‹ Histoire du mobilierChapitre 6 sur 77 · ZZ · texte numérisé non relu

ZZ

Coffret sculpté, à poignées et

ferrures ciselées; travail allemand de la fin du quatorzième siècle. (Ancienne collection Alf. Gérentc.)

répand; les navigations lointaines procurent les meubles d ’Yndie, les coffrets peints à la façon de Turquie, les tapis orientaux et ces porcelaines de Chine qu’on se procurait si facilement au Caire que Belon ne pouvait croire qu’elles vinssent véritablement de l’Orient extrême.

Il est facile, au reste, de se rendre compte aujourd’hui des richesses que pouvait renfermer un palais en 1589 ; Y Inventaire des meubles de Catherine de Médicis, publié par M. Edmond Bonnaffé, est à cet égard aussi instructif que possible et nous allons lui emprunter la description de l’arrangement compliqué d’un lit de parement rédigée par le tapissier Trubart.

« Ung lict à doubles pentes à campanes au gros poinct de tapisserie de soye rehaussé d’or et d’argent, garny de six pentes de tapisserie trois pour le haut et trois pour les soubassemens, quatre pentes de damas blanc figuré d’or, sur lesquelles y a des bandes de broderie d’or et d’argent cliquant, pour servir au dedans du lict, quatre quenouilles du mesme damas, trois grand/, rideaux de mesme damas garnys d’une bande d’ouvrage de soye rehaussée d’or et d’argent par dehors, et par dedans d’une bande de broderie d’or et d’argent cliquant avec des chiffres, quatre bonnes grâces de tapisserie de soye rehaussée d’or et d’argent doublée du mesme damas blanc figuré d’or semblable aux rideaux, la couverte de parade de mesme damas blanc figuré d’or garny de pentes de broderie d’or et d’argent cliquant au lieu de passement. Le tapis de table traînant de mesme damas, garny d’une bande de tapisserie de soye rehaussée d’or et d’argent faicte en cordelière, le bas d’une bande de tapisserie de soye à campane rehaussée d’or et d’argent. Ung dez à doubles pentes, les pentes de dehors faictes de tapisserie de soye à gros poinct, rehaussée d’or et d’argent, de damas blanc figuré d’or garny d’une bande de tapisserie de soye rehaussée d’or et d’argent façon de cordelière, la queue et le fond moictié de damas blanc figuré d’or et l’autre moictié de mesme, les pentes de dehors, les dictes pentes doublées de taffetas blanc, la queue et le fond doublés de bougran blanc, sur deux aulnes en quarré. »

N’oublions pas qu’il s’agit ici d’un lit royal, et pour revenir à des choses moins exceptionnelles, renvoyons à Cluny, où la garniture provenant du château de Villepreux et ayant appartenu à Pierre de Gondy, évêque de Paris, montrera le luxe du seizième siècle sous un aspect

plus modeste, et permettra de composer un lit mieux approprié aux besoins actuels.

Nous ferons ressortir encore celte particularité importante que l’inventaire de Catherine de Médicis montre réunis en grand nombre les cabinets en ébène marqueté d’ivoire et ceux façon d’Allemagne, c’est-à-dire, marquetés de bois divers, mais qu’il passe sous silence les meubles sculptés, qui devaient être encore en usage, comme le pourraient prouver ceux aux chiffres d’Henri 11 et au double croissant qu’on rencontre dans les musées et chez les curieux. C’est une indication pour le mélange possible de ces trois espèces dans un même ensemble. On est encore dans le seizième siècle pur tant que n’apparaissent pas les pièces un peu alourdies de l’époque d’Henri IV qui mènent directement au style Louis XIII.

Le mobilier de cette époque de transition, triste parfois à cause de l'abus du bois d’ébène, a déjà certaine pompe annonçant le siècle de Louis XIV ; et quand nous parlons de mobilier, nous n’entendons pas sortir des pièces d’apparat plutôt luxueuses qu’utiles. C’est encore là le caractère de l’époque du grand roi ; chacun a vu ce qui reste de Versailles et les merveilleuses pièces dont a hérité le Louvre à la suite dès révolutions qui les ont chassées des résidences royales ; voilà ce dont était formé l’arrangement des palais des grands. Germain Brice décrivant le palais Mazarin en 1008, dit: « 11 n’y a point de lien dans Paris où il y ait plus de curiosités, ni qui soit rempli d’une plus grande quantité de meubles précieux, (pie celui-ci Pour des meu-

bles, on en voit partout de magnifiques, dont on change à chaque saison de l’année — Après avoir passé plusieurs chambres de pleinpié, tendues de riches tapisseries rehaussées d’or et d’argent, on entre dans une longue galerie, remplie de chaque côté de cabinets garnis de pierreries et de ciselures d’or et d’argent qui sont sur des tables de marbre ou de pierres rapportées. On y verra aussi des vases de jaspes et d albâtre, de diverses grandeurs, avec de petites statues de bronze, d un travail exquis. Le plancher de cette galerie est couvert d’un tapis de Turquie tout d’une pièce, d’une longueur extraordinaire. Les appartements d en bas ne sont pas moins magnifiques. Toutes les salles qui le composent sont pleines de cabinets d’Allemagne et de la Chine, avec des col 1res de vernis du Japon, d une légèreté et d’une odeur admii able — Dans une autre chambre qui est proche, il y a de grandes

Haute chaise en noyer du règne de François Ier. (Collection de M. A. Moreau.) — Fauteuil semi-circulaire, à pivot, peint, dore et verni; travail allemand du quinzième siècle. (Collection de M. Rccappc.)

tables de pierres rapportées et de marbre. La galerie basse et le salon par où on doit passer, sont aussi remplis de bustes et de statues antiques. Cette galerie est de la même longueur que celle dont on a déjà parlé. Enfin on ne saurait trouver ensemble une plus grande variété de belles choses, des horloges, des pendules extraordinaires, des statues d’argent et de vermeil doré, des vases de même matière et en grand nombre. »

On ne saurait chercher un tableau plus complet et prouvant mieux l’absence du mobilier d’usage; pour trouver celui-ci intime et coquet, il nous faut arriver au règne de Louis XY, ce roi qui désertait les grands appartements pour se réfugier dans les réduits à portes dérobées et à escaliers secrets.

Mais alors, si l’emphase a disparu, le caprice exagéré prend sa place, tout se contourne ; le tarabiscoté, le chantourné, les chicorées exubérantes, apparaissent dans toutes choses; le simple est inconnu. C’est l’époque difficile entre toutes pour l’homme de goût, car le laid y coudoie ce qui n’est que fantaisie ou élégance outrées, et, par un choix judicieux, on peut, en écartant les exagérations, œuvre évidente des artistes de peu de valeur qui ne saisissent les idées que par leur côté excessif, trouver les éléments d’un mobilier charmant de chambre à coucher, de boudoir ou de retira. Là commence l’ère remarquable des ciseleurs, et les bronzes appliqués sur l’ébénisterie, comme ceux des flambeaux, des girandoles et des lustres, sont souvent d’un admirable travail et d’une conception pleine d’esprit.

De l’époque Louis XY1 nous dirons peu de chose ; le goût y porte tout le monde et elle est parfaitement connue ; son caractère de simplicité coquette est une spirituelle protestation contre les racailles et le dévergondage des meubles précédents. Là, tout ce que nos habitudes actuelles peuvent demander se rencontre sous les formes les plus délicates. La rareté, le haut prix, la crainte des contrefaçons, voilà les seuls écueils que puisse rencontrer le curieux.

On voit par ce rapide aperçu combien la formation d’un mobilier historique offre de difficultés, combien il y faut apporter de soin et de tact afin d’éviter les anachronismes. Dès les temps anciens, l’amour de ce qui est curieux et rare avait introduit dans les intérieurs celte variété heureuse qui caractérise si parfaitement le goût du collectionneur. Les Romains voulaient s’entourer des objets précieux que la

conquête ou le commerce lointain pouvaient leur procurer ; le moyen âge eut les mêmes tendances, et la recherche de l’exotique ne fit que croître avec le temps. Chez nous, les croisades furent une première révélation ; les guerres d’Italie achevèrent l’œuvre et suscitèrent notre renaissance.

Les ouvrages orientaux, les riches tapis, les antiques, ont donc le droit de figurer dans les mobiliers anciens pour en augmenter le charme; c’est ce qui ressort des descriptions qui précèdent. Au dixseptième siècle, l’Inde et la Chine peuvent mélanger leurs produits à ceux de notre industrie nationale ; sous Louis XV, la porcelaine s’impose partout ; c’est le moment de l’épanouissement de notre manufacture nationale et de la découverte en Saxe de la pâte dure semblable à celle des Chinois ; non-seulement la table, mais les cheminées, les meubles, les consoles se couvriront des groupes, des vases, des girandoles de nouvelle invention, ce qui ne veut pas dire que les ouvrages orientaux doivent être proscrits. Ceux-ci perdent un peu de leur vogue sous Louis XVI, et la porcelaine de France tend à prendre leur place ; avec ses peintures délicates, ses couleurs douces et variées, la porcelaine de Sèvres s’harmoniait merveilleusement avec les placages de bois de rose et les ciselures rivales du bijou, avec les bronzes dorés au mat et les orfèvreries fines prétendant au style antique. L’art, disons plus, la science consiste donc à savoir choisir ccs éléments divers et à les combiner de telle sorte que le goût soit satisfait sans préjudice pour la vérité historique : alors l’impression est complète et le visiteur croit revivre à une autre époque.

En arriver là est. difficile sans doute; il a fallu non-seulement de grands sacrifices, mais des circonstances heureuses, pour permettre à quelques curieux de compléter un salon, une chambre à coucher, un boudoir, avec des choses non-seulement anciennes, mais d’époque bien précise. Aussi chacun cite le salon Louis XIV de M. Léopold Double, et ce boudoir charmant de la Dutlié, où le plafond, les boiseries peintes sont accompagnés de tous les accessoires d’origine recueillis patiemment, poursuivis au feu des enchères publiques ou arrachés au marteau des démolitions. On admire aussi les appartements somptueux de la famille de Rothschild, où l’on s’attend à chaque instant à voir apparaître les sympathiques figures de Marie-Antoinette et de Mme de Lamballe, dont le souvenir est partout évoqué.

Page 1