MOBILIER ÉCLECTIQUE
Ces difficultés ne doivent pas décourager ceux qui désirent emprunter au passé les objets dont ils s’entourent ; si l’histoire leur échappe par la rigueur de ses exigences, ils peuvent adopter un compromis .qu’admet le goût en se composant un mobilier franchement éclectique.
Expliquons-nous ici : parmi les curieux de notre temps, il en est quelques-uns qui, comme leurs ancêtres de la Renaissance et des siècles suivants, se déclarent franchement collectionneurs et possèdent un cabinet. Dans ces temps, on le sait, le cabinet, dépendance et parure de la demeure, renfermait, avec les bijoux et objets de parure, les pièces d’orfèvrerie, les bronzes, les armes, les marbres, les médailles, les cristaux et pierres dures, les tableaux, c’est-à-dire, tout ce qui peut constituer la curiosité. Aujourd’hui, beaucoup, parmi ceux qui recueillent les reliques du passé, se refusent, par modestie, à avouer qu’ils possèdent un cabinet. Sont-ils moins riches en raretés que les curieux anciens? Nullement; ce qu’ils acquièrent ne se groupe pas dans une seule galerie, le cabinet; cela s’épand de toutes parts, cela les entoure où qu’ils soient, et leurs jouissances en sont augmentées, puisque à chaque instant ils ont sous la main l’un de ces mille objets qu’ils aiment. Or, voilà précisément ce qui constitue le mobilier éclectique.
Pourrait-on en conclure qu’il s’agit de posséder des choses de valeur et de les rapprocher au hasard, pour être dans la loi de l’éclectisme ? Non certes, et celui qui aura pu voir les hôtels de M. Adolphe Moreau,
de M. Georges Berger, du baron Charles Davillier et de M. Edmond Bonnaffé, en demeurera convaincu; il y remarquera qu’une règle étroite, celle de la convenance et du bon goût, domine cette apparente fantaisie.
Un riche intérieur ne doit pas ressembler, en effet, au magasin d’un marchand bien pourvu, et partout le disparate est choquant ; les choses spécialement datées par le style ont des harmonies indiquées; les crédences du moyen âge, les bahuts aux fines ogives, jureraient au voisinage des commodes et bureaux tourmentés de forme, éclatants par leurs cuivres tordus et envahissants ; les robustes faïences françaises deviendraient grossières au conctact d’un meuble Louis XVI, et la porcelaine de Sèvres s’affadirait sur une armoire de Boule et rapprochée des cristaux de roche du dix-septième siècle.
La règle, nous dira-t-on ; où la trouver? Nous Je répétons, dans le goût. Proclamons à la louange de nos artistes que c’est surtout d’eux qu’on peut prendre conseil pour le savant assemblage de ces choses diverses ; le choix dans les formes, la note juste dans le rapprochement des couleurs, la suprême élégance des ensembles, montrent l’expérience acquise dans leurs études de chaque jour, dans leurs connaissances historiques, en mettant en relief, chez ceux qui d’instinct sont coloristes, toute la puissance de ce génie particulier.
Mettre en valeur une tapisserie d’Arras ou de Flandre, faire ressortir convenablement un cabinet de laque, un piqué de l’Inde ou un ébène incrusté d’ivoire, trouver la place des armes, des porcelaines, des bronzes, montrer une terre cuite de Clodion, un ivoire de Duquesnoy, une orfèvrerie de Baslin, suspendre à sa vraie place une broderie persane, une soie de l'Inde, un rouleau japonais, ne saurait être l’œuvre du premier venu. L’anachronisme peut être aussi choquant entre deux pièces mal assorties qu’entre les membres épars d’un mobilier complet; les plus belles armures prendront un air de ferraille suivant le fond qui leur servira de repoussoir.
Choisir, trouver les transitions, voilà le vrai secret ; c’est celui où excelle M. Barbet de Jouy, non-seulement pour le groupement des richesses publiques dont il est le conservateur, mais pour l’arrangement de sa demeure privée.
De toutes choses, les moins difficiles à placer sont celles de provenance orientale ; la pureté de leur goût, leur éclat, leur permet d’af-
Salon style Renaissance, chez M. Edmond Ronnaflë.
fronter tous les contacts. François Ier les accueillait, malgré sa passion pour les œuvres de la Renaissance ; sous Louis X1Y, les meubles et les porcelaines de la Chine et du Japon devaient s’associer aux marqueteries et aux bronzes, pour en relever la sévérité; leur part alla s’élargissant sous les règnes suivants, et à la fin du dix-buitième siècle elle était dominante, ainsi qu’on en pourra juger par cette description d’un boudoir, tirée d 'Angola, histoire indienne, ouvrage sans vraisemblance. Àgra (Paris), 1746.
« Un lit de repos en niche de damas couleur de rose et argent, paraissait comme un autel consacré à la volupté; un grand paravent immense l’entourait; le reste de l’ameublement y répondait parfaitement ; des consoles et des coins de jaspe, des cabinets de la Chine chargés de porcelaines les plus rares, la cheminée garnie de magots à gros ventre de la tournure la plus neuve et la plus bouffonne, des écrans de découpures, etc. » Oui, c’était bien là le luxe goguenard d’une époque galante et légère, s’élançant pimpante et rieuse vers l’abîme qui devait l’engloutir. Les critiques voilées comme celles d’Angola, les remontrances des philosophes moroses, pas plus que les efforts honnêtes de Louis XYI, ne pouvaient arrêter l’élan fatal et ramener le goût et les mœurs dans des voies plus raisonnables.