HORLOGES - PENDULES
Les instruments destinés à mesurer le temps sont d’invention pea ancienne. Les Grecs et les Romains n’avaient qu’une sorte de cadran, le gnomon ou cadran solaire; et quant au besoin de se rendre compte de la marche des heures, ils y arrivaient au moyen de clepsydres laissant écouler lentement, d’un récipient dans un autre, soit de l’eau, soit du sable fin : de là cette habitude de représenter le Temps tenant sa faux d’une main et de l’autre un sablier.
C’est au moyen âge, de 944 à 959, que les horloges à roues dentées et à poids paraissent avoir été inventées; quelques auteurs avaient fait honneur de cette découverte à un moine français, Gerbert, devenu pape sous le nom de Sylvestre II en 999 et mort en 1005. Cette attribution est fondée sur l’étendue des connaissances de Gerbert que sa science fit môme soupçonner de sorcellerie.
On appliqua d’abord les horloges aux monuments publics, et les plus célèbres furent celle de Wallingford, [abbé de Saint-Alban, mort en 1525; celle de la Tour de Padoue, exécutée en 1544 par Jacques de Dondis; celle de Courtray, transportée à Dijon en 1565; celle de Henri de Yic, placée à la Tour du Palais en 1570, par Charles Y, et qui fut la première que posséda Paris; Jean de Jouvence construisit celle de Montargis en 1580 ; 1591 en vit construire une autre à Metz.
Au quinzième siècle les horloges célèbres sont assez nombreuses; la cathédrale de Séville inaugure la sienne en 1401; Moscou, en 1404, a la sienne faite par un Serbe du nom de Lazare; Gian-Paolo Rinaldi, de Reggio, construit celle de Saint-Marc, à Venise. La célèbre horloge
de Strasbourg n’est terminée qu’en 1575 par son auteur Conrad Dasyporus; et Nicolas Lyppius, de Bâle, fait celle de Lyon en 1598.
Revenons sur nos pas; c’est sous Charles VII, c’est-à-dire dans la première moitié du quinzième siècle, que fut inventé le ressort spécial permettant d’exécuter des horloges portatives; un Français, Carovage ou Carovagius, qui vivait encore en 1480, est considéré comme le créateur de ces horloges, pourvues d’une sonnerie et d’un réveil. Un grand pas était donc accompli; chacun pouvait avoir chez soi, sur sa table, l’instrument qui compte les heures ; il pouvait même s’en faire accompagner en voyage. Rien n’est plus fréquent dans les collections que ces horloges; beaucoup sont remarquables par leur élégance et leur travail achevé, et souvent on trouve les boîtes en cuir frappé, munies d’une poignée, dans lesquelles on les renfermait pour les transporter sans danger.
A la Renaissance, la fabrication des horloges n’était pas seulement un art mécanique; à côté de l’ingénieur il y avait l’homme de talent et de goût qui cherchait à rendre aussi attrayante que possible la parure de son travail; aussi aucun luxe n’était interdit à son caprice: dans les statuts de la corporation, refondus sous le règne de François Ier, « les horlogeurs, comme les orfèvres, étaient autorisés à mettre en œuvre l’or, l’argent et toutes autres étoffes. » Ils n’y manquèrent pas; et qu’on ait entre les mains le travail des célèbres horlogers d’Augsbourg ou celui des artistes français, on y trouve, à des degrés divers, le goût, l’élégance et ce charme particulier résidant surtout dans la convenance des détails savamment subordonnés à l’ensemble.
Généralement, la forme de ces instruments horaires est celle d’un monument rectangulaire soutenu par des colonnettes ou des cariatides reposant sur une base et surmonté d’un dôme, très-souvent découpé à jour. Dans les premiers temps les parois elles-mêmes sont ajourées, afin de laisser mieux voir la complication et le jeu des rouages. Cette forme a d’ailleurs persisté jusque sous Louis XIII, comme le montrent plusieurs spécimens du musée de Cluny, et la célèbre horloge de Gaston d’Orléans, de la collection Dutuit.
Pourtant, vers le milieu du seizième siècle, l’ornementation s’était compliquée ; l’école d’Augsbourg, qui avait vu fleurir Werner, mort en 1544, et J. Schlottheim, quelque peu en retard sur la marche de l’Italie, montre, en 1579, la remarquable pièce appartenant à madame
i'clite liorlogc à dôme en cuivre ciselé et gravé, travail allemand de la fin du seizième, siècle;, les écussons des Farncse et les lions héraldiques qui les soutiennent ont été ajoutes posterieurement. (Collection Sauvageot, musée du Louvre.)
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
la baronne de Rothschild, où des bas-reliefs en argent repoussé et de précieuses gravures reproduisent les charmantes compositions d’Etienne de Laulne, et cette autre, non moins recommandable par le style, qui, dans ses cadrans multiples, offre non-seulement la marche des heures, mais celle des saisons et des astres, le quantième de chaque jour et les combinaisons d’un calendrier perpétuel. Ce chefd’œuvre astronomique est signé par Jérémias Metzker, lequel illustra l’Allemagne au seizième siècle, avec Nicolas Planckh, Martin Zollner et Christophe Margraff.
On rencontre un autre genre d’horloges, astronomiques ou autres, dont le mouvement horizontal est environné par une boîte gravée, découpée ou couverte de peintures émaillées exécutées à Limoges : ce sont les horloges de table. Le repas, chez nos ancêtres, était l’une des principales distractions des grands ; l’abondance des mets, les jeux auxquels donnait lieu l’art de boire, en étendaient la durée dans des limites telles qu’il fallait être averti de la course du temps pour savoir y mettre un terme. On ne s’étonnera donc pas du grand nombre et de la variété de ces instruments dont quelques-uns ont simplement un entourage en plaques de cristal.
Au dix-septième siècle, l’horlogerie allait subir une double transformation : d’abord celle exigée par la forme nouvelle du mobilier; ensuite celle résultant de la découverte physique qui modifia le nom même des grands monuments horaires. Galilée avait observé les lois de la pesanteur et les avait démontrées au moyen du pendule; en 1G02 il avait employé cet instrument nouveau dans des expériences qui amenèrent Iluygens à l’adopter pour les horloges. Nous l’avons dit pourtant, sous Louis XIII on se servait encore de l’ancien système, et f Allemagne attachait à de remarquables ouvrages les noms de Conrad Kreiser, Michel Snœberger, Altenstetter, Hans Buschrnann et Guillaume Peffenhauser.
Horloge ou pendule, du moment où l’instrument horaire devenait meuble, il lui fallait prendre un certain volume, soit qu’il dût figurer sur une cheminée, surmonter un bout de bureau, se suspendre au milieu d’un panneau, d’abord posé sur une console, puis isolé et ayant habituellement pour pendant un baromètre à cadran, forme qui se rencontre depuis le règne de Louis XIV jusqu’à la lin de celui île Louis XVI.
Une des premières formes que nous apercevions, c’est l’horloge à gaine, dont la boîte étroite et élevée convient également bien pour dissimuler les cordes et poids de l’ancien système ou pour laisser jouer à l'aise le balancier ou pendule. La seconde forme qu’on a appelée, nous ne savons trop pourquoi, religieuse, n’est guère qu’une modification ou plutôt une amplification de l’édicule de la Renaissance; le couronnement se complique, le contour se profile, des basreliefs et des groupes remplacent les simples gravures. C’est surtout à l’époque de Louis XIV, et sous l’impulsion de Boule, que le genre prend son plus grand développement; le bâti se couvre d’écaille à incrustations de cuivre; le cadran s’entoure de motifs en bas-reliefs allégoriques, et les consoles, terminées par un pendentif à fleuron, ont souvent leurs angles garnis de magnifiques acanthes. Le succès de ce genre de pendule fut tel en France qu’il s’y perpétua en dépit des modifications de la mode; en voici une sur laquelle on reconnaît sans peine les bronzes de Caffieri, c’est-à-dire le plein règne de Louis XV. A cette même époque, on avait enchéri déjà sur les incrustations de Boule : l’écaille avait pris la couleur rouge, bleue, verte, et la peinture était mêlée au bronze pour en augmenter l’effet.
Dans ce genre nous ne pouvons donner un meilleur exemple que le ravissant cartel de la collection de M. IL Barbet de Jouy. Les bronzes spirituellement ciselés s’enlèvent franchement sur un fond d'écaille verte et le profil élégant de l’ensemble comme le goût des acanthes ont bien cette saveur qui précise l’époque de la Régence.
L’Italie, il faut le reconnaître, fut des premières à se laisser entraîner au mouvement français, et l’on a pu voir à l’exposition en faveur des Alsaciens-Lorrains une pendule religieuse appartenant à madame la baronne de Rothschild, pendule embellie par ce travail difficile de pierres dures qu’on appelle mosaïque de Florence; son beau style, la sagesse même de son ornementation, semblaient la dater de la fin du seizième siècle plutôt que du dix-septième : le fond, en lapis de Perse, relevé de sobres ornements en pierres diverses, échappait encore à cette surcharge qui est souvent un signe de décadence. Pourtant une autre pendule à M. le baron Gustave de Rothschild, et que nous avons décrite déjà en parlant des meubles incrustés de pierres, excite une véritable admiration malgré son excessive richesse. Parmi les raretés appartenant au même amateur, citons une pièce tout en bronze portée
Pendule religieuse, incrustations de boule et bronzés ciselés, fin de l’époque de Louis XIV (Collection de M. Chocquel.)
sur sa console à jour formée par de beaux entrelacs rocaille, d’un style annonçant le commencement du règne de Louis XV. On pourrait la considérer comme le lien, le passage entre la forme religieuse et les cartels à suspension, si capricieux et parfois si élégants à la fin du même règne. On trouve de ces cartels accotés d’amours, surmontés d’un vase à guirlandes, qui se relient eux-mêmes aux pendules de cheminées dont il va être question.
A quelle époque peut-on faire remonter ces pendules à sujets ? 11 serait assez difficile de le dire. Nous voyons déjà chez M. le comte de Vogué une composition de Boule dont la base oblongue se surmonte d’un cadran contre lequel s’accotent les réductions en bronze des deux figures du tombeau des Médicis à Florence. C’est plus tard pourtant, et particulièrement sous Louis XV, que la pendule à sujet devient intéressante, car d’un côté elle prend un caractère historique, tandis qu’elle manifeste, de l’autre, certains traits de mœurs curieux à noter.
Anciennement la fabrication commerciale existait à peine; on travaillait peu pour le public, et chacun, en commandant un ouvrage, le faisait accommoder à ses goûts ou spécialiser pour sa destination. Souvent des armoiries, des chiffres timbrés d’une couronne nobiliaire, indiquaient pour qui l’œuvre avait été faite. Parfois la pendule perpétuait le souvenir d’un mariage; ainsi, dans un monument que dominent Vénus et les Amours, on voit des trophées guerriers mêlés aux attributs de la beauté ; puis sur un bas-relief représentant le mariage sous sa forme antique, surgissent les écussons réunis des deux époux et leurs chiffres dans des médaillons couronnés.
Les allusions historiques sont plus fréquentes encore: on sait quel retentissement eut la célèbre bataille de Fontenoy gagnée, en 1745, par le comte de Saxe en présence du roi et du dauphin; on ne s’étonnera donc pas de trouver une pendule qui la rappelle : sur un socle d’ébène garni de trophées guerriers, s’élève un bâti monumental surmonté d’un vase de fleurs à guirlandes pendantes ; le cadran, qui occupe le centre de ce bâti, est encadré d’un entrelacs formé d’un ruban et d’une tige de laurier en brillants ; à droite, Minerve assise, tenant une branche d’olivier et une couronne, pose son bras sur l’entablement ; à gauche, deux génies, l’un debout, l’autre posé sur des nuages, soumettent un plan à la déesse; entre ces génies est une
pile de livres dont le dernier, ouvert, porte ces inscriptions : Bataille de Fontenoy. — Traité de paix. A terre sont répandus des instruments de mathématiques. Il est facile de saisir le sens de cette allégorie; c’est le même que celui de la pendule commandée par madame de Pompadour pour être offerte au roi, ainsi que celle de Gallien dont il a été question page 569. C’est la sagesse couronnée par la victoire gouvernant la France et encourageant les arts et les sciences.
Malgré cet exemple d’œuvres importantes commandées spécialement pour les grands, il ne faudrait pas croire que la bourgeoisie naissante fut embarrassée de se procurer des ouvrages, non-seulement convenables à un luxe modéré, mais même parés d’une réelle élégance ; elle les trouvait d’abord dans les cartels à suspension dont nous avons déjà parlé, dans les pendules ornementales composées d’un cippe portant un vase à guirlandes, genre aujourd’hui fort recherché pour sa charmante exécution, et enfin dans cette pendule, répétée à grand nombre avec quelques variantes, dont la base ornée de draperies et guirlandes rattachées sur un masque supporte une figure allégorique de la vérité, sous forme d’une jeune femme tenant un serpent et un miroir et mollement appuyée sur un cippe renfermant le cadran. Le socle en ébène est lui-même orné d’une riche poste rajustée sur une coquille médiane en bronze, doré comme le reste à l’or moulu.
Quant à l’époque Louis XVI, décrire ce qu’elle a créé ce serait tenter l’impossible; là où domine la figure, c’est sous forme mythologique et avec cette prétendue recherche de l’antique qui a produit la génération délicate et charmante des Nymphes grandes daines à la taille svelte, aux extrémités soignées, aux poses d’une souplesse timide et voluptueuse à la fois. Falconnet, Boizot, Clodion sont les pl us éloquents interprètes du genre ; leurs modèles, souvent retouchés par eux-mêmes, toujours terminés avec soin, sont dorés au mat pour en faire mieux ressortir la perfection, et associés aux marbres précieux, à l’albâtre rehaussé quelquefois de fines peintures de fleurs, à la porcelaine tendre, à des bas-reliefs et accessoires enfin où se montre cette perfection inouïe de ciselure, caractère essentiel de l’époque.
D’ailleurs la pendule n’est plus une pièce isolée ; elle est le morceau capital d’un ensemble ornemental où les vases d’accompagnement à girandoles, les flambeaux, les bras appliques forment le plus harmonieux concert. Si le bronze en fait tous les frais et que la pendule offre
Cartel en bronze doré et ciselé sur fond d’écaille verte; époque de la Régence. (Collection de M. II. Barbet de Jouy.)
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
an sujet compliqué, les candélabres formés de femmes enlacées soutenant les lumières remplaceront les vases ; si la porcelaine doit y jouer un rôle, la pendule formée par un vase peint richement, orné et entouré de génies et de guirlandes, les vases d’accompagnement seront également en porcelaine, ou la pendule est formée d’un cippe bleu de roi portant le cadran et formant le milieu du sujet, et les vases sont du même bleu ornementé en bronze doré, à moins que de simplessocles rectangulaires ou cylindriques en porcelaine ne servent de base aux candélabres à figures.
Cartel Louis XVI en bronze ciselé et doré au mat. (Collection de sir Richard Wallace.)
Si variées que soient ces conceptions, il y a encore à compter avec les formes exceptionnelles ; citons entre autres la riche pendule de la collection de M. Léopold Double, si souvent figurée, ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette; sur son piédestal accolé de quatre consoles ressortent des médaillons à trophées, exécutés en pavage de diamants ; le vase élégant qui le surmonte est porté sur un piédouche godronné, couronné par une pomme de pin et garni de deux anses terminées par des masques barbus; il est enrichi lui-même de brillants et pourvu de deux zones mobiles, l’une indiquant les heures, l’autre les minutes; un serpent enroulé autour du piédouche se dresse en avant et, de son dard, marque l’instant précis que cherche l’observateur.
Il nous reste à dire un mot des pendules voisines de forme de celles dites à gaine et que l’on qualifie de régulateurs, parce que leur élément capital réside dans un grand pendule compensateur dont le poids, la longueur invariable et les oscillations isochrones dirigent le mouvement avec une régularité stricte. Citons le suivant pour son exquise simplicité : Sur un cube en acajou à moulures et rosaces de bronze doré du plus fin travail, s’élève une cage en glace encadrée d’acajou sur laquelle repose un second cube renfermant le cadran et décoré d’écoinçons à feuilles d’acanthe ; le cadran est peint, en émail, des douze signes du zodiaque, et porte toutes les indications relatives à la marche du temps ; la cage de glace permet de suivre le mouvement du magnifique balancier qu’elle renferme. Un vase en granit vert à couvercle, avec anses, guirlandes et piédouche en bronze doré forme le couronnement. Cette magnifique pièce porte le nom de Lepaute, horloger du roi, et la date de 1777. Elle prouve ainsi que l’extrême rigidité des formes n’est pas une invention des dernières années du règne de Louis XVI, mais qu’elle a commencé plus tôt qu’on ne le pense généralement.
Tous les régulateurs n’ont pas été réduits ainsi à leur plus simple expression ; on a pu en voir un au palais du Corps législatif signé de Manière; sa boite en acajou, garnie de riches bronzes dorés, servait de base à un groupe de figures allégoriques en bronze vert soutenant une sphère bleue à étoiles d’or.