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LE MODERNISME CONTRE L'ORTHODOXIE

L'Utilisation pu Modernisme contre la Papauté.

Delenda et dissolvcnda Cartliago.

A la fin du pontificat de Léon XIII, les ennemis de l'Eglise romaine regardaient avec curiosité le mouvement qui s'opérait dans son clergé. On ne peut douter que certains d'entre eux aient été sincèrement remplis d'admiration pour la science, le caractère, le dévouement de quelques prétendus modernistes ; mais il est également sur que d'autres, en France notamment, songèrent uniquement à les utiliser comme des instruments de lutte contre l'Eglise.

Puisqu'en plusieurs régions des abbés démocrates, « modernistes sociologues », brouillons et vaniteux, avaient troublé le vieil échiquier des combinaisons électorales en faisant le jeu des républicains anticléricaux aux dépens de monarchistes dévoués à l'Eglise, pourquoi les modernistes philosophes historiens, exégctes ou théologiens, n'auraient-ils pas pu servir à remporter quelques victoires contre le catho-

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licisme ? Tout au moins on pouvait exploiter contre lui leurs conclusions, leurs aveux, leurs expériences.

Assurément les anticléricaux qui raisonnaient ainsi, n'espéraient pas que les novateurs, dans le clergé et parmi les fidèles, devinssent assez puissants pour transformer la constitution de l'Eglise romaine, pour l'obliger d'abdiquer, d'abandonner ses prétentions à une institution divine et les prérogatives qu'elle en fait découler, bref pour reconnaître qu'elle n'est qu'une société humaine. Si l'air de la libre Amérique a pu transformer beaucoup de sectes religieuses en une sorte de religion « sociale et positive », il y en a du moins une dont il n'a pas entamé l'incorruptible armature, c'est le catholicisme romain. Et d'ailleurs, quoique prétendent les théoriciens du positivisme chrétien aux Etals- Unis, l'histoire ne présente pas d'exemple d'une grande religion qui se soit reniée elle-même. Il est donc probable qu'elle n'en présentera jamais. Les religions s'étiolent et meurent de vieillesse ; elles ne se transforment pas. Seulement leurs idées les plus profondes ou leurs coutumes les plus touchantes peuvent être reprises par des sociétés nouvelles. Si l'Eglise roumaine ne peut se transformer, n'est-il pas possible d'entretenir en son sein des dissolvants qui y opéreraient à leur manière pendant que les libres-penseurs continueraient à l'attaquer de l'extérieur. Naguère, certains avaient crié : « Hors de Rome ! » Ils n'avaient pas obtenu de résultat appréciable. Pourquoi ne pas essayer : « Au dedans de Rome ? » En même temps que le Delenda Carthago, pourquoi ne pas pratiquer le Dissolvenda ? Si les prêtres modernistes n'ai-rivaient pas à constituer dans l'Eglise un parti assez fort pour y déterminer, sinon un schisme, du moins de graves embarras, ils auraient néanmoins quelque peu énervé l'institution par l'indifTérence doctrinale et le laxisrhe pratique que comporte fatalement le symbolisme.

Mais pour arriver à produire sur l'opinion publique un grand elFet et pour obtenir des résultats importants, il ne fallait pas que les prêtres désabusés sortissent de l'Eglise

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au fur et à mesure qu'ils perdaient la foi, un à un ou par petits groupes. L'expérience prouve que de tels exodes ne sont pas, pour les croyants, des scandales effîcaces. La porte de l'Eglise se referme sur le prêtre qui s'en va et sa voix n'est plus entendue des fidèles. Non, il fallait que les novateurs lestassent dans l'Eglise le plus longtemps possible, qu'ils y fissent la plus chaleureuse propagande libérale, qu'ils devinssent très nombreux, si nombreux qu'un jour ils pussent mettre le pape en échec et que le pape, obligé de les excommunier, semblât perdre la plus grande et la plus belle partie de son troupeau.

La réalisation de ce plan ne semblait pas dilTicile. Il suffisait d'entretenir chez les laïques le vieux préjugé social qu'un prêtre ne doit pas sortir de son Eglise, et de répéter aux ecclésiastiques que c'était une lâcheté de l'abandonner. Ceux-ci se laisseraient facilement persuader, étant donné qu'ils sont non seulement effrayés de rompre des liens créés par le ministère spirituel, mais encore épouvantés par les difficultés de recommencer une vie nouvelle. D'ailleurs n'y en avait-il déjà pas parmi eux qui professaient ouvertement que les prêtres désabusés doivent rester au poste (1) V

(1) L'un d'eux, l'abbé de Meissas, aumônier du Collège Rollin, à Paris, écrivait en 1904, dans tes Ephémérides de la papauté (p. 165), au sujet des prêtres tentés de quitter l'Eglise : « Ils ne feront aucun bien en en sortant. Ils peuvent en faire beaucoup en y restant. Leur nombre y grandit tous les jours. Malgré le fanatisme, l'ignorance et la paresse trop générales de leurs confrères, il est impossible qu'ils n'exercent pas une action salutaire sur leur esprit et sur celui des fidèles. »

A propos d'articles que je publiai dans le Siècle en 1905, et qui ont été depuis résumés en un volume La Crise du Clergé (2''édit., 1908), le R. Père Fontaine m'a accusé [Vérité française, 12 septembre 1905) de vouloir « installer l'anarchie dogmatique » dans l'Eglise, et [Science catholique, mai 1905. p. 510) de prêcher « une apostasie secrète ou du moins discrète, qui s'arrange pour

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En conséquence, on se mit à conseiller la patience aux prêtres tentés de se séculariser. On fit miroiter à leurs yeux l'espérance de jours meilleurs.

« Le groupe de ceux qui désertent l'Eglise, disait-on, est trop mélangé pour que, sans nécessité absolue, un prêtre de quelque mérite puisse songer à en sortir. Un temps viendra, d'ailleurs, où l'Eglise pourra être plus habitable qu'en ce moment et où les catholiques exigeront de leur clergé plus de libéralisme, sous peine de se séparer de lui. » (1)

On en vint à soutenir que les modernistes étaient les vrais, les seuls catholiques, qu'ils étaient « plus catholiques que le pape (2) » et l'on déclarera que leur prétendu chef,

propager ses idées au sein de l'établissement catholique ». La Croix disait pareillement (29 juin 1907) : « L'abbé Iloulin, dans un livre abominable (La Crise du Clergé), ne craint pas d'inviter les prêtres à rejeter le fardeau de la foi et à continuer cependant leur ministère. Hypocrisie poussée jusqu'à la folie. » Je ne puis que répéter ce que J'ai déjà dit précisément dans l'avant-propos de La Crise du Clergé : « Dans une situation très confuse, je tâche simplement de renseigner un certain nombre de mes coreligionnaires et de mes concitoyens... Loin de vouloir entretenir des équivoques, tous mes livres ont pour but de les dissiper. »

(1) Extrait d'une lettre écrite, en 1905, à un curé tenté de se séculariser.

(2) «Les modernistes sont profondément catholiques et on peut dire, sans vouloir se livrer à une plaisanterie de mauvais goût, qu'ils sont plus catholiques que le pape, car si lui se croit le droit de les e.\communier, eu.\ ne se sentent pas capables de vivre sans lui. S'il n'est pas prêt à les comprendre, ils l'attendront, et c'est ce besoin de communion qui caractérise avec tant de puissance l'effort des novateurs ». P. Sabatier, Le Protestant, 14 nov. 1908 ; article reproduit dans Autour d'un Prêtre marié, p. 54. — « 1 modernisli caltolici possono ben dirsi catlolici e non metton in dubbio nessuna délie verità essenziali del crislianesimo... » Comte Giuseppe Zoppola, Rinnovamento, 1908, fasc. II, p. 376.

M. Loisy, — même lorsqu'il sera condamné par le Sainl- OfTice, — bâtissait « une des assises du catholicisme de demain (l) ».

Les modernistesne pouvaient manquer d'agréer an secours qui leur venait si opportunément. Ne prenant point la religion du point de vue de la sincérité et de la justice, — ce qui leur semblait de l'individualisme protestant, — mais du pointdo vue collectif de la vaste Eglise traditionnelle, il n'y avait pas pour eux de religion sans société, tout comme il n'y avait « point de pensée sans communion de la pensée ». Ils devaient donc rester. Ils devaient se souvenir des « règles sociales de l'esprit », faire à l'ordre le sacrifice de la réalisation immédiate de leur idéal et attendre que la majorité de la catholicité se montrât prête à effectuer la transformation spirituelle qu'ils désiraient. « Ce qui n'est qu'une pensée individuelle ne mérite pas d'être proclamé ; ce qui vaut plus que l'individu arrive toujours à se faire jour et à se faire accepter. ^lême dans la science pure, rien ne se fait qui n'ait son contrôle dans l'assentiment social (2). »

Un très digne docteur en médecine, qui s'était mis à donner des consultations théologiques fort goûtées des novateurs, leur prescrivait ainsi la conduite qu'ils devaient tenir s'ils étaient frappés de condamnations doctrinales :

« Un cattiolique vraiment conscient de son catholicisme ne saurait, sans inconséquence, sortir du giron de l'Eglise parce que les idées

(1) « Ses travaux si admirables qu'ils soient par leur érudition, n'auraient eu, s'ils n'avaient été qu'érudits, qu'une influence scientifique. Leur importance, leur retentissement dans les consciences, leur vient d'ailleurs ; elle leur vient de ce que ce savant, soupçonné d'hérésie par certains catholiques, est en train, en réalité, de bâtir une des assises du catholicisme de demain ». P. Sabatier, « La Grise religieuse » dans Hibbert Journal, janvier 1907, p. 287. — Ecrit trois ans après la condamnation par le Saint-Oflîce de cinq livres de M. Loisy.

(2) M. Fonsegrive. La Démocralie, 15 mars 1911.

qu'il veut faire prévaloir sont condamnées temporairement par son Eglise. Les avertissements et les condamnations dont il pourrait être l'objet seront toujours pour lui matière à réflexion salutaire et générateurs de lumière. Gesera une occasion nouvelle et bienfaisante pour lui d'approfondir son catholicisme.

« Si son erreur lui apparaît clairement, il se soumettra simplement et ciiréliennement, puisant dans cette soumission un surcroit de force, pour reprendre sa marche.

« S'il se sent, au contraire, incompris et soutenu par sa conscience, il ne désespérera pas de l'avenir, sachant par expérience que l'Eglise finira par accepter lot ou tard ce qui est vraiment confirmé par la raison et par la science. Et alors il reprendra ses travaux laborieusement. Confiant dans la valeur de sa cause, il s'efforcera de la faire valoir par des clartés nouvelles, s'attachant à présenter ce qu'il croit être la vérité sous les aspects les plus séduisants et les plus aimables. Ce qu'il n'obtiendra jamais par la révolte, il l'obtiendra sûrement par sa bonne foi, sa persévérance et son esprit de discipline (1). »

Un autre théologien la'ique, développant la même sociolog-ie religieuse, en arriva à expliquer que le mal existant dans l'Eglise est une raison décisive pour y rester :

« L'Eglise m'apparaît comme la manifestation concrète de la solidarité des iiommes dans l'espace et dans le temps. Elle signifie l'humanité en marche, de l'animalité, d'où elle vient, à la participation de la divinité qu'elle espère; de l'égoïsme, par où elle commence, à l'altruisme par où elle doit finir ; de la jaxlaposilion d'individualités qui se heurtent et s'opposent, à la communion de personnalités qui s'acceptent et se compénètrent. De ce point de vue, l'on ne saurait ni se scandaliser, ni seulement s'étonner du mal que l'on peut constater dans l'Eglise. Le mal y est, peut-on dire, initialement : il y est comme la matière même sur laquelle nous avons à exercer notre effort ; nous devons en nous aidant

(1) D' Marcel Rifaux, Les conditions du retour au catholicisme ; enquête philosophique et religieuse, p. 77-78. Sur ce livre et son auteur, cf. Evvqnes et diocèses, 2* série, p. 21-35.

du bien qu'elle nous offre, l'aider à se dégager du mal qui demeure en elle.... Ainsi le mal, bien loin de faire obstacle, devient à mes yeu.v une raison nouvelle, impérieuse et j'oserai dire déterminante, de rester dans l'Eglise, de quelque tort qu'on puisse l'accuser dans ses membres ou dans son chef... On ne se sauve pas en se séparant, et si le mot de damnation a un sens, c'est en tant qu'il implique une séparation (1). »

Lorsque les arguments théologiques et sociologiques ne sulVisaient pas pour justifier dans l'Eglise la permanence de ceux qui ne partageaient plus sa foi, on faisait appel à une histoire de fantaisie, pour déclarer avec Jules Lemaître, par exemple, que « le catholicisme serait aujourd'hui tout à fait exquis sans la funeste Réforme » du XVI*^ siècle (2).

C'est ainsi qu'il fut convenu vers 1903, et qu'on écrivait

(1) Louis Canet, Correspondance de VUnion pour la vérité, juillet 1911, p. 595, 596, 603. — M. Canet est un collaborateur des Annales de Philosophie chrétienne et le secrétaire du lî. P. Labertlionnière.

(2) Lemaître: in nouvel état d'esprit, article réimprimé dans le volume Théories et impressions. C'est la conversation d'un libéral qui va à la messe sans croire et qui expose ses motifs : « Je respecte beaucoup les protestants... mais, vois-tu, le catholicisme serait aujourd'iiui tout à fait exquis sans cette funeste Réforme. Cherbuliez, esprit vraiment libre, quoique protestant, l'a dit dans un de ses livres. L'Eglise était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode ; les savants et les philosophes commençaient à s'en arranger ; le dogme lui-même s'assouplissait, ou du moins on n'y songeait plus beaucoup... Ce mouvement débonnaire aurait continué... » De cette opinion, il est intéressant de rapprocher le mot de M. Loisy : « Qui sait si le plus grand grief des modernistes contre le protestantisme n'était pas d'avoir rendu possible, en se séparant, et inévitable, par un etfet de réaction, le régime d'absolutisme théologique et ecclésiastique dont ils étaient les premiers à soulfrlr et qu'ils s'ellorçaient d'amender? » Rev. d'hist. et de litl. relig., 1910, p. 584. Cf. ci-dessus Tyrrell, p. 104, lignes 27-30.

encore en 1911, qu'aucun vrai moderniste, laïque ou prêtre, ne pouvait quitter l'Eg-lise et la soutane, ou bien à ce moment là, il cessait d'être moderniste « dans le sens élevé du mot (1) ». Des libres penseurs eux-mêmes se déclareront de cet avis. Tout en flétrissant à jet continu le jésuitisme, ils en courageront des prêtres sans croyances à rester dans l'Eglise. Des gens qui jusque-là n'avaient pensé qu'à la détruire parlèrent soudain de sa régénération et s'intéressèrent tendrement à son évolution. Jusqu'alors ils avaient dédaigné l'œuvre laborieuse d'un Lois}-, ils se mirent à célébrer V Evangile et L'Eglise sur un mode dithyrambique.

Cette tactique semblait d'autant plus opportune que la revanche de la triste atïaire Dreyfus n'avait pas rapporté contre l'Eglise tout ce qu'on avait espéré. Il fallait essayer d'autres moyens de lutte. La presse antireligieuse et la presse anticatholique le sentaient si profondément qu'à partir de 1902, beaucoup de leurs organes, en Europe et en Amérique, se déclaraient en faveur des prétendus régénérateurs du catholicisme, et gazèrent sans cesse aux yeux de leurs lecteurs ce qu'il pouvait y avoir d'illogique et de mal fondé dans leurs prétentions. Cette presse qui llatta continuellement la vanité de Léon XIII, en célébrant sa tolérance, sa science, son génie, contribua sans doute à l'empêcher, lui et son entourage, de sévir contre les novateurs. Elle était prête à exploiter la situation contre le pape qui allait lui succéder dans une situation si critique.

(1) « Quelques modernistes peuvent quitter l'Eglise et la soutane pour des raisons personnelles et très respectables, mais à ce moment mùme, ils auront cessé d'être Modernistes dans le sens élevé du mot. Le modernisme authentique ne veut connaître ni schisme, ni apostasie. » M™' Ale.vandrine de l'olozow, dans Cœnobium, avril 1911, p. 33.

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