CÉRAMIQUE
Nous ne pouvons avoir l'intention de répéter ici une histoire que nous avons écrite sous divers titres. Nous renverrons donc le lecteur, désireux d’étudier avec détail ce qui touche à cette branche intéressante de l’art, à ces divers ouvrages. Ce que nous voulons examiner ici, c’est le rôle exact que peuvent avoir les vases dans un mobilier de luxe et de quelle manière les collections de porcelaines ou de faïences peuvent s’y classer avec goût. Le premier conseil à suivre, c’est de ne. point mêler les espèces dans une promiscuité fâcheuse. La faïence, toujours plus ample et plus rustique dans ses formes et ses décors, ne peut s’allier avec la porcelaine, naturellement fine et plus éclatante dans ses tons. Les anciens épis fabriqués à Pré-d’Auge peuvent meubler un vestibule ; les vases da pompa, en majolique italienne, orner le dessus de meubles élevés, comme une bibliothèque, ou garnir le pourtour d’une salle à manger. Les formes robustes des hanaps de Palissy, des buires d’Urbino, des broccas de Ferrare, s’accommodent très-bien au voisinage des étagères où figure une belle orfèvrerie, et les murs peuvent se consteller alors des grands plats à reliefs, ou des histoires peintes par les Xanto, Fontana, Maestro Giorgio et autres illustres de la majolique. C’est encore dans cette pièce qu’on peut suspendre les sévères fabrications de Piouen, de Nevers, de Moustiers et des autres usines françaises, ou bien encore les éclatants spécimens de la famille verte ou de la famille rose chinoises ; les lines productions du Japon restant réservées pour les étagères et les vitrines fermées.
S’il s’agit d’une collection suivie, elle doit rester soumise aux mêmes lois générales; pour les faïences, une tenture d’étoffe absorbante pour la lumière, telle que le drap, convient parfaitement : nous avons vu un fond garance produire le plus excellent effet. Pour les porcelaines, un damas grenat fait merveille : il nous a été montré un cabinet de cette couleur revêtu d’une sorte de réseau d’argent (à grandes divisions permettant de suspendre les pièces et de les retenir avec une facilité extrême; il ne s’agissait que de passer une agrafe
dans l’un des angles du réseau, et l’on pouvait ainsi à tout instant étudier ou montrer chaque pièce.
Ajoutons que les faïences sont le complément naturel d’un ameublement en bois sculpté du moyen âge ou de la Renaissance, et que les majoliques italiennes ont leur place marquée sur les crédences et les cabinets à incrustations de marbre ou d’ivoire.
Quant aux porcelaines de Sèvres et de Saxe, leur rôle est tout tracé dans un mobilier de luxe ; si le style en est Louis XV bien déterminé, les girandoles à fleurs, les vases contournés de Meissen, feront le meilleur effet sur les cheminées, les consoles et les encoignures ; le bronze se marie très-bien à ces créations éclatantes, et des candélabres à fleurs, ou même à sujets, sont dans une complète harmonie avec les bois tarabiscotés, les placages historiés, les rocailles capricieuses.
Selon nous, les Sèvres conviennent moins à ce genre ; leur délicatesse s’accommode mieux des meubles simplifiés de l’époque Louis XVI. Les recoins ménagés des élégantes étagères et des bonheurs du jour semblent préparés pour recevoir les petits vases à fond turquoise, les trembleuses chargées d’amours, les tasses relevées de paillons aux perles d’émail. Quant aux grandes pièces, ces rares trésors si difficiles à conquérir, on les veut parmi les bronzes ciselés par Gouthière et son école ; il faut cette pâte crémeuse délicatement ornée pour affronter le contact de ces girandoles étudiées comme de l’orfèvrerie, relevées d’acanthes fines comme des bijoux. La composition des cheminées ornées de fleurs en porcelaine, des consoles plantureuses, n’est plus un secret; il ne s’agit que d’en retrouver les rares éléments. Voici ce que dit à cet égard M. Courajod, dans son livre journal de Lazare Duvaux : « Ce goût désordonné (de la porcelaine) fit épanouir toute une flore. Des parterres entiers, avec toutes leurs variétés de plantes, sortaient des fours de Vincennes et vinrent s’animer dans les mains d’habiles ouvriers qui forgèrent une végétation de bronze pour ces fleurs d’émail. Duvaux prit une part active à ce mouvement de la mode qui consistait à semer des bouquets de porcelaine sur les lustres, les bras, les girandoles, et à les introduire dans toutes les parties de l’ameublement. A voir les personnages qui lui faisaient monter des fleurs de Vincennes et en examinant la description des pièces qu’il livrait, on peut affirmer que Duvaux était un des premiers parmi ceux qui fabriquaient ces branchages dorés d’or moulu ou vernis au naturel, ces
Grand vase de porcelaine à émail truité vert ombrant. (Collection
de M. II. Barbet de Jouy.)
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
plantes de cannetille, ces bouquets factices qui, pendant quelque temps, donnèrent aux appartements l’aspect de jardins ou de serres. Pour que l’illusion fût complète, rien ne manquait à ces bouquets, pas même le parfum qu’on savait leur communiquer artificiellement. »
Il est possible qu’au moment de son apparition, la mode des fleurs en porcelaine ait été exagérée; mais ce qu’il y a de certain, c’est que rien n’est plus gracieux que ces groupes dont l’élégance relève à mer-
Plat de porcelaine du Japon décoré de la grue symbolique. (Collection de M. A. Jacquemart.)
veille les meubles en acajou aux bronzes mats, aux marbres brocatelle et dont la délicatesse semble ne pouvoir s’accommoder d’autre poids que celui des fleurs.
Nous l’avons fait pressentir ailleurs, la céramique orientale prête au mobilier un concours précieux : le développement exceptionnel de certaines pièces, la robuste composition et la parure noble et sérieuse de la plupart des autres, font des vases de Chine et du Japon l’accessoire presque nécessaire de certains meubles. Qui pourrait s’barmonier avec les placages de Boule sinon les volumineuses garnitures qui brillent de l’éclat d’un bleu sombre, du rouge de fer éclatant et de l’or? Ces vastes potiches, ces cornets élancés où les bouquets de fleurs orne-
mentales, les draperies échantillonnées des plus vives conceptions, relèvent une pâte d’un blanc mat ou bleuâtre,’ sont certes les seules créations céramiques qui supportent, sans en être écrasées, le voisinage des découpures de cuivre et d’écaille.
Ce sont encore ces porcelaines qui relèvent le mieux les cabinets de laque ou qui éclairent, en y appelant la lumière, les angles d’un salon somptueux. En voyant chez M. Édouard André, chez M. Barbet de Jouy et dans les hôtels de la famille de Rothschild, etc., le rôle que jouent les gigantesques vases de la Chine et de l’Inde, on comprend l’enthousiasme qui les salua lorsque d’audacieux commerçants les apportèrent pour la première fois ; maintenant leur rareté est devenue extrême : aussi est-cevlans les palais du Portugal qu’il a fallu chercher les derniers qui se cachaient depuis plus de deux siècles.
Nous avons encore à examiner le rôle de la porcelaine orientale d’un autre point de vue, celui du service. Il faut en convenir, rien ne fait mieux ressortir l’élégance de l’orlévrerie, la transparence hyaline des cristaux de la Bohême, que les couleurs pimpantes, vives et harmonieuses de la porcelaine de la Chine; la presque impossibilité de réunir actuellement un nombre suffisant de pièces assorties ne fait qu’augmenter le charme d’un service dont les pièces diverses, empruntées à un genre analogue, joignent la variété à la grâce d’ensemble. Aussi voit-on souvent, sur une table somptueuse, un service de dessert chinois succéder aux porcelaines modernes timbrées du chiffre ou des armoiries de la maison. Quant aux services complets, ils 11e peuvent exister que dans les espèces relativement modernes commandées dans l’Inde ou au Japon au siècle dernier; 011 les trouve alors avec les soupières, les diverses sortes de plats et de légumiers, les réchauds et les séries d’assiettes convenables pour chaque service. Nous avouons nos préférences pour les tables échantillonnées où les sujets à personnages, les bouquets, les emblèmes variés, viennent à chaque instant solliciter l’attention et souvent exciter l’intérêt du convive.
Nous ne parlerons pas des services de Sèvres ; à part quelques heureux qui les ont formés de longue date, qui pourrait espérer en acquérir aujourd’hui? 11 faut voir ceux de la famille de Rothschild, le service dit de Buffon à M. Léopold Double, pour se faire une idée de ce luxe touchant qui fait revivre sur une table tous les souvenirs d’un
Vase de vieux Yincennes, pâle tendre, décoré de fleurs en relief. (Collection de M. L. Double.)
OBJETS D’ART ORNEMENTAL
siècle de goût et d’esprit : ce sont ici les chiffres de la favorite artiste qui fut l’une des plus puissantes protectrices de l’usine royale de Sèvres; là, ceux de l’élégant évêque de Strasbourg, ce Rohan devenu célèbre par un procès qui a fait époque ; ailleurs, les armes des Màupertuis, des Mazade, etc. De grands bols, des rafraîchissoirs aujourd’hui remplis de fleurs odorantes donnent à la table un rehaut que les surtouts d’orfèvrerie seraient impuissants à lui apporter sans ce concours heureux.