L. Demenet, bas-reliefs
P. Bautret, médaillon portrait.
Ravrio, rue de la Ferronnerie, au Lion-d’Or, sculpteur-ciseleur. Vinsac, ciseleur.
ORIENT
La vogue des bronzes orientaux est de date assez récente ; nous ne sommes pas encore bien loin du temps où un illustre professeur d’archéologie écrivait qu’il n’y avait rien à chercher dans les productions chinoises, sinon des choses grotesques et monstrueuses.
Ces opinions a priori devraient être depuis longtemps abandonnées, car elles prouvent généralement un fait très-regrettable: ou l’état arriéré de la science, ou une lacune dans l’éducation de celui qui les émet. Il est si facile de 11e pas parler de ce qu’on ignore. Qu’011 admire les Grecs, rien de mieux; ce n’est pas une raison pour nier le reste.
Heureusement la question est sortie des nuages théoriques , en ce (pii touche l’art de l’extrême Orient ; le musée des bronzes formé par M. Henri Ccrnuschi permet de discuter sérieusement sur l’âge et l’esthétique des œuvres chinoises, cl c’est en présence des
pièces elles-mêmes que nous allons esquisser à grands traits les enseignements qui ressortent de ce merveilleux ensemble.
En Chine, l’art de fondre les métaux est arrivé à toute sa perfection sous la seconde dynastie, celle des Cliang, c’est-à-dire vers l’an 1766 avant notre ère. Il y a certes des monuments antérieurs, et un vase y co u (pour contenir le vin des sacrifices), classé dans la collection, nous a paru offrir les caractères de l’art primitif de la dynastie Ilia régnant de 2205 à 1785. Mais c’est sous les Cliang que les vases destinés au culte se manifestent sous les formes les plus saisissantes etaccompagnés souvent d’inscriptions dont la formule équivaut à une date. Ce serait étendre outre mesure les limites de ce travail que d’y faire entrer la description et l’analyse de ces légendes : nous nous bornerons à signaler le mémoire spécial de M. Thoms : A dissertation on the ancient chinese vases of the Shang dynasty, et les articles que nous avons publiés en 1875, dans la Gazette des Beaux-Arts , sur l’exposition de la collection Cernuschi .
Toutefois, pour aider aux curieux à reconnaître le faciès des inscriptions dont il s’agit, lesquelles sont toujours écrites Mans le caractère antique appelé ta tchouan , nous allons en reproduire deux ; celle-ci est dédiée à l’empereur I dont le règne doit être placé vers 1496 avant Jésus-Christ. Elle se lit ainsi : le petit fils a fait faire pour son ancêtre 1 ce précieux vase honorifique i (pour contenir le vin dans les grands sacrifices). La pièce est une ravissante coupe ovoïde couverte, à deux anses arrondies, et chargée de reliefs incrustés d’argent du plus remarquable travail. La seconde, enfermée en forme de cachet dans un cadre : dit ceci : Précieux vase pour l' usage des fis et des petits-fils. Cette pièce, non moins ornée que la précédente, est composée de deux cylindres rapprochés portés par un dragon monstrueux, qui semble comme écrasé sous leur poids; cet animal est dominé par un oiseau fantastique dont les ailes étendues relient les deux cylindres, tandis que ses serres maîtrisent le dragon. Cette composition a certainement une valeur symbolique puisque, des Changé l’époque actuelle, on l’a reproduite dans toutes les dimensions et en toutes sortes de matières, y compris le jade et le cristal de roche. Faudrait-il faire un rapprochement
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
entre cette sorte de lutte de l’oiseau fils de l’air et du reptile enfanté par la terre, et les combats si fréquents représentés dans les autres contrées orientales? L’art arabe aurait-il exprimé la môme idée en nous montrant un oiseau de proie qui terrasse la gazelle ? Une étude plus profonde de la théogonie chinoise répondra sans doute à ces questions; mais, ce qu’on peut affirmer dès à présent, c’est que rien n’est indifférent dans les conceptions chinoises ; que les formes et les décors, bien loin d’être le résultat du caprice, répondent à des convenances de mœurs et à des règles fixées par les antiques écri ts qui sont devenus la loi religieuse et civile.
Faisons remarquer encore que les antiques souverains des cent familles semblent avoir connu, dompté peut-être, ces animaux monstrueux détruits par les dernières révolutions du globe et dont Cuvier nous avait révélé l’existence en les reconstituant à l’aide de leurs ossements fossiles. Les sauriens gigantesques, les ptérodactyles, les pachydermes étranges se trouveraient alors sur les vases chinois comme un souvenir de ces époques oubliées, et bien loin alors d’être des singularités étranges, produit d’une imagination déréglée, ils deviendraient les précieux témoins des âges préhistoriques qui se révèlent partout d’une façon si inattendue. La dynastie des Tcheou inaugurée par le roi Wen en 1154 avant notre ère, a produit des choses difficiles à reconnaître parce que, dit Confucius, elle s’appliquait surtout à copier les ouvrages des Chang. Or, le Li-Ki, l’un des livres sacrés, signale parmi les vases religieux des Tcheou ceux dont la forme rappelait la figure d’un bœuf dressé sur ses jambes ; d’après la représentation d’un de ces animaux nous pensons que si le vase rappelle le bœuf il n’en a aucune des parties ; la tête moins carrée, à oreilles toutes particulières, et munie souvent d’une corne dressée, annonce bien plutôt un pachyderme inconnu et antédiluvien voisin des rhinocéros qu’un ruminant de l’espèce bovine. Le corps ramassé, les jambes courtes et grosses achèvent de le démontrer. Quant à la valeur mythique de cette sorte de vase, elle se trouverait indiquée rien que par la richesse de son ornementation, où l’or, l’argent et les pierres précieuses sont souvent prodigués.
Mais ces vases figuratifs, ici lourds animaux, là oiseaux réduits à des formes conventionnelles, ce sont des exceptions; dès les premières manifestations de la civilisation orientale, la recherche des formes,
leur ornementation, suivent en Chine une progression rationnelle; les coupes élégantes se montrent complétées par des appendices bien pondérés où la convenance s’unit à la richesse. Le symbolisme s’aflirmepar des tètes singulières dites aux yeux jaunes tenant le milieu entre la tête réelle de la tortue et ces conceptions chimériques ou antéhistoriques dont il vient d’être question ; on voit aussi l’insecte, ligure bizarre, ébauche animale inspirée par le têtard et servant à montrer la nature opérant l’enfantement des êtres. Puis, comme pour mieux démontrer cette loi qui veut que tous les peuples au même
Coupe (les Chang en bronze incruste d’or, d’argent et de malachite. (Collection de M. J. Jacquemart.)
point de civilisation passent par les mêmes idées, le fond général de l’ornementation est composé de ces figures géométriques dites grecques ou méandres, et qu’on retrouve également sur les vases antiques de l’Amérique et. dans les premiers essais des sauvages océaniens. D’autres vases couverts, en campanule prolongée qui deviendra ce qu’on est habitué à nommer potiches, se montrent avec des proposions charmantes dès les premières années des Chang ; il en est où l’on a indiqué par des dépressions dorées la place où le sacrificateur doit placer ses mains pour élever le vase en consacrant le vin parfumé. D’autres, de forme voisine, surmontés d'une anse mobile, se suspendent dans un Kia -tse en bois délicatement sculpté ; il en est à lobes avec anses latérales aplaties qui sembleraient avoir servi de modèle aux vases grecs
OBJETS D’ART ORNEMENTAL. 379
de Nicosthènes ou mieux encore à certaines terres cuites noires étrusques. Quant aux lagènes ou bouteilles avec ou sans piédouclie, munies d’anses grandes ou petites se formulant en têtes d’éléphants ou sortant de têtes chimériques, il faut en voir la série rapprochée pour comprendre leur variété et leur élégance.
Il faudrait un volume pour décrire toutes ces formes et les ingénieux subterfuges qu’ont employés les artistes pour en dissimuler la rigueur consacrée sous un déguisement acceptable. Le vase yeou doit se suspendre par une anse, sur l’autel, afin que le sacrificateur puisse épancher sa liqueur brûlante dans la coupe tsio servant aux libations : en voici un qui a revêtu la forme d’un cygne et qui pare doublement le temple. Les tings, destinés les uns à contenir du vin chaud, les autres à brûler des parfums, offrent une variété d’autant plus grande que la règle les divise en deux classes : ceux de la première, circulaires ou ovales et portés sur trois pieds, consacrés aux sacrifices de premier ordre, s’adressent aux plus hauts dignitaires de l’Etat ; ceux de la seconde , toujours rectangulaires et à quatre pieds, restent bornés au culte des choses inférieures et s’adressent aux fonctionnaires de rang moyen.
Ce n’est pas tout : en Chine comme ailleurs les choses ont eu leurs vicissitudes ; les guerres et les révolutions ont amené des éclipses et des renaissances de la civilisation. L’époque des Song, au dixième siècle de notre ère, est une de ces renaissances; la seconde est sortie de l’effort fait par les Youen mongols au treizième siècle pour prouver que leur conquête n’était pas pour la Chine un abaissement intellectuel. Lorsqu’un siècle plus tard les Ming, de race chinoise, recouvrèrent la souveraine puissance, ils cherchèrent à rendre aux arts leur antique splendeur, en leur faisant retrouver les formes qui en avaient consacré la gloire. Enfin, lorsque en 1616 les Tartares mandclioux détrônèrent les Ming, ils firent de nouveaux efforts pour égaler ou même surpasser les travaux des races antérieures. On voit combien le curieux peut trouver à exercer sa sagacité dans la recherche des bronzes chinois ; pour les dernières périodes cette recherche est facilitée par le soin qu’ont pris les artistes d’inscrire sous les pièces le nien-hao ou nom de la période du règne sous laquelle l’objet a été fabriqué. Nous avons donné ailleurs la manière de lire ces nien-hao et la chronologie des dernières dynasties. Disons que, pour les Ming,
Siouen-te (1426 à 1455) est la plus brillante époque ; pour les Taithsing, c’est Kien-long (1756 à 1745).
Choix abondant de la forme, délicatesse de travail et de style, embellissement par les métaux précieux et même par la peinture, science de la fonte et de la ciselure, on peut donc tout chercher dans les bronzes chinois, et, en choisissant avec un discernement éclairé, on doit trouver, dans la masse, des œuvres aussi belles et aussi intéressantes qu’aucun peuple occidental ait pu jamais en livrer à l’admiration des curieux.
Le Japon se présente avec un contingent non moins remarquable ; mais ici le choix est plus difficile, car les éléments font défaut pour établir des époques et des écoles. Quelques objets consacrés dans les temples ou destinés au culte portent des nengo , analogues au nienhao chinois, ou des dates cycliques qui permettent d’en reconnaître l’âge; mais par une singularité qui doit rendre l’observateur bien circonspect, les dates les plus récentes sont souvent sur les ouvrages d’aspect ancien. L’art du Japon étant essentiellement individuel, il n’y a guère que les nationaux qui sauraient reconnaître le faire des artistes célèbres et déchiffrer leurs signatures.
Comme conception, les bronzes du Japon sont plus variés encore qucceux de la Chine ; si l’on y rencontre la plupart des formes usitées au Céleste-Empire, c’est-à-dire les vases et les tings consacrés au culte, il y a une foule de petites merveilles qui pourraient faire penser que là, comme chez nous, règne la mode des étagères ; et tout cela est obtenu de métaux divers merveilleusement appropriés à Lusage qu’ils doivent remplir, et rehaussés souvent par de riches inscrustations d’or, d’argent et de pierres de couleur. Il est, entre autres, un hronze gris soyeux d’une incomparable finesse, sur la surface duquel les artistes se plaisent à faire ressortir des dessins incrustés en fils d’argent d’une incroyable délicatesse. On sait aussi Lout le parti que les Japonais tirent de ce mélange particulier appelé sowaas par les anciens Hollandais et dont les reliefs, brillants comme l’or, se détachent sur un fond noir ; depuis les bijoux jusqu’aux vases, ils ont su produire avec cette matière les travaux les plus élégants.
Mais où il faut surtout admirer les Japonais, c’est quand ils appliquent le bronze aux vases de grande décoration ; ils semblent avoir tout connu, tou f étudié, depuis les formes grecques et étrusques jus-
Brûle-parfums en bronze orné de pierres dures, sur son pied en bois de fer sculpté.' (Collection de M. J. Jacquemart.)
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
qu’aux capricieuses conceptions de la France sous Louis XV et Louis XVI. Galbes élancés ou solides, accessoires bien pondérés, formes puisées dans la nature et consacrées à la reproduction des fruits symboliques, vases à enveloppes mobiles imitant un réseau de cordes ou de vannerie qui permet de transporter sans inconvénient le récipient rempli de liqueur brûlante, lampes ou coupes destinées au culte et qui seraient suffisamment intéressantes déjà par leurs sujets alors qu’on en ignorerait le symbolisme, ils ont tout fait et avec une incroyable supériorité de procédé. Il est certaines grandes pièces sur lesquelles ressortent en
Statuette indienne en bronze doré orné de turquoises.
relief des dragons, des arbres chargés de leurs feuilles, dont la fonte à cire perdue semble d’une difficulté insurmontable ; eh bien ! c’est tellement un jeu dans la pratique des Japonais qu’ils y multiplient les détails jusqu’au point d’arriver à l’excès et de dépasser les limites du bon goût.
Il est donc inutile de répéter ici ce que nous avons dit à propos des Chinois; la mode a parlé avant nous, et la mode a eu d’autant plus raison qu’à la grâce particulière des bronzes japonais se joindra bientôt le mérite de la rareté, les voyageurs ne parvenant aujourd’hui à recueillir quelques pièces anciennes qu’après des recherches infinies.
Parmi les bronzes intéressants signalés au choix des curieux n’o-
mettons pas de mentionner ceux de l’Inde; non que nous voulions faire pénétrer chez tout le monde les divinités singulières qui peuplent l’Olympe brahmanique; ce peut et ce doit être le lot de quelques dilettanti, car pour un petit nombre de ligures d’un travail exquis, comme le bronze doré que nous reproduisons, combien en est-il qui n’ont que leur valeur mythique et l’intérêt de leur place dans la série? Mais il est parmi les coupes à bétel, les boîtes, les instruments de culte ou de parure, des objets d’un art aussi fin qu’original. Quelques brûle-parfums prennent la forme d’un éléphant caparaçonné et laissent souvent dans le doute sur leur provenance. Il est à remarquer que les Indiens ont un art particulier pour représenter leur animal sacré ; ils le connaissent, vivent avec lui et donnent à sa reproduction une réalité qui échappe aux artisans du Céleste-Empire ; presque toujours, d’ailleurs, les bronzes indiens sont rehaussés d’une foule de petits rubis. Le paon, nous l’avons dit, est l’oiseau particulièrement aimé dans l’Inde ; il sert de monture à certains dieux, orne les trônes des souverains; on en trouve, parmi les bronzes, qui sont compris d’une façon ornementale des plus remarquables.
De l’Inde à la Perse il n’y a qu’un pas ; pourtant ici nous allons trouver un art tout différent. Entre le Japon, la Chine et l’Inde il y avait un lien commun produit par l’envahissement du bouddhisme. Pour la Perse et l’Asie Mineure, l’influence est bien différente : c’es celle du vainqueur arabe et des idées nouvelles implantées par l’islamisme. Comme tous les législateurs placés à la tête d’un peuple impressionnable et porté à l’idolâtrie, Mahomet dut prescrire cà ses disciples de s’abstenir de la possession des images ; c’était un sacrilège, à ses yeux, de chercher à rivaliser avec Dieu en créant des figures semblables à ce qui a reçu la vie et notamment à la ressemblance de l’homme. Cette prescription modifia le génie de la race arabe et reporta les efforts de son imagination vers les combinaisons géométriques, les compositions florales, et donna naissance à cette décoration charmante accueillie partout avec empressement et que l’on a si justement appelée arabesque. Les Persans l’accueillirent euxmêmes et concoururent, grâce à leur esprit inventif et élégant, à lui donner un cachet particulier de haut goût ; sous l’influence même de leur antique civilisation et par une propension particulière à leur nature distinguée ils ne purent renoncer entièrement à figurer l’homme
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
et les animaux; on trouve donc toute une série de bronzes et de pièces en laiton où des hommes à cheval, faucon au poing, poursuivent les lièvres ou le$ oiseaux ; où d’autres portant en croupe l’once dressée à l’attaque, vont chasser les antilopes et les gazelles rapides. C’est particulièrement sur de grands flambeaux à base en cône tronqué, sur
Bœuî sacré, bronze indien ancien. (Ancienne collection de M. le baron de Monville.l
des bassins creux à marly à peine accusé, et sur de grands plats qualifiés de vases de Chine que ces scènes se trouvent reproduites au milieu des combinaisons ornementales les pins curieuses : on y distingue, en effet, les sources diverses où les artistes ont puisé ; là ce .sont des fonds mosaïques analogues à.ceux de la Chine, ailleurs de grands rinceaux à fleurs ornemanisées rappelant les compositions nationales et notamment celles des tapis et des faïences, enfin ce sont
des intrications délicates à fleurs mignonnes connue on les voit sur les peintures indiennes. Toutefois les Persans n’arrivent jamais, dans leurs imitations, à la finesse de celles-ci.
Nous venons de nommer les vases de Chine; il est essentiel d’expliquer ce qu’on appelle ainsi : ce sont de grands plats sur lesquels on réunit le service de tous les convives dans un repas et que les serviteurs apportent sur leur tête ; ils vont distribuant à chacun l’assiette contenant la part qui lui est attribuée ; or, cette coutume étant empruntée aux mœurs chinoises, l’usage a pris le nom du pays de provenance bien qu’il y ait une différence absolue pour la matière et le décor entre le plateau de laiton et le plat de porcelaine.
Des monuments persans particulièrement curieux parce qu’ils portent l’empreinte des singulières superstitions de l’islamisme, sont les coupes magiques, dont M. Ueinaud a expliqué l’usage et les légendes dans sa description du cabinet de Blacas. La plus remarquable proclame elle-même tous ses mérites ; son inscription dit : « Ce talisman béni, digne de figurer parmi les trésors des rois, sert contre toutes les espèces de poisons; il réunit une foule d’avantages constatés par l’expérience. On l’emploie utilement contre la piqûre des serpents et des scorpions, contre la morsure des chiens enragés, contre la fièvre, les douleurs de l’enfantement, le mauvais lait des nourrices, les douleurs d’entrailles, les coliques, la migraine, les blessures, les sortilèges et la dyssenterie. » A l’intérieur est la figure de la Caaba et douze médaillons dont six portent des passages du Coran et les six autres la figure personnifiée des maladies à guérir.
D’autres coupes sont consacrées aux planètes; elles portent la figure de celles dont elles doivent dominer la puissance; il peut donc être utile de dire ici sous quelle forme on les reconnaîtra.
La Lune est une femme tenant un croissant dans les mains ; en Orient elle est l’emblème de la beauté; revêtue d’une robe légère, elle respire la volupté dans toute sa personne; aussi les poètes ont-ils employé l’expression : visage de lune pour peindre la plus éclatante perfection.
Mars est représenté le casque en tête, tenant d’une main un glaive et de l’autre une tête coupée. C’est le dieu des combats et des carnages.
Mercure se tient assis, un roseau (calam) à la main et ayant à sa ceinture un encrier en forme d’équerre ; sur ses genoux est une feuille
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
de papier, car il est supposé chargé d’écrire les événements de la terre et du ciel ; il a donc le costume et l’attitude des gens de plume.
Jupiter , assis gravement, est coiffé du bonnet des hommes de loi ; il est censé remplir les fonctions de cadi et de juge, et de veiller au maintien des lois de l’univers.
Vénus est la déesse des plaisirs ; elle est représentée sous le costume des femmes qui, en Orient, figurent dans les parties de plaisir et tient à la main une espèce de luth. On évite de la montrer nue; les Orientaux ont une telle horreur pour la nudité qu’ils ne se découvrent ni au lit ni même au bain. Cette apparente pudeur est un masque de morale; les mœurs des musulmans n’en sont pas plus pures pour cela.
Saturne est un vieillard rusé tenant d’une main un bâton auquel pend une calebasse, et de l’autre une bourse ; il passe pour se complaire au vol et au brigandage.
Le Soleil est ordinairement figuré sous la forme d’un beau jeune homme à tête radiée. Les Orientaux ont respecté le rôle brillant qu’il joue dans le ciel; Dieu, suivant l’expression d’un poète persan, a accordé la souveraineté au Soleil et les étoiles composent son armée.
On voit quelle influence les idées antiques ont exercée sur l’esprit des Orientaux puisque, à quelques détails près exigés par leurs mœurs, ils ont presque adopté les symboles de la mythologie grecque. Voici d’ailleurs l’ordre que les planètes occupent, selon eux, dans le ciel. « L’obscur Saturne, comme une sentinelle dans le septième ciel, est attentif aux désirs du Créateur. Le glorieux Jupiter, placé sur un trône dans le sixième ciel, veille comme un juge habile sur l’accomplissement de ses volontés. Le sanglant Mars, avec son sabre teint de ponrpve, est assis dans le cinquième ciel, exécuteur empressé des ordres terribles de son souverain Seigneur. Le Soleil, environné d’une couronne de feu, brille dans le quatrième ciel, resplendissant de la lumière qu’il a reçue du Tout-Puissant. La belle Vénus, comme une agréable musicienne, est assise au milieu de la plus grande pompe, dans le troisième ciel. Mercure, comme un sage secrétaire, est assis au second ciel, mettant soigneusement par écrit les ordres du Tout- Puissant. La blanche Lune est assise au premier ciel, comme un signe permanent de la puissance du Créateur.
Nous n’exposerons pas ici les considérations astrologiques qui rendent désirables les talismans portant ces images, qu’on trouve égale-
ment sur les miroirs magiques. Revenons aux tasses à boire et aux vases divers à sujets. Ceux-ci représentent le plus souvent les amusements favoris des Orientaux : la chasse, les combats d’animaux, les luttes d’homme à homme et les tournois armés. On y rencontre encore les concerts de musiciens, bien que ce genre de récréation soit défendu par le Coran ; on y voit même une chose plus proscrite encore : la danse exécutée par ces aimés , c’est-à-dire savantes, qui chantent ou récitent les vers des poètes renommés, ou bien improvisent en exprimant, dans une pantomime animée, les diverses passions de la vie. D’abord enveloppées de longs voiles, elles semblent obéir aux prohibitions exagérées du Prophète; mais peu à peu, emportées par la poésie, elles rejetent leurs vêtements, puis à peine couvertes par la dernière gaze de leur costume, elles se livrent aux inspirations d’une imagination en délire et provoquent des explosions d’enthousiasme indicibles ; les spectateurs alors jettent les monnaies, les bijoux, tout ce qu’ils ont de précieux sur leur personne, et justifient ainsi les prévoyances de la loi.
Les inscriptions de ces vases sont plus précieuses encore que leurs sujets puisqu’elles servent souvent à reconnaître la date de leur fabrication; on possède bon nombre d’objets ciselés du douzième au quatorzième siècle pour des khalifes, des sultans, des émirs, et sortant des ateliers d’AJep, de Damas, de Mossoul ou d’Egypte ; le travail en est si élégant et si parfait qu’il faudrait certainement remonter au delà du onzième siècle pour trouver ses commencements. On rencontre les noms de Nour-ed-din Mahmoud, de Salah-ed-din, de Masoud, de Zenghi, ces sultans qui vivaient à la fin du douzième siècle ; au siècle suivant, ce sont tous les personnages historiques jusqu’à ce sultan Mamelouk Cliaban, prince éphémère qui apparut en 1545. S’il est curieux de connaître les destinataires de ces objets, il serait plus précieux encore de réunir les noms des artistes qui les ont travaillés.