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BOITES ET TABATIÈRES

Est-il besoin d’expliquer pourquoi nous avons détaché les boîtes de l’orfèvrerie et de la bijouterie? Ces petits monuments, d’une période spéciale et bien déterminée, ont un caractère propre ; on pourrait presque dire que les artistes créateurs ont trouvé le seul style qui leur convient, et il y a justice à ajouter que c’est à la France que sont dus les chefs-d’œuvre du genre.

La mode a multiplié, dans ces derniers temps, le nombre des amateurs de tabatières, et les dernières expositions, celle en faveur des Alsaciens-Lorrains, celle de l’histoire du costume, ont montré la richesse de certaines suites et les merveilles d’art qu’elles révèlent. Il est des boîtes que la beauté de la matière, la perfection de la ciselure, le mérite des émaux peints ou des miniatures, élèvent aux plus hauts prix, sans qu’on puisse accuser ces prix d’exagération et les attribuer à un caprice susceptible de s’évanouir devant une mode nouvelle.

Au surplus, par l’effet d’un legs heureux, fait au Musée du Louvre par M. et Mme Philippe Lcnoir, et par la savante notice rédigée par M. Henri Barbet de Jouy, l’éminent conservateur, le public va pouvoir

comprendre l’importance de cette spécialité. Voici les noms d’artistes qu’on rencontre dans la nouvelle collection :

1754. Jean Ducrollay.

1757. Jean-Charles Ducrollay.

1759. Pierre-Joseph Antoine.

1745. Jean Moynat.

1752. Charles-Barnabé Sageret.

1752. Jean George.

1754. Pierre-Jean Bellangé.

1755. Mathieu Coiny.

1761. Louis-François-Auguste Taunay.

1768. Joseph-Etienne Blerzy.

1768. Jean-François Mathisde Beaulieu.

1772. Pierre-Jean Lenfant.

1774. Barthélemy Pillieu.

1779. Adrien- Jean-Maximilien Vachette.

1784. Barbe.

XVI1P s. Daniel Chodowiecki, de Dantzig.

— Neuber, de Dresde.

On remarquera sans doute que ces noms appartiennent tous au dixhuitième siècle, qui est effectivement la véritable époque des tabatières ; les boîtes antérieures, notamment celles du règne de Louis XIV, trèsreconnaissables à leur style ample et à leur dimension, indiquant le plus souvent des bonbonnières, étaient encore l’œuvre des orfèvres de l’époque. Ce n’était pas alors une fabrication pouvant alimenter, à elle seule, une branche spéciale de l’art. Mais bientôt la boîte devint un bijou indispensable ; elle s’ingénia à revêtir des formes diverses, à mettre en relief toutes les matières, à satisfaire tous les caprices. Pour l’étudier avec fruit, il faut donc, ainsi que l’a compris M. Barbet de Jouy, établir un classement par groupes, réunissant les choses qui ont entre elles une certaine affinité. C’est ce que nous allons faire.

Pierres dures , mosaïques , incrustations. Nous trouvons ici presque toutes les matières dont il sera question aux gemmes ; quelques pièces sont taillées en plein dans la masse comme le cristal de roche, certaines agates et calcédoines ; mais, dans beaucoup de cas, les morceaux divers polis en table et choisis parmi les plus purs et les plus curieux

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que puisse offrir la pierre, sont rapprochés au moyen d’une monture à cage finement ciselée. Ce que l’on remarque ce sont les agates orientales ou arborisées, le labrador, la lumachelle aux taches irisées, le lapis de Perse, etc.

A côté de ces morceaux viennent les mosaïques, les unes en pierres dures taillées en relief et représentant des vases de fleurs, des oiseaux, des arabesques, les autres en pierres dures à surface plane dans le genre des mosaïques de Florence ; puis les mosaïques de Rome, dont quelques-unes, de l’école du Vatican, reproduisent des sujets et des monuments avec une linesse et un rendu merveilleux.

Les incrustations ont cet intérêt particulier, qu’on y rencontre les plus anciens spécimens, c’est-à-dire ces belles boîtes en écaille blonde où l’or ciselé dessine des groupes, des monuments et des arabesques accompagnés de ce fin piqué d’or mentionné dans les pages précédentes. Quelquefois l’or est mêlé à des découpures de nacre gravée, ce qui indique la fin du règne de Louis XIV ou l’époque Louis XV. Les autres boîtes incrustées sont généralement en nacre avec des ornements et trophées de burgau, d’ivoire teint, de fer et d’or ciselés ; ces compositions, souvent exécutées avec un soin minutieux, font rivaliser les matières les moins rares avec les gemmes précieuses.

Orfèvrerie pure. Nous réunissons ici les véritables travaux d’orfèvrerie, c’est-à-dire ceux où l’or ciselé de plusieurs tons occupe la place principale. Rien de plus gracieux que ces bordures à rubans et guirlandes de fleurs en or blanc, rouge, vert et jaune encadrant des médaillons à bergeries ou des amours d’une délicatesse infinie de ciselure; parfois la recherche du travail est rehaussée encore par le prix d’une ceinture de brillants entourant la boîte ou d’un groupe de diamants posé en arabesque sur le bec. Déjà apparaissent les émaux translucides étendus sur des fonds partiels gui Hochés, suivant une méthode introduite sous Louis XV et qui deviendra universelle pendant le règne suivant; ces fonds entourent des médaillons chargés de trophées amoureux ou champêtres. Souvent, dans un but de variété sans doute, les artistes ont fait saillir au pourtour des boîtes, des pilastres et des cariatides qui, détachés sur les fonds guillochés émaillés en bleu, grenat, vert, gris de fer, etc., donnent à l’ensemble l’aspect d’une monture d’orfèvrerie à cage.

Nous devons signaler dans cette section, des boîtes qui vont servir

de passage à la section suivante: ce sont celles où des bouquets ciselés en relief sont coloriés en émaux opaques dans la manière de Joaguet, et cherchent à imiter la nature. Ce genre contemporain des porcelaines de la Saxe a peut-être été influencé par elles ; car nous avons vu des bouquets jetés en émail sur une orfèvrerie guillochée et ciselée, de même que la Saxe a semé de bouquets peints des corbeilles de porcelaine à fond quadrillé imitant le jonc tressé.

Orfèvrerie émaillée. Les boites émaillées sont de deux sortes; il en est où le fond d’or est semé d’appliques d’or découpées selon la silhouette d’un dessin donné et ornées de peintures en émaux opaques ; d’autres sont émaillées directement sur le travail d’orfèvrerie dont les

Boîte en écaille blonde posée d’or, ornée d’nnc miniature; époque de Louis XVI. (Collection de M. le docteur Tiogey.)

encadrements en relief ciselé montrent seuls le métal. Nous ne considérons pas comme appliques les médaillons peints par Petitot, ou dans son genre et qui, souvent engagés dans un cadre de diamant ou placés parfois sous un cristal de roche, ressortent au milieu du couvercle ; ce n’est pas Là une partie intrinsèque de la boite: c’est une curiosité ajoutée à une autre. Le plus souvent les médaillons émaillés sont détachés par des fonds guillochés d’or ; certains de ces médaillons, peints par Degault, imitent des bas-reliefs d’ivoire; d’autres, simples grisailles, sont de Lame; parmi les copies de tableaux, il y a des Téniers et d’autres paysanneries de l’école flamande, des bergerades dans le genre de Watteau et Lancret, et jusqu’à des fleurs.

Quant aux médaillons posés sur le couvercle des boîtes, ils peuvent fournir les éléments d’une curieuse étude touchant les artistes qui se sont consacrés à l’émaillerie des peintres à la suite de Petitot. Nous donnerons ci-après la liste de ces hommes qui ont fourni un contingent remarquable à la peinture de portrait, à l’histoire et au genre.

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Orfèvrerie à miniatures. Ici l’importance et le nombre des peintures rapportées nous engagent à subordonner le principal à l’accessoire. Souvent, en effet, la plus magnifique miniature ressort sur une simple boîte d’écaille cerclée et doublée d’or, et la pièce d’orfèvrerie d’un travail exquis porte une copie médiocre d’après un maître secondaire. Aujourd’hui, la curiosité a fait sortir de leurs cachettes les portraits intéressants, les scènes microscopiques et spirituelles peintes par Van Blarenberglie, les miniatures de Hall, d’Augustin, de Saint, et ces merveilles sont désormais assurées contre la destruction dont beaucoup étaient menacées. La collection Lenoir renferme l’un des plus curieux Blarenberglie qui se puissent rêver; il montre le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères de Louis XV, travaillant dans son cabinet. Assis devant un bureau, l’homme d’État reçoit des papiers des mains d’un secrétaire, tandis qu’un valet de chambre prépare sur un lit de repos le costume et les insignes dont le ministre va se parer pour aller à la cour. Dans la pièce figurent les Greuze, les Wouwermans, les Van Ostade, les Gérard Dow, les Pater formant la collection du duc amateur de tableaux. Cette peinture est datée de 1757. D’autres pièces du maître peuvent être citées même après celle-là : ce sont des parades foraines, des marines, des vues de villes, car on sait qu’il excellait dans tous les genres; grâce au legs Lenoir et aux merveilleux morceaux recueillis dans les cabinets de la famille de Rothschild, de MM. Edouard André, Gust. Delahante, F. Le Conte, M. le duc de Richelieu, les plus belles peintures et les boîtes les plus curieuses sont désormais classées en France. L’iconographie y a trouvé des documents inappréciables, et l’on y remarque tant de perfections que l’on devient indulgent pour l’excentricité d’une mode qui a fourni tant de belles choses.

Vernis Martin. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit, page 105, de cette famille d’habiles vernisseurs; elle ne pouvait manquer de s’emparer d’une branche d’industrie aussi lucrative que celle de la fabrication des boîtes, et elle y marqua dans deux genres bien différents. Le plus important, sinon le plus nombreux, est la série des boîtes à sujets; sur un fond ambré rappelant la nuance de l’or ressortent des compositions dans le goût du temps : groupes d’amours et de colombes, entourés d’ornements ou de fleurs, scènes mythologiques, coquettement encadrées; ou bien, avec une vigueur égale, ce sont des

sujets copiés des maîtres comme ceux exécutés eu émaux dont il a été question déjà. Beaucoup de ces peintures sont fort remarquables et l’on regrette souvent de ne pouvoir y appliquer un nom, car, certes, les Martin n’ont pas fait eux-mêmes ces choses si diverses de goût, de style et de touche. Il y a eu, parmi leurs auxiliaires, des artistes de grand talent. Le second genre est celui qui paraît leur être plus personnel ; ce sont les quadrillés écossais, les rayures imitant les étoffes desoie de Lyon, toute cette fantaisie charmante que les orfèvres imitaient à leur tour avec les émaux opaques ou translucides. Dans bien des cas, ces boîtes sont enrichies, soit d’émaux, soit de miniatures rapportées.

Élui en vernis Martin, monture en or ciselé; époque Louis XVI. (Collection de M. le docteur Piogey.)

Bottes diverses. Ici viennent se ranger les pièces en toutes sortes de matières : porcelaines tendres et dures, émail de Saxe, laques du Japon, ivoire sculpté, écaille fondue, etc. Si l’on voulait former autant de divisions spéciales qu’il y a de genres, on multiplierait à l’infini les descriptions. Qu’il suffise de dire que dans cette masse hétérogène les amateurs peuvent trouver des spécimens curieux pour l’histoire de l’art : l’Europe à la recherche d’une poterie fine et blanche analogue à celle des Chinois, s’essayait dans de petites pièces dont les encyclopédies parlent avec mépris. Or, ces pommes de cannes, hecs à corbin et tabatières auxquels on refusait le nom de porcelaine, offrent précisément la preuve des efforts et du génie de nos ancêtres ; Rouen, Saint-Cloud, Chantilly, Mennecy se révèlent par les plus charmantes compositions ; la Saxe et Capo di Monte offrent des échantillons d’une perfection et d’un goût qu’on chercherait vainement dans les grands vases. La monture plus ou moins riche de ces spécimens les a heureusement soustraits à l’indifférence et à la destruction. Nous devons encore au prix de ces montures la conservation de précieuses pièces orientales, boîtes à bétel de l’Inde transformées en tabatières, qui eussent péri avec la mode des boîtes.

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Un mot sur cette mode poussée jusqu’à la folie. Nous n’avons point à remonter à l’origine du tabac, dont le nom vient de Tabago, l’une des Antilles, ni à son introduction en Europe, par Nicot ; encore moins nous occuperons-nous des discussions violentes que sou emploi suscita chez les savants, discussions sans effet, qui ne nous ont laissé à retenir qu’une tirade amusante de Molière. En dépit de Fagon et de la science, la poudre de tabac fut accueillie par les grands, et naturellement, il fallut que les récipients destinés à la contenir devinssent des objets

Carnet d’ivoire orné d’un portrait en silhouette (au physionotrace) ; époque de Louis XVI.

(Collection de M. le docteur Piogey.)

de luxe. Le fait admis, la mode voulut que les gens comme il faut, qu’ils fissent usage ou non de la poudre de nicotiane, eussent des boîtes pour chaque saison; on alla plus loin, le bon ton voulut qu’on en changeât tous les jours ; les raffinés en portaient même sur eux plusieurs à la fois. Dans ses intéressants mémoires sur l’orfèvrerie, M. PaulMantz raconte que le prince de Conti laissa en mourant près de huit cents tabatières à sa succession. On comprend qu’il y avait là de quoi exciter la verve critique [des philosophes. Les plus charmantes femmes de la cour, y compris Mme de Pompadour, achetaient ou faisaient raccommoder à Duvaux leurs tabatières en orfèvrerie, pierres dures ou porcelaine de Yincennes. Beaucoup, parmi ces victimes de

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la mode, trouvaient sans doute peu agréable la saveur âcre et piquante du tabac, et le faisaient parfumer. Ce fut un prétexte à la création des boîtes dites à deux tabacs , dont les compartiments étaient établis dans le sens de la longueur, avec couvercle s’ouvrant à chaque extrémité, sur une charnière médiane, ou bien à deux cases superposées, la boîte, à double face, ayant un couvercle orné en dessous comme en dessus.

Ne négligeons pas un dernier avertissement à donner aux amateurs prudents: au dix-huitième siècle, la facilité des mœurs avait suggéré aux peintres l'idée de reproduire une foule de scènes érotiques, puisées dans la mythologie, on empruntées à la littérature secrète du moment. Les curieux de ces sortes d’ouvrages avaient pourtant encore assez de pudeur pour ne pas divulguer leur goût, et ils faisaient enfermer, dans un double fond de leur tabatière, l’émail ou la miniature réservés pour les regards peu susceptibles de s’effaroucher. A l’extérieur, la boîte a l’aspect le plus innocent ; ses peintures sont chastes, son décor du meilleur style; mais vient-on à toucher certain ressort, dissimulé dans les reliefs de la monture, la peinture du couvercle ou le fond de celni-ci, ou bien encore le dessous de la boîte se soulève et laisse voir des choses que l’on admettrait à peine au musée secret de Naples, à côté des bronzes de bile de Caprée. Dirons-nous que parmi les tabatières à double fond il y en avait d’innocentes? Non, le mot ne serait pas absolument exact : il yen avait qui ne blessaient point le regard ; on y voyait l’image charmante d’une femme aimée, dont on ne voulait pas compromettre la réputation, ou dont le culte secret devait rester un mystère.

Nous n’essayerons pas de donner une idée de la forme des boites ; leur destination y entrait pour quelque chose ; mais le caprice infini faisait le reste; les bonbonnières étaient plus particulièrement circulaires, à surface bombée ; les boîtes à mouches, plus petites, circulaires aussi, avaient un couvercle plat. Quant aux tabatières, celles à contour tourmenté et à bec très-accusé sont presque toutes de l’époque Louis XV. Sous Louis XVI, la forme ovale ou rectangulaire à angles coupés devient dominante; mais, que d’exceptions, que de variétés! On comprend bientôt que la forme n’est que l’un des éléments d’une détermination sûre d’époque et de style.

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