MEUBLES - ESPÈCES DIVERSES
Il y a deux parts à faire dans le mobilier du moyen Age; les monuments les plus importants sont évidemment ceux d’usage religieux; n’est-ce point, en effet, dans la maison de Dieu que devait se manifester le plus grand luxe? Les ateliers établis dans les monastères ne devaient-ils pas réserver tous leurs soins pour cette partie de leur travail? L’histoire le prouve et c’est parmi les stalles de chœur, les garnitures de sacristies qu’il faut chercher les chefs-d’œuvre de l’art.
Nous nous arrêterons peu, pourtant, sur cette partie du mobilier qui s’éloigne un peu de la spécialité de cette étude; il nous suffira de signaler les types qui, dans nos musées, en offrent la caractéristique. Nous citerons en première ligne, le grand dressoir de sacristie conservé à Cluny et qui provient de l’église deSaint-Pol-de-Léon. Sa construction à triple étage, la délicatesse de son couronnement, découpé comme une dentelle, ses panneaux où saillent les armes de France, de Bretagne et celles d’un donateur peut-être, ses belles ferrures armoriées comme le bois, en font, un des plus intéressants spécimens de l’ébénisterie du quinzième siècle. Une pièce non moins importante et du même temps est la boiserie sculptée formant grille de clôture qui garnissait une des chapelles de l’église d’Augerolles (Puy-de-Dôme). Mentionnons encore un grand banc de réfectoire aux armes de France et provenant probablement d’une abbaye royale et arrêtons-nous au seuil de la
Stalle mobile; travail flamand du milieu du quinzième siècle. (Collection de M. le baron James de Rothschild.)
renaissance, où le mobilier religieux se rapproche par le style du mobilier civil.
Pour trouver les restes de celui-ci, il faut nécessairement chercher dans les habitations seigneuriales. Les premiers artisans chargés de la confection des récipients divers, et plus ou moins grands, qui devaient servir à renfermer et transporter l’avoir de chacun, étaient tout simplement des charpentiers. Il n’est même pas sans intérêt de passer en revue les différents termes qui ont servi à qualifier ce genre primitif de meubles. Le bahut dans l’origine était une enveloppe de cuir ou d’osier couvert de toile servant à renfermer et garantir une large boîte dans laquelle se casaient des boîtes plus petites ; avec le temps le nom passa de l’enveloppe à la boîte même et servit à désigner jusqu’à des armoires et des écrins. Le coffre est plus variable encore, il se confond souvent avec le bahut, et devient synon.yme de malle, écrin, bouge, etc. Très-grand, il servait de refuge aux autres pour le voyage et, dans l’intérieur, faisait l’office de nos armoires; i! servait en même temps de siège et même de table. Quant aux coffres plus petits, ils variaient autant par la forme que par la matière, et ceux d’or, d’argent, de bois précieux, de cuivre ciselé et émaillé, eurent une grande part dans la vie élégante et le luxe du moyen âge; l’habitude de serrer dans des coffres, non-seulement les bijoux précieux, mais le numéraire, fit adopter le nom pour exprimer l’ensemble des finances du roi ou de celles de l’État.
La huche est encore un coffre ou bahut appelé parfois arche, liuceau, hucheau, liuchel et buffet ; leliucheau était moins grand que la huche et rien ne permet de reconnaître si les autres variétés du nom indiquaient une différence de forme ou d’usage. M. de Laborde, dans son savant glossaire, fait seulement remarquer qu’en raison des objets précieux que renfermaient les huches, des officiers domestiques de l’hôtel royal prirent le titre de garde-huches.
Revenons à nos ouvriers primitifs, les charpentiers; pour eux l’art devait être relégué au second rang; la solidité, on le conçoit, était la première qualité pour ces coffres destinés à voyager souvent sur le dos de sommiers puissants, appelés chevaux bahutiers, à parcourir les escaliers tortueux, les passages étroits des tours féodales et à supporter le poids de ceux qui en faisaient leur siège; aussi l’une des plus anciennes ornementations consista-t-elle dans l’application de ferrures
compliquées qui ajoutaient leur résistance à celle, des bois savamment ajustés. Le musée parisien de l’iiôtel Carnavalet possède un de ces coffres bardé dans le même système et peut-être par la même main que la célèbre porte de Notre-Dame, l’un des chefs-d’œuvre du treizième siècle.
Pourtant, dès la fin du onzième siècle on avait compris la nécessité d’embellir par quelques reliefs des objets constamment placés en vue et qui devaient chercher à se rapprocher du luxe des tentures et des vêtements ; on alla même pl us loin, les grandes surfaces furent couvertes de fonds d’or et rehaussées de peintures.
Au siècle suivant, on se préoccupa de la recherche des formes ; on fit entrer les bois façonnés au tour dans la construction du meuble, puis au treizième siècle on ornementa les fonds de- sculptures d’un léger relief.
Pendant ces deux siècles d’ailleurs, le mobilier resta très-borné ; comme nous venons de le dire, les huches et bahuts en faisaient la hase, puisqu’on leur confiait les habits, le linge, les objets précieux et l’argent ; le lit venait ensuite, puis la chaire ou chaise du maître du logis, des bancs à dossiers, quelques escabeaux, le buffet qui était mobile et autour duquel on pouvait circuler pour faire le service, et le dressoir en forme d’étagère qu’on garnissait de nappes et sur lequel ou rangeait la vaiselle de prix. Les lits étaient entourés d’étoffes suspendues par un système de cordages, et les gros meubles garnis de coussins mobiles et de tapis sarrasinois.
Le treizième siècle, en amenant le perfectionnement des outils, provoqua d’ailleurs une séparation parmi les ouvriers livrés à la fabrication du meuble, divisés désormais en deux corps de métiers: les charpentiers et les menuisiers. Les premiers se spécialisèrent pour les constructions massives ; les autres, pénétrant de plus en plus dans le domaine de l’art, s’assimilèrent aux ymaigiers ou sculpteurs proprement dits, et firent courir sur le Lois assoupli, les tiges fleuries, les rinceaux élégants encadrant les personnages et les scènes de l’histoire sacrée ou profane, ou bien encore développèrent dans les compartiments à ogives ou quadrilobes, les sujets des fabliaux et des chants légendaires.
Dans le quatorzième siècle et pendant les premières années du quinzième, la recherche du luxe fut surtout dirigée vers les riches
Armoire en Lois sculpté ; travail français du commencement du seizième siècle. (Musée du Louvre.;
étoffes et les tapisseries dont on recouvrait les meubles, les sièges et les bancs. Les draperies flottantes des lits participaient de ce goût, issu des croisades et inspiré par la vue des magnifiques étoffes de l’Orient. La sculpture progressait pourtant, en Italie on commençai! même à donner place à la marqueterie dans le travail du bois, autre emprunt fait évidemment aux pratiques orientales.
Au quinzième siècle voici quel était l’aspect d’une chambre à coucher : le lit encourtiné à ciel avec gouttières montrait ses riches couvertures; à côté était la chaire ou chaïère du maître, puis le tableau de dévotion ou le petit autel domestique appendu à la muraille. Le dressoir et d’autres petits meubles se voyaient autour de la pièce et souvent, devant l’immense cheminée, était un banc à dossier où l’on venait chercher la chaleur. Cette disposition qu’on trouve dans des miniatures et des tapisseries de provenances diverses, prouve l’uniformité des mœurs dans les différentes classes de la société ; là ce sont des personnages dont les vêtements et le luxe annoncent la position élevée ; ici ce sont de simples bourgeois entourés de leurs serviteurs et d’une foule de choses permettant de juger que cette pièce est en même temps la chambre à coucher, la salle de réception et le réfectoire de la famille.
Si nous pénétrons dans le cabinet de travail de l’homme d’État ou de l’écrivain, nous y trouvons la haute chaise ou faldistoire à dossier monumental, le pupitre tournant nommé roue, servant à maintenir à portée un certain nombre de livres, et des lectrins et des pupitres de diverses sortes pour écrire.
Cette époque correspond d’ailleurs à l’expansion complète de l’architecture ogivale, et les meubles inspirés par le même esprit se divisent en ogives flamboyantes, se couronnent de clochetons à fines aiguilles et de crosses à feuilles épanouies ; leurs niches renferment des figures élégamment maniérées, et les panneaux à bas-reliefs rivalisent de perfection avec les retables compliqués et les triptyques religieux. Aussi, l’on ne couvre plus de ces meubles que les parties qui devaient nécessairement l’être, afin de laisser en vue les ingénieuses conceptions de l’artiste. De ces meubles beaucoup déjà ne servaient qu’à satisfaire au luxe, tandis que ceux destinés aux voyages demeuraient simples et se cachaient modestement dans les parties de l’habitation réservées pour la vie intime.
Nous ne pousserons pas plus loin cet aperçu sommaire, car à partir du seizième siècle la vie publique et privée est écrite sur un si grand nombre de monuments, peintures, tapisseries, gravures, manuscrits, qu’il serait superflu d’en essayer une analyse essentiellement décolorée auprès des originaux.
Ce qu'il nous reste à faire c’est d’étudier les meubles, non plus dans leur ensemble, mais par espèce, afin d’en montrer les progrès, les connexions et d’en faire apprécier le style dans leurs transformations
successives.