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MÉTAUX DAMASQUINÉS

Voilà un art particulier de décorer les métaux dont l’origine n’a pas besoin d’être longuement cherchée ; au moyen âge et jusqu’à la Renaissance, toute œuvre orientale était qualifiée d’ouvrage de Damas. Il est incontestable, en effet, que c’est en Orient, et surtout dans le travail des armes, que la damasquine a été d’abord appliquée.

Mais la damasquinure n’est pas seulement un art moderne en Occident, les Grecs et les Romains l’ont connue ; on en attribuaii l’invention à Glaucus de Chios. Nos musées renfermen t de nombreux échantillons de bronze rehaussé de filets ou d’incrustation d’argent et d’or, et même des casques doublés de feuilles d’or. La fameuse table Isiaque trouvée chez un serrurier après le sac de Rome, en 1527, était richement damasquinée, ce qui prouve que les Egyptiens excellaient dans ce travail. C’est là un procédé que nous retrouverons chez les modernes. Pour obtenir ce résultat, on raye le métal subjectile avec la lime en forme de molette d’éperon, et on y fait adhérer la feuille de métal précieux en la frappant doucement au marteau pour la faire gripper ou adhérer à toutes les rugosités, on la polit et la travaille ensuite, soit en gravure ou autrement pour achever son ornementation.

Pour les incrustations, on grave dans la masse le dessin à exécuter, creusant la taille plus largement au fond qu’à la surface, et en laissant de petites pointes relevées, barbelures imperceptibles qui pénétreront dans l’or ou l'argent qu’on appliquera au marteau ; les filets ainsi fixés on les travaille pour leur donner la forme voulue: ici tiges minces et déliées, là feuilles élargies produites par la réunion d'un certain nombre de filaments contigus et aplatis, les uns en relief, les autres arasés au fond. La réunion de ces deux genres de travail est très-fréquente et produit les plus merveilleux effets, augmentés encore par le procédé de la gravure sur les surfaces d’une certaine étendue.

L’introduction en Italie du travail damasquiné s’explique naturellement par le contact constant des artistes du pays avec les Orientaux. Dans un remarquable mémoire inséré dans la Gazette des beaux-arts , M. Henri Lavoix fait observer que d’une parties républiques italiennes eurent des établissements permanents dans les pays musulmans d’outre-mer, et que, d’un autre côté, les artistes arabes séjournaient dans une grande partie des villes de la péninsule telles que Lise, Florence, Gênes, Venise, etc., et y introduisaient leur goût et leur manière de travail.

Au seizième siècle, la damasquinure, qui s’était d’abord appliquée à l’embellissement des armes et des armures, avait fait de tels progrès (jue Benvenuto Cellini en s’essayant à ce genre dit ceci : « J’y réussis si bien que j’exécutai quelques ouvrages infiniment plus beaux et plus solides que ceux des Turcs. Il y avait à cela plusieurs raisons : l’une était que je fouillais mes aciers plus profondément, l’autre que les feuillages turcs ne sont composés que de feuilles de colocasie et de petites fleurs de corona solis qui, tout en n’étant pas dépourvues d’élégance, ne plaisent cependant pas autant que les nôtres.

« En Italie, nous imitons différentes sortes de feuillages.

« Les Lombards en font de très-beaux en représentant des feuilles de lierre et de couleuvrée avec leurs élégants enroulements qui sont d’un effet si heureux. Les Toscans et les Romains ont été encore mieux inspirés dans leur choix en reproduisant la feuille d’acanthe, ou branche ursine, avec ses festons et ses fleurs contournées de mille façons et gracieusement -entremêlées d’oiseaux et d’animaux. C’est là où l’on voit qui a bon goût. Ils ont aussi recours aux plantes sauvages, telles que celle qu’on appelle mufle de lion. Nos vaillants artistes accompa-

I’aix en fer repoussé et damasquiné d'or et d'argent, travail italien du commencement du seizième siècle. (Collection de M. Ed. Bonnaffé.)

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gnent ces fleurs d’une foule de ces beaux et capricieux ornements que les ignorants appellent grotesques. »

Ces renseignements sont infiniment précieux pour distinguer le genre des diverses écoles italiennes. Si Benvenuto Cellini ne mentionne pas celle de Venise, c’est que son style était entièrement identique à celui des arabes; on y retrouvait la même intrication d’arabesques, les entrelacs et les enroulements infinis qui se multiplient sans confusion et produisent des variétés sans nombre sans sortir d’une donnée unique. C’est ainsi qu’on pourrait attribuer à l’Orient un magnifique plat en laiton gravé et damasquiné d’argent de la collection Dutuit, si l’on ne lisait en dessous sur une banderole : Ni:olo Rugina greco de Cor fii fece 1550.

Est-ce à ce Nicolo Rugina qu’il faut aussi attribuer un plat où, parmi des ornements arabes, figurent des médaillons à sujets, les uns antiques, les autres orientaux et enfin les derniers à costumes de la fin du seizième siècle? Sur le bord est la vue d’une ville avec cette devise : La cita de Corfù, et au milieu un écusson italien.

On rencontre beaucoup de ces plats avec aiguières, des braseros à anses latérales mobiles soutenues par des têtes de lions, d’autres à une seule anse également mobile comme celle des chaudrons; tout cela de forme élégante à moulures ornées de lauriers, fonds arabesques, acanthes et médaillons à figures, timbrés d’armoiries italiennes de Zon de Venise, Priuli Minio, Bembo, etc. C’est là une preuve du contact des artistes arabes et italiens, soit dans l’Italie même, soit dans les comptoirs où les Vénitiens avaient établi leur commerce ou bien leurs habitations de plaisance: « Nos villas, dit une chronique vénitienne, nos jardins en fleurs, vous les verrez en Romanie, en Grèce, à Trébizonde, en Syrie, en Arménie, en Égypte ; c’est là que nous trouvons à la fois nos profits et nos plaisirs ; c’est là que demeurent, pendant des séries d’années, nos enfants et nos neveux. » En effet, les Ca-Mosto avaient habité la Syrie, Sebastien Ziani, l’Arménie, les Bondumieri s’étaient fixés à Saint-Jean-d’Acre, les Zuliani, les Buoni, les Soranzi s’étaient enrichis à Tanger, à Tunis et sur la côte barbaresque. Tel est le tableau tracé par M. Lavoix, et qui suffit à expliquer le singulier mélange de style et d’art qu’on rencontre dans les bronzes et les laitons damasquinés de l’Italie.

Revenons maintenant à l’azzimina proprement dite, c’est-à-dire,

aux incrustations d’or et d’argent sur acier. Bien que ce soit particulièrement dans les armes que cette branche de l’art se soit exercée, nous nous arrêterons surtout aux objets curieux tels que la cassinette ou coffret décrit par M. Lavoix, puisqu’il semble marquer en Italie le point de départ de l’azzimina pour la curiosité. Cette pièce, inscrite du seul nom de son auteur, est datée par les cartes géographiques qui ornent son couvercle et appartient au premier tiers du seizième siècle. Le style du décor est ce qu’on appelle arabesque, bien qu’il présente une appropriation de l’ornementation orientale au goût italien. On y remarque une délicatesse, un fini qui exclut toute idée d’un art à son début. Paolo devait avoir travaillé longtemps avant d’avoir conçu ce coffre, et il pratiquait une industrie arrivée à toute sa perfection.

Avant lui peut-être, c’est-à-dire vers 1520, le chevalier Serafino de Brescia avait acquis une réputation comme damasquineur. Il est inutile, aujourd’hui, de parler du talent de Giorgio Gliisi , de Manloue, dont tout le monde a pu admirer un magnifique ouvrage à l’exposition de San Donato; cette pièce, datée de 1554, étend un peu la durée des travaux de l’artiste, fixée par M. Lavoix, d’après G. B. Bertano ou Britanno, entre 1554 et 1549.

Quant à Milan, les azziministes y sont nombreux; c’est Giovanni Pietro Figino ; Bartholommeo Piatti ; Francesco Pillizzone, dit le Basso ; Martino Ghinello; Carlo Sovico, orfèvre; Ferrante Bellino et Pompeo Turcone, artisans en fer; Giovanni Ambrogio, tourneur; Filippo Negroli ; Antonio Biancardi ; Bernardo Givo ; Luccio Piccinino, qui lit la célèbre armure d’Alexandre Farnèse; Bomero, qui travailla pour Alfonse II d’Este. Il faut encore citer Paolo Rizzo, de Venise, auquel on avait attribué d’abord la cassette du premier Paolo.

Nous avons eu occasion de parler sur le style des travaux de ces divers artistes en traitant des armures et nous chercherons s’il n’y aurait pas à réclamer dans ce genre la part de la France bien avant l’apparition de Cursinet, armurier de Henri IV.

Evidemment, dès le commencement du seizième siècle, la damasquine était employée en France, comme en Italie, pour relever les objets usuels et portatifs, tels que montures d’escarcelles, couteaux et fourchettes, trousses de veneurs, etc. Nous pourrions même citer des parties d’armures du plus beau style, dont le travail est évidemment

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français : tel un magnifique bouclier aux armes d’Albon, qu’on a pu voir à l’exposition au profit des Alsaciens-Lorrains.

S’il demeure hors de doute que la damasquinure a été en usage chez nous, au seizième siècle, elle n’a cessé, depuis, de s’appliquer à des objets de luxe. Nous avons vu des objets mobiliers et jusqu’à des mouchettes offrir sur leurs branches et les parties planes, les culots, les coquilles et même le soleil, ornements habituels de l’époque de Louis XIV. Les trousses de veneurs, les nécessaires portatifs de la même époque et du règne de Louis XV montrent aussi d’élégants couteaux, des fourchettes articulées où l’or incrusté déploie ses méandres avec une grâce infinie.

ORIENT

Nous l’avons dit, l’art de la damasquinerie nous est venu évidemment des Orientaux ; on sait quel est le luxe des peuples de ces diverses contrées, l’Inde, la Perse, la Chine et le Japon, et combien le soin d’orner les objets destinés au culte excite leur ardeur et leur zèle.

En Chine, dès 1496 avant notre ère, on voit l’or et l’argent relever les formes du bronze et s’appliquer en filets déliés ou en plaques, c’est-àdire par les deux procédés usités plus 'tard chez les musulmans et les peuples italiens. Nous avons dit un mot déjà des bronzes ornés consacrés au culte en Chine sous la dynastie des Chang (1766 avant’ notre ère) ; nous insisterons ici sur la perfection du travail d’incrustation qui les orne : les métaux précieux y circulent en linéaments d’une délicatesse extrême, s’y étalent en placages bien profilés et alternent parfois avec des dessins tracés au pinceau avec des oxydes qui ont fait corps avec le métal et résistent autant que les incrustations; dans quelques pièces des applications de malachite varient encore les effets qu’accentuent d’ailleurs des patines savantes, les unes noires comme le fer poli, les autres olives foncées, les dernières d’un rouge vif et puissant comme l’oxydule de cuivre.

Ce travail se trouve sur des vases aux formes variées presque toujours consacrés par des légendes historiques ou honorifiques, sur des figurations d’animaux antiques formulés en récipients d’autel et même sur d’élégantes figures aux vêtements relevés de bordures et d’emblèmes.

Au Japon la damasquinure s’applique au fer fondu et forgé, au bronze et concourt souvent à des travaux tellement fins qu’on les classerait bien plutôt parmi la bijouterie que dans les bronzes. Dans l’Inde il en est de même : la damasquinure et les nielles se réunissent pour l'embellissement des coupes élégantes, des boîtes à bétel et d’une foule d’autres produits rivaux des armes merveilleuses du même pays; et cet art de la damasquinure s’est maintenu avec une telle persistance que les dernières expositions universelles nous ont montré des coffrets variés de forme, en fer, entièrement couverts au dedans et en dehors de végétations multiples en or d’une incroyable richesse. Ce travail s’exécute à Kosli au Bengale et se vend à un prix incroyable de bon marché.

Il est d’ailleurs un genre de damasquinure spécial à l’Inde et dont l’effet est des plus artistiques : nous voulons parler des incrustations d’argent sur un métal noir, mat, très-cassant, qui paraît être composé en grande partie de nickel ; sur ce fond absorbant les artistes jettent les réseaux arabesques, les fleurs ornemanisées, les frises du style le plus élevé ; souvent l’argent arase la surface et se détache par la seule puissance de son blanc éclatant; d’autres fois il forme relief et se trouve ciselé avec une perfection inouïe ; il arrive même que sur ce travail distingué, l’artiste détache encore des alvéoles où viennent s’insérer des rubis en cabochons qui rehaussent le blanc de l’argent et rendent la damasquinure rivale de la plus belle orfèvrerie. On trouve ainsi des bouteilles, des aiguières, des coupes dont quelques-unes paraissent remonter à une époque ancienne.

La damasquinure persane n’est pas moins riche que celle de l’Inde ; comme elle, indépendamment des armes, on la trouve appliquée sur des objets en fer d’une extrême élégance ; mais où elle se montre sous ses formes les plus variées, c’est dans les grands plats dits vases de Chine dont il a été question déjà, et dans les flambeaux, portetorches et autres ustensiles du culte comme les lampes votives, ou encore dans les coupes à boire, miroirs et autres objets symboliques ou cabalistiques. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit déjà du caractère de ces objets et des légendes curieuses qui courent à leur surface; l’or et l’argent recouvrent habituellement celle-ci. Mais il faut se garder de repousser de la série damasquinée beaucoup de pièces du genre où l’on ne voit plus trace de métaux précieux : à

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une certaine époque la spéculation barbare arrachait ces métaux pour les jeter au creuset ; on retrouvera la trace de leur application par la série des petites denticules soulevées dans le cuivre ou le laiton au pourtour des surfaces qui devaient être recouvertes. Dans les flambeaux où certaines inscriptions ont jusqu’à quinze centimètres de hauteur, cette trace est très-visible.

Vase de l’Inde en métal noir incrusté d'argent. (Ancienne collection de M. Seclian.)

Nous avons cité précédemment certains artistes du bronze et de la damasquinure, notamment maître Mohammed fils d’Eiz Zéin, auteur de la cuve conservée au Louvre, et Schogia fils de Hanfar, natif de Mossoul. On en pourrait trouver beaucoup d’autres encore, notamment Zin-Eddin ; mais disons toutefois que la signature la plus fréquente est celle de maître Mohammed el Kourdi, Mahomet le Curde, qui a imposé son nom entier ou abrégé à beaucoup de produits voisins de l’époque de la Renaissance et dont quelques-uns sont chargés d’armoiries italiennes.

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