-être moins travaillé l’ivoire que les Indiens; mais ils ont montré la même aptitude à l’ornementation et au style; dans les poignées de leurs armes ils ont souvent taillé le groupe symbolique du lion et du taureau, et là on est frappé du caractère grandiose des animaux et des analogies étroites qui les rattachent aux fragments précieux trouvés en Assyrie. Dans d’autres poignées des cavaliers chasseurs sont hardiment taillés sur une face, tandis que l’autre offre un groupe de danseuses aux vêtements légers exprimé avec toute la délicatesse d’un art raffiné. Nous ne parlerons pas des bagues de tireurs d’arc et des autres bijoux d’ivoire persan qu’on peut rencontrer; les curieux doivent se montrer d’autant- plus empressés à recueillir ces divers ouvrages qu’ils sont plus rares.
Il n’en est pas de même des ivoires chinois; ils abondent, toujours remarquables par la perfection d’un patient travail, et souvent trèsdignes d’intérêt par la composition et le style. Qu’on examine les pitong ou porte-pinceaux, d’où surgissent des dragons et des fong-hoang environnés de Heurs, ou bien ceux où l’on voit des philosophes s’acheminant péniblement à travers les sentiers abrupts des montagnes boisées pour aller méditer sur les hauts lieux et pénétrer, dans le re-
cueillemcnt, le sens des livres antiques, on remarquera la parfaite adresse, la netteté savante d’un travail prodigieux, dont aucun détail ne porte l’empreinte de la fatigue. S’il s’agit de figures sacrées, on admirera l’infinie bonté exprimée par Cheou-lao, le dieu de la longévité, la suavité gracieuse de cette Kouan-in, divinité problématique, mais charmante, qu’elle soit un emblème solaire ou l’une des incarnations sans nombre du panthéon bouddhique. On verra encore avec quelle puissance l’ivoire sait rendre l’expression austère du chef des philosophes, l’illustre Kong-tse ou Confucius. Et cette recherche, si souvent heureuse de l’expression, n’a pas empêché l’artiste de se complaire dans l’étude des draperies et d’y graver les plus minutieux ornements, relevés souvent par l’or et quelques traces de couleurs.
Parmi les travaux d’ornementation pure, il faut citer ces plaques de ceinture percées à jour et à deux faces chargées de motifs différents, ces sou-chou ou chapelets, ces colliers de mandarins qui défient, en délicatesse, les ouvrages des patenostriers du moyen âge; et les éventails, véritables dentelles qu’on ose à peine toucher et qu’on craindrait de briser d’un souffle ! Tout cela, certes, est de l’art ferme, large dans sa minutie, et dominé par une pensée sérieuse.
Nous ne parlerons pas des ouvrages de simple curiosité, de ces boules ajourées roulant les unes dans les autres, de ces chaînes taillées dans un seul morceau d’ivoire, ni de ces jonques matées et pavoisées qu’il a fallu tailler pendant des années pour les amener à perfection; ceci demande surtout de la patience et l’on sait que celle des Chinois est sans limites.
Passons donc en réservant notre admiration et nos formules les plus laudatives pour les ouvrages japonais. Là, nous allons trouver des pi-tong d’ivoire, non moins précieusement fouillés qu’en Chine; nous allons voir la matière obéissante se tourner en boîtes à fins reliefs, se diviser en compartiments intimement unis, pour former ces pharmacies portatives qu’on croirait d’une seule pièce, et sur lesquelles ressortent des personnages daïriens avec leurs riches costumes, leurs emblèmes scrupuleusement reproduits et tenus souvent par des officiers accroupis derrière eux ; tout ce travail microscopique est parfois rehaussé par des touches de laque et d’or, par des incrustations de nacre ou de pierres dures; ch bien, ce n’est pas cela, ni les
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cabinets en miniature avec leurs divisions infinies, que nous admirons le plus ; il y a là un art merveilleux, mais traditionnel comme celui des Chinois, en sorte qu’une pièce vous prépare au style des autres. Où l’imprévu, l’art personnel avec ses caractères multiples, ses surprises et ses éclairs de génie, se révèle à l’observateur stupé-
Netzké en ivoire ancien. (Collection de M. Tau! Gasnault.)
Tait, c’est dans ces minimes nelzké, breloques connues sous le nom de boutons japonais, et qui sont les seuls objets de parure dont les classes distinguées relevaient leur costume austère.... lorsqu’il y avait un costume national. Chacun de ces petits groupes, aux physionomies étudiées, aux vêtements parfois richement ornementés, est une compo-
Netzké d’ivoire anciens. (Collection de M. Paul Gasnault.)
sition originale, une scène de mœurs ou d’histoire, une mordante caricature s’attaquant aux vices sociaux et souvent même à la religion. Là un sintoïste, sans doute, voulant se moquer des Tao-sse, a figuré Cheou-lao faisant la plus drolatique grimace sous son crâne proéminent qui va se tournant en concombre; ici le même dieu est représenté par une pieuvre fixée sur un rocher ; puis, ce sont des groupes de re-
ligieux réunis dans les actions les plus grotesques et montrant les plus hideux visages. Veut -on du gracieux? voilà de jeunes femmes élégamment coiffées, vêtues avec luxe et dont l’une allaite un enfant; en examinant sa petite tète penchée vers le nourrisson, on s’étonne qu’on ait pu exprimer dans des proportions si réduites la tendre sollicitude d’une mère et cette abstraction complète de tout ce qui n’est pas l’enfant bien-aimé. Et ceci n’est ni une exception, ni une flatterie; à côté de la dame nous trouvons la ménagère qui fait sa toilette au-dessus d’un baquet : elle est charmante; celle-ci lave son linge en compagnie de commères d’âges et d’expressions diverses; en voilà qui cuisinent; d'autres qui travaillent. Mais où Callot même est dépassé, c’est dans la série des mendiants; rien n’est plus curieux ni plus pittoresque ; infirmes vrais ou simulés ; hommes conduits sur des ani-
maux ou portant eux-mêmes des singes; associations hideuses ou burlesques; querelles et gourmades, tout y est, et l’on peut se convaincre que la cour des miracles n’est point une invention occidentale. Nous ne mentionnerons pas les mille scènes de la vie privée, les voyages, les déménagements, et quantité d’autres où la pudeur n’est pas toujours convenablement sauvegardée; il nous faut dire un mot des représentations animales, non moins exactes et non moins amusantes que les autres dans leur variété infinie. On trouve là, en effet, les imaginations les plus fantasques et les plus drolatiques; des grenouilles dansent une sarabande effrénée sur une vieille sandale de paille ; des rats pelotonnés en boule montrent de tous côtés leurs museaux éveillés; ici une souris a pris possession d’un fruit et s’y est logée comme le rat de la fable dans son fromage; voilà un marron entaillé par une mangeure de ver qui creuse dans l’ivoire un fin paysage, puis par un trou de la coque brune sort le ver qui rampe à la surface et semble se mouvoir tant il est exact de reproduction; ici c’est un
N'etzké d'ivoire anciens. (Collection de ÎI. P. Gasnault.)
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œuf dont la coquille brisée laisse voir l’intérieur par une ouverture irrégulière ; or, si loin que l’œil puisse pénétrer, il aperçoit les personnages microscopiques d’un panthéon bouddhique dont chaque dieu est reconnaissable par les traits comme par les attributs.
Après avoir vu ces ingénieux travaux, où la science et l’esprit se montrent à un égal degré, on demeure convaincu de la différence énorme qui sépare les Chinois et les Japonais au point de vue de Fart; les premiers, patients et habiles, reproduisent avec une invariable fidélité les patrons séculaires transmis par l’atelier; les seconds, élevés à l’étude de la nature, livrés aux inspirations de leur génie propre, mettent dans leurs ouvrages ce caprice inspiré, cette verve mordante qu’un esprit philosophique peut aimer à fixer en scènes grotesques pour fronder les mœurs de ses contemporains. Les breloques japonaises sont en quelque sorte l’analogue de notre Charivari et du Punch des Anglais.
Dans notre admiration pour l’esprit quasi français des sculpteurs japonais, n’oublions pas les ouvrages arabes, dont la perfection et le goût sont au-dessus de toute louange. Là nous n’avons plus à chercher les scènes gracieuses ou les figurations sacrées ; tout ce qui vit est interdit à l’artiste et son talent ingénieux doit se mouvoir entre les diverses combinaisons de la ligne et la copie plus ou moins idéalisée de la nature végétale. Eh bien, on demeure confondu devant les merveilleuses conceptions qu’a pu inspirer cette donnée, si simple en apparence ; les méandres sans nombre, les végétations élégantes se mêlent dans une confusion apparente, qui n’est que la fécondité d’un génie pour ainsi dire inépuisable ; aussi n’y a-t-il pas même à tenter de décrire ces combinaisons, le dessin seul peut en donner l’idée. Nous mentionnerons ici deux de ces coffrets cylindriques à couvercle légèrement bombé surmonté d’un bouton, qui à la beauté de l’exécution joignent un intérêt historique : le premier, décrit dans le nouveau cabinet de l’amateur, offrait, dans ses ornements de style arabe pur, découpés à jour, une inscription dédicatoire à Hachera Mostanser Billah, commandeur des croyants. Ce Hachem II, calife ommiade de Cordoue, fils et successeur d’Ahderame III, est célèbre dans les fastes littéraires comme fondateur de la Bibliothèque et de l’Académie de Cordoue; son règne s’étendit de 901 à 976. Le second, qu’on a vu figurer à l’exposition orientale de l’Union centrale des beaux-arts, portait
aussi, autour du couvercle, une légende en caractères coufiques exaltant son mérite à l’égal de celui des pierres précieuses et le déclarant digne de renfermer le musc, le camphre et l’ambre. Inscrit en outre du nom de son auteur : Kalaf, ce monument aurait été fait vers l’an 1060 sous le règne d’Abderraman, souverain more d’Afrique. Le style ici est entièrement conforme à celui de l’Alhambra.