TERRES CUITES
A toutes les époques la terre, essentiellement maniable, a été pour les artistes un objet cle prédilection : aussi, dès l’antiquité, la voyonsnous appliquée à la décoration des édifices publics aussi bien qu’à l’embellissement des demeures privées. L’heureuse acquisition de la collection Campana a pu faire comprendre, non-seulement le rôle que jouaient les appliques de terre dans la construction en tant que masques, antéfixes, moulures ornées, mais encore ce qu’étaient les types recherchés par les gens de goût et pour le choix desquels Pline ne négligeait pas de prendre des conseils. Ces larges plaques à bas-reliefs ont montré, sous la forme la plus savante, les sujets de l'histoire homérique, d’autres relatifs à la mythologie et jusqu’à des sujets de genre comme la vendange, des femmes trayant leurs brebis, etc.
Quant aux statuettes, elles sont sans nombre et les trouvailles de Tarse en Silicie et de Tanagraont appelé sur elles les plus fructueuses études. Comment serait-on resté indifférent devant la grâce et la délicatesse de ces divinités mignonnes, commensales ou protectrices du foyer antique, et que le secret du tombeau nous avait conservées pendant des siècles ? Telle de ces figures avec son modelé fin, sa douce coloration, est aussi grandiose qu’une statue colossale, aussi vivante que tout ce qu’anime le prestige de l’art ; quand, sous ces draperies roses ou bleu pâle on suit les contours du sein d’Aphrodite, il semble le voir palpiter; la tète inclinée dans une pénombre mystérieuse paraît s’ani-
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mer d’un sourire divin ; on s’attend à voir remuer les membres au galbe simple et suave que la coloration de la terre rend semblables à une chair pleine, dorée par les rayons d’un soleil méridional. Puissance de l’art qui saisit vivement le dilettante et doit le rendre jaloux de posséder quelqu’un de ces merveilleux chefs-d’œuvre ! Et il y a là plus que la satisfaction d’un goût épuré ; il y a la découverte de faits nouveaux à ajouter aux investigations nombreuses consacrées de longue date aux productions antiques. Rien qu’en examinant avec scrupule les statuettes recueillies dans les tombes de la Béotie et qui figurent en si grand nombre dans les vitrines du Louvre, M. 0. Bayet a pu caractériser les produits de quatre centres distincts : le premier, réunissant les trois quarts des ouvrages connus, bien qu’ils aient cuit probablement dans des fours divers, est composé de statuettes en terre légère, épurée, d’un brun clair, très-peu cuite, et à cassure grenue et mate. Au point de vue de l’art, les figures sont de proportion trèsjuste, souples de pose, gracieuses sans exagération et peintes simplement : peu de blanc; point de vert ni de violet.
Le deuxième centre était à Thisbé et il paraît avoir peu produit. Ici la terre est lourde et bien cuite ; son grain serré donne une cassure nette ; la surface est lisse et comme émaillée, aussi les couleurs sontelles solides ; c’est le blanc et un vert clair qui semble particulier à la fabrique. Médiocrement éxécutées les figures sont courtes avec la tête grosse ; les poses ont souvent une prétention exagérée ; les cheveux châtains sont fréquemment nattés et enroulés sur le sommet du crâne.
Le troisième paraît avoir existé à Aulis, sur l’Euripe, où Pausanias dit que les habitants étaient potiers. Par les caractères physiques, les terres de cette division ressemblent beaucoup aux précédentes, mais elles s’en distinguent par la facture; les figures, toutes féminines, ont la tète petite ; elles sont démesurément longues, effilées et sans grâce ; peu de couleurs, sauf le blanc émaillé.
C’est de Tanagra même que provient le quatrième groupe ; celui-là tire son principal caractère de sa perfection artistique. Irréprochables de proportion, les statuettes ont une extrême élégance de mouvement et d’ajustement; l’exécution est très-poussée; les têtes sont retouchées et les cheveux fouillés avec un soin particulier, en sorte que des figures sorties d’un même moule prennent, sous la main de l’artiste, une individualité évidente. Aucune n’est la redite de l’autre. On juge
d’ailleurs de la confiance des modeleurs dans leur science par la tendance qu’ils ont à montrer les formes du corps sous les draperies, ou mieux encore, à découvrir les bras et parfois la poitrine. La coloration est douée ; sur les chairs pâles, se détache la tunique blanche ; et les autres draperies, lorsqu’elles existent, sont d’un rose pâle ou d’un violet clair.
Il est assez difficile de distinguer les œuvres béotiennes de celles des autres contrées de la Grèce ou de l’Asie Mineure; tout ce qu’on peut dire de celles rapportées de Tarse par M. Langlois, c’est qu’elles sont non moins gracieuses, non moins parfaites que les plus belles d’entre les premières. Un caractère particulier dans les statuettes tanagréennes, c’est que les têtes semblent parfois avoir été travaillées à part; elles offrent au col une trace de réunion qu’on ne trouve pas ailleurs.
Mais en dehors de cela combien de choses charmantes et peu connues ! Sans parler des figures d’appliques destinées aux vases, de celles à base plane qu’on plaçait debout sur les anses des grandes urnes de l’Apulie, qu’est-ce que ces génies des dieux aux ailes détachées? Ces divinités volantes qui devaient sans doute se suspendre dans une décoration ? Ces ouvrages sortaient-ils des mêmes centres que les statuettes?
On le voit, le curieux et l’historien ont bien des découvertes à faire parmi ces petites merveilles, si dignes des vitrines d’une collection, et que leur mérite fait saillir parmi les bronzes et les matières les plus précieuses.
Il y aura toujours un regret pour le possesseur des plus parfaits de ces ouvrages : c’est de n’y pouvoir attacher aucun nom. En effet, si l’antiquité nous a transmis de longues listes de plasticiens, c’étaient presque tous des ornemanistes spécialisés à la décoration des tuiles et des antéfixes. 11 y a bien les sigillaires, qu’on croit avoir eu pour métier de livrer à tous les laraires destinés au foyer domestique; leur petit nombre ne permet pas de les reconnaître pour les propagateurs de ces nombreux chefs-d’œuvre; il nous paraît bien plutôt qu'il faudrait remonter aux grands noms de la statuaire, pour la création des types les plus purs qui, ainsi que vient de le démontrer M. Heuzé à propos du groupe de Demeter portant sa fille Coré, d’après Praxitèle, nous apporteraient, en proportion réduite, le souvenir des œuvres les plus célèbres de la sculpture monumentale. O11 sait ce qu’étaient les ateliers
Buste d'homme; terre cuite italienne du quinzième siècle. (Collection de M. le baron Charles Davillier.)
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antiques, pépinières d’hommes de talent, soumis à une discipline fondée sur la respectueuse admiration du maître ; en cherchant de ce côté, on trouverait peut-être quelque chose.
Nous ne dirons rien des terres cuites étrusques et du fameux tombeau conservé au Louvre ; nous n’oublions pas que nous n’avons point à faire de l’archéologie, et nous passons sans nous arrêter aux attrayantes découvertes de Chypre et de la Phénicie.
Lorsque le luxe eut remplacé l’art, l’ébauchoir et la terre durent être délaissés ; qu’aurait fait la terre cuite parmi les marbres, les mosaïques à fond d’or, le bronze doré et émaillé? Le moyen âge, lui, taillait la pierre et le bois pour les transformer en images saintes et laissait l’argile se former en poteries communes. C’est donc au quinzième siècle, lorsque commença ce renouveau de génie, si spontané, si merveilleux, que les artistes mirent en honneur un procédé qui se prêtait si bien à la fiévreuse ardeur de leur conception. À côté des marbres inimitables qu’ils animaient d’une mansuétude divine, Donatello, Mino da Fiesole, Desiderio da Settignano et leur école, confiaient à la terre des conceptions plus rapides, et notamment ces admirables bustes où apparaissent, doués d’une vie si réelle, les personnages contemporains; on a vu les splendides bustes d’hommes exposés récemment par MM. Dreyfus et Charles Davillier : c’est la perfection dans le style et dans la vérité; on se rappelle encore la charmante statuette appartenant à M. Edouard André et qui montre une jeune Vénitienne chantant un morceau qu’elle tient des deux mains ; la tête renversée, les yeux levés, tout, jusqu’à l’abandon du corps, exprime le ravissement d’une inspiration absolue, et cette expression est si réelle qu’on reste prêt à écouter.
Cette ardeur des artistes de la Renaissance pour la terre cuite ne devait pas s’arrêter là; on sait que, dans son impatience à satisfaire aux nombreuses commandes qui lui arrivaient de toutes parts, Luca délia Ilobbia substitua la terre au marbre, et que pour mettre cette substance à l’abri des influences atmosphériques il imagina de la revêtir d’un enduit vitrifié, celui de la faïence. Idée singulière, antisculpturale, car l’émail blanc avec ses vives lumières, ses reflets, ses ombres dures, ôte au modelé ses passages harmonieux, à la forme ses souplesses. Luca fut des premiers à le sentir, et dans scs plus précieux ouvrages il ménagea les chairs, enveloppant les seules draperies de
l’enduit céramique, en choisissant d’ailleurs des tons peu éclatants, ménageant même la polychromie dans les entourages et les accessoires de ses compositions. Son exemple ne fut pas suivi, et les membres de sa famille, c’est-à-dire Andréa, son neveu, et les fils de celui-ci, Giovanni, Girolamo et Luca, portèrent le genre à son exagération; les figures s’animèrent d’un regard fixe et dur, par le contraste de la blancheur morte des chairs; les entourages, chargés de fruits, de fleurs et de feuillages, prirent une importance nuisible à l’effet sculptural des sujets; en un mot, les statues ou les médaillons céramiques cessèrent d’être du grand art pour passer dans le domaine de la décoration.
Faudrait-il en induire que les gens de goût doivent rejeter les ouvrages de l’école des délia Robbia? Nullement; un bon médaillon bien placé, entouré de meubles en bois sculpté, rehausse l’effet de ceux-ci. Les délia Robbia ont composé, d’ailleurs, des vases à reliefs rehaussés d’or et d’autres surmontés de groupes de fruits et de fleurs polychromes, qui forment un admirable couronnement pour des étagères du commencement de la Renaissance.
Néanmoins, ceci est presque une digression, puisqu’il s’agit principalement ici de la terre obéissante, cédant à la spontanéité de l’inspiration et conservant les hardiesses du pouce et de l’ébaucboir. Pour la retrouver telle, il faut presque traverser le seizième siècle, l'âge du marbre et du bronze, en s’arrêtant seulement à quelques œuvres de Jean de Bologne et de Jacques Sarrazin, qui forment en quelque sorte le trait d’union entre la Renaissance et les temps modernes. Où la terre mite retrouve son entrain chaleureux, disons mieux, sa raison d’être absolue, c’est au dix-huitième siècle ; la peinture charmante des Watteau, des Lancret, des Boucher, des Fragonard, avait rompu avec toutes les traditions du passé ; une fougue coloriste sans précédents, une facilité élégante puisée en dehors de la nature, créaient un art nouveau, artificiel, comme les mœurs du moment et qui ne pouvait guère s’accommoder de la rigidité du bronze et de la froideur du marbre; les sculpteurs, et en particulier les portraitistes, trouvèrent dans l’argile la matière facile, chaude de ton, qui pouvait s’barmonier avec l’universalité des œuvres d’art du moment. On n’a pas besoin de citer les admirables bustes de Marie-Josèphe de Saxe par Lemoine, de Louis XIV par Bouchardon, de madame du Barry, par Pajou, de Molière,
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de Washington, de Franklin, de Diderot, de Joseph Chénier, de Mirabeau, par Houdon ; ces merveilleux ouvrages, réunis dans une exposition publique, sont restés dans la mémoire de tous les amateurs.
Mais l’homme qui marque entre tous dans cette période de transi-
Figurc de femme drapée; terre cuite antique.
(Musée du Louvre.)
Chanteuse vénitienne; terre cuite dorée du seizième siècle0 (Collection de M. Édouard André.)
tion, c’est Clodion, ou plutôt Claude Michel, pour lui donner son nom véritable. Né en 1758 à Nancy, patrie de tant d’artistes, Clodion y reçut une éducation sérieuse qu’il acheva par un séjour de neuf années à Rome. Comment un commerce aussi long avec les monuments antiques fut-il sans influence sur son goût? Comment revint-il en
France pour y reprendre la tradition des idées du moment et continuer l’évolution commencée? Ce sont de ces phénomènes que l’on constate sans les expliquer. Pourtant, il faut le reconnaître, à la capricieuse élégance de Boucher, aux grâces mignonnes de Watteau, Clodion savait allier un style nerveux non dénué de force. Dans ses groupes, parfois un peu lascifs, comme on les aimait alors, il trouvait moyen de donner une sveltesse vigoureuse à ses faunes et à ses bacchantes; quant aux nymphes, il est impossible de les rêver plus belles, dans la donnée du caractère ethnique de la race du siècle ; si l’on y retrouve l’élongation fluette, apanage des classes privilégiées du moment, il y a dans la conception saine du torse, dans le modelé fin mais ferme des membres et des extrémités, une suprême perfection qui ferait supposer que l’artiste, aussi favorisé que Praxitèle, avait pu choisir ses modèles parmi les beautés les plus renommées du grand monde.
Comme tous les artistes exceptionnels, Clodion n’a pas joui de sa renommée; apprécié par ses pairs, il vit quelques-uns de ses ouvrages prendre rang dans le cabinet de François Boucher et dans celui du célèbre amateur Jullienne; il fut agréé à l’Académie en 1775; mais les prix de ses terres cuites, d’abord suffisamment rémunérateurs, finirent par baisser en proportion de la modification des idées; la révolution se faisait dans l’art comme dans l’ordre social; la nouvelle école fondée par David allait renverser les autres. Clodion essaya bien de se transformer; il cessa d’être lui-même. Ses ouvrages tombèrent dans un tel discrédit qu’après avoir été adjugés en vente publique à des prix dérisoires, ils finirent par ne plus trouver d’acquéreurs.
Il est vrai qu’à ce moment les trumeaux de Boucher s’exposaient à terre sur les quais, que les purs de la réaction trouvaient honteux qu’on laissât dans les galeries du Louvre le Départ pour Pile de Cythère, et qu’on pouvait acquérir pour quelques sous les crayons du seizième siècle et les gravures gothiques d’Albert Durer et d’Aldegrever.
La génération actuelle a bien vengé Clodion; ses groupes se payent mieux qu’au poids de l’or, et vont orner les plus splendides collections; rien n’est plus admirable que la suite variée que possède M. le baron Gustave de Rothschild, et rien ne relève mieux les meubles en acajou garnis de ces bronzes dorés mat qui sont la merveille de l’époque.
Bacchantes, groupe en terre cuite par Clodion. (Collection de M. le baron Gustave de Rothschild.)
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Il sérail injuste d’isoler Clodion de scs contemporains et de ne pas ciler Falconnet, Boisol, La Rue, qui modelaient en terre ou en biscuit de porcelaine des groupes, des vases et de fins bas-reliefs. Marin occupe encore une place honorable parmi les modeleurs, ainsi que Guibal de Nancy, Lévêque et Sigisbert, dont on trouve de petits groupes naïfs et gracieux. N’oublions pas Renaud, dont la main patiente et sûre modelait de petits bas-reliefs compliqués destines à orner le dessus des tabatières.
Pour ne rien omettre de ce qui touche à la curiosité, terminons par un mot sur certaines figurines napolitaines qu’on appelle Pastoures et qui servaient, à la fête de Noël, à former des crèches ou à représenter l’adoration des mages. Ces figures peintes et rehaussées d’or portent, les unes les costumes des paysans des environs de Naples, les autres de riches vêtements orientaux. Une grande vérité de rendu dans les physionomies, une naïveté qui n’est pas sans grâce, ont fait rechercher par certains amateurs les pièces qui portent le nom des modeleurs les plus réputés, tels que Balligliero, Yaccaro, San Martine, Salvatore di Fiaco. Yassalo, Gennaio Leale, Sehetuni modelaient les animaux qui devaient accompagner les bergers ou figurer dans la crèche.