LES DÉBUTS DU PONTIFICAT DE PIE X
Le Cardixal Sarto. — l'Affaire Loisy
l'Affaire Murri. — l'Action Populaire Chrétienne
Edouard Le Roy. — Fogazzaro
Demain. — M. Le Pasteur Paul Sabatier
La grande règle que Léon XIII s'était imposée durant son pontificat avait été de maintenir les relations diplomatiques du Saint Siège avec les divers gouvernements et d'éviter tout conflit trop aigu avec les personnalités représentant les idées nouvelles. 11 avait ainsi gagné de bonne heure une glorieuse réputation de pontife tolérant et éclairé, qu'il entretint artificieusement avec d'autant plus de soin que rien ne la justifiait. Archevêque de Pérouse, assistant en 1849 au concile de Spolète, il y avait exprimé le désir que l'Eglise condamnât de nouveau les erreurs découlant delà Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen et telles qu'elles se présentent de nos jours, — émettant le souhait que Pie IX les censurât sous une forme de tableau, afin qu'on pût
les embrasser d'un coup d'œil (1). II fut ainsi le père du Syllabus de 1864. Pape, il condamna tout leflort de la pensée moderne. Il rétablit à la base des études la philosophie scolastique et mit à l'index les œuvres de Rosmini ; il condamna le libéralisme politique à tous les degrés, la critique biblique, et même dans sa lettre au clergé de France (2), tout ce que plus tard on devait, appeler « modernisme » et tout ce que Pie X devait répudier sous ce nom. Mais pour ne pas se départir de l'attitude commode à laquelle il s'était accoutumé, il fut à la fin de son pontificat obligé de fermer les yeux sur les difficultés dogmatiques, disciplinaires et politiques qui s'accumulaient par le fatal développement de l'esprit moderne, et il dût, en temporisant, s'efTorcer d'en transmettre le règlement à son successeur. Il lui laissa un terrible héritage.
Le cardinal Sarto, qui prit d'une manière significative le nom de Pie, avait gouverné et même réformé ses diocèses de Mantoue et de Venise avec un zèle tout apostolique. Il apporta les mêmes dispositions sur le Saint-Siège, et se mit immédiatement, non seulement à régler toutes les afïaires pendantes, mais encore à refondre le droit canonique et à réorganiser la curie romaine (3).
Son activité pastorale ne l'avait pas tellement absorbé qu'il n'eût suivi le mouvement des idées. Il avait lu, en français, le célèbre livre L'Evangile et l'Eglise, et bien qu'il n'en approuvât pas tout le contenu, il y avait jugé beaucoup de pages si intéressantes et si belles qu'il les avait relues. Telle
(1) Abbé Hourat, Le Syllabus, I, p. 7-9.
(2) Cf. ci-dessus p. 40-46.
{3) Un liistorien allemand du modernisme catholique, M. Kûbel présente ainsi le nouveau pape à ses lecteurs : « Ce fut l'Allemagne qui protesta, par l'intermédiaire d'un cardinal autrichien, contre le choix du cardinal secrétaire d'état, Rampolla, ami de la France, mais habile et préoccupé de questions intellectuelles,' et qui, par cette protestation, fit triompher la candidature de
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fut son admiration qu'il ne la cacha pas à un moderniste, M. Minocchi, dont il reçut la visite dans ce temps-là (1).
Le nouveau pape était donc bien disposé pour l'historien français. Mais à Rome des théologiens professionnels l'éclairèrent sur le sens de certains passages obscurs de son manifeste et comme M. Loisy venait de les éclaircir lui-même dans une publication intitulée Autour d'un petit livre, — écrite pour répondre aux questions et aux reproches qui lui avaient été adressés (2), — il n'y avait pas à s'illusionner. Il était bien clair que M. Loisy, — comme tous les gens renseignés et indépendants, — jugeait l'enseignement catholique traditionnel « une théorie conçue dans l'ignorance de ce qu'a été l'histoire de l'homme sur la terre et celle de la religion dans l'humanité (3) ». De plus il cherchait « derrière les formules et même les idées antiques le principe d'éternelle vérité qu'elles recouvrent (4) «, c'est-à-dire un sens purement symbolique, ce que n'admet pas, « que ne peut admet- Joseph Sarto, inventée pour sortir d'embarras. Sans aucun doute, Pie X possède nombre de vertus qui éveillent en Allemagne beaucoup plus de sympalliie que la souplesse de son prédécesseur. C'est une nature profondément religieuse. Il s'est exclusivement consacré à l'affermissement et à l'approfondissement de la foi catholique et il poursuit son but sans jamais s'en départir, intrépidement, sans compromis. Même dans sa lutte avec la France, malgré la démence avec laquelle son infleKible manque de condescendance a ruiné l'Eglise de ce pays, on admire la flère et sûre tranquillité avec laquelle le Saint-Siège, le rocher de Pierre, s'élève vers le ciel en face du gouvernement athée d'un peuple indifférent. » Ouv. cité, p. 152.
(1) M. Minocchi a raconté la chose dans La Slompa, 25 janvier 1911.
(2) M. Kiibel appelle Autour d'un petit livre « le compendium du modernisme français, encore beaucoup mieux frappé que L'Evangile et l'Eglise ». Ouv. cité, p. 123.
(3) Autour, p. XXIV.
(4) Autour, p. XXIX.
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tre l'Eglise (1). M. Loisy acceptait, comme il le disait, tous les dogmes (2), mais il les acceptait en les interprétant symboliquement (3) et en espérant qu'un jour l'Eglise ferait, ellemême pareillement.
Le chef du Catholicisme ne pouvait voir dans un tel système qu'erreur et chimère. Après avoir lu lui-même Autour d'un petit livre, tout d'une traite et en prenant sur son sommeil, Pie X remit le cas du prêtre hérétique au Saint-Ollice.
« Rien ne peut faire, a dit plus tard M. Loisy, quune forme de religion qui satisfait encore la plupart de ses adhérents, tout en courant le risque prochain de les perdre, devienne subitement autre chose que ce qu'elle est... Les individus ne peuvent tous voira temps, ni suffisamment, la nécessité d'une transformation; la masse des croyants ne comprend pas cette nécessité ; ceux qui conduisent n'osent ni ne veulent la discuter. (4) »
L'auteur de ces réllexions profondes en vit la réalisation dans son propre cas : le 16 décembre 1903, un décret du Saint-Office ordonnait l'inscription de cinq de ses ouvrages sur l'index des livres prohibés (5).
Dans le même temps qu'il étudiait, pour le condamner, le prétendu modernisme historique et scripturaire. Pie X s'occupait aussi du modernisme politique et social.
(1) Le symbolisme est condamné par le concile du Vatican : « Si quelqu'un dit qu'il peut se faire qu'on doive quelquefois, selon le progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés par l'Eglise un autre sens que celui qu'a entendu et qu'entend l'Eglise, qu'il soit anatlième ! »
(2) Quelques lettres, p. 28.
(3) Quelques lettres, p. 180. « Il n'est peut être pas un article de son symbole que j'entende comme elle, et que j'admette comme vrai au sens où elle l'enseigne... »
(4) La Religion d'Israël, 2° édit. (1908), p. 2"J5.
(5) "Voir ce décret et le récit des circonstances dans La Question biblique au A'X° siècle.
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Fils de pauvres paysans, longtemps vicaire, puis curé d'une paroisse rurale, le nouveau pape n'avait jamais rougi de ses humbles origines. Il s'était fait remarquer, dans son élévation, par ses œuvres de charité et par une tendre sollicitude pour les classes inférieures. Suivant avec intérêt ce qu'on appelait, en Italie, le mouvement « démocratique-chrétien », il n'en partageait pas les doctrines et goûtait médiocrement son chef, M. Murri, qui le lui rendait d'ailleurs et qui lui écrivit, lorsqu'il était patriarche de Venise, une lettre impertinente. Devenu pape, non seulement Pie X ne témoigna pas de rancune contre M. Murri, mais, comme il le savait pauvre, il ordonna que le trésor pontitîcal lui servît une pension de ) cent francs par mois pour lui tenir lieu de bénéfice ecclésiasque. Cette gracieuseté ne pouvait empêcher le gardien de la doctrine catholique de rappeler à ses fidèles les principes traditionnnels sur la démocratie. Il le fit le 18 décembre (1903) dans un motu proprio qui fut présenté comme le « Règlement fondamental de l'action populaire chrétienne ». Pie X y rappelait la doctrine de l'Eglise, déjà remémorée par Léon XIII (1) :
« La société humaine, telle que Dieu l'a établie, est composée d'éléments inégaux... les rendre tous égaux est impossible et serait la destruction de la société elle-même... L'égalité des divers membres de la société consiste uniquement en ce que tous les iiommes tirent leur origine de Dieu, leur Créateur, qu'ils ont été rachetés par Jésus-Christ, et qu'ils doivent, d'après la mesure exacte de leurs mérites et de leurs démérites, être jugés, récompensés ou punis par Dieu En conséquence, il est conforme à
l'ordre établi par Dieu qu'il y ait, dans la société humaine, des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens, qui, tous unis par un lien d'amour, doivent s'aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral... »
(1) Encyclique Quod apostolici muneris, 28 décembre 1878.
Après les principes, venaient les instructions pratiques :
Les écrivains démocrates cliréliens, comme tous les écrivains catholiques, doivent soumettre à la censure préalable de l'ordinaire tous les écrits se rapportant à la religion, à la morale chrétienne et à l'éthique naturelle, conformément à la Constitution Officiorum et munerum (art. 41). Les ecclésiastiques doivent, en outre, en vertu de la môme constitution (art. 42), même quand ils publient des écrits d'un caractère purement technique, obtenir au préalable le consentement de l'ordinaire. (Instruction de la Sacrée Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires).
Que les écrivains catholiques, en soutenant la cause des prolétaires et des pauvres, se gardent d'employer un langage qui puisse inspirer au peuple de l'aversion pour les classes supérieures de la société. Qu'ils ne parlent pas de revendication et de justice lorsqu'il s'agit de pure charité... Qu'ils se souviennent du Christ qui veut unir tous les hommes pour le bien mutuel d'un amour qui est la perfection de la justice et implique l'obligation de travailler pour le bien réciproque. (Instruction de la S. Gong, des Aff. ecclés. extr.).
Et pour que personne n'en ignorât, Pie X ordonnait que ces règles fondamentales fussent « transmises à tous les Comités, Cercles et Unions catholiques, de quelque nature et de quelque forme qu elles soient ».
« Ces sociétés, ajoutait-il, devront les tenir afTichées dans les locaux où elles ont leur siège et les relire souvent dans leurs réunions. Nous ordonnons, en outre, que les journaux catholiques les publient intégralement, qu'ils promettent de les observer, et que, de fait, ils les observent religieusement; sinon qu'ils soient sévèrement avertis, et, s'ils ne s'amendent pas après avertissement, ils seront interdits par l'autorité ecclésiastique. »
Dans les cinq mois qui avaient suivi son avènement, par son motu proprio et par sa condamnation de M. Loisy, Pie X avait répondu à tous les novateurs. L'Eglise restait ce qu'elle était. Pour ce qui concernait le dogme et l'histoire, elle ne
voulait pas que l'on touchât à la doctrine traditionnelle relative à sa divine institution et à ses sacrements, à « la révélation primitive, à l'authenticité des faits et des enseig-nements évangéliques, à la science et à la divinité du Christ, à la résurrection » (1). Relativement à la vie civique^ l'Eglise rappelait que l'inég-alité des conditions, la hiérarchie des classes n'est pas un fait accidentel, mais l'ordre même établi par Dieu : vouloir les supprimer, c'est tendre à renverser cet ordre pour lui substituer une chimère humaine.
Si ces doctrines paraissent dures à nos contemporains, c'est qu'aux yeux de l'Eglise ils sont trop imbus de modernité, c'est qu'ils sont « modernistes ». A l'encontre de leurs rêveries scientifiques et de leurs utopies sociales, l'Eglise affirmait sa tradition divine. Pie X qui se considérait comme chargé de défendre un dépôt , le défendait vaillamment.
M. Loisy se soumit (2) et tout sembla faire croire que ses nombreux disciples, historiens, exégètes et théologiens, l'imiteraient dans une soumission qu'ils avaient l'air de considérer comme toute naturelle.
Les modernistes sociologiques se montrèrent de composition moins facile. Ils ne tinrent aucun compte du inotu proprio et ne l'afllchèrent point dans leurs lieux de réunions, cercles et patronages. Les évêques n'y veillèrent pas, et ils n'obligèrent pas les journaux soi-disant catholiques à les publier ou à les observer. Ils avaient peur sans doute que l'acte pontifical n'éloignât la clientèle ou ne produisît un mauvais effet en temps d'élection. M. Murri persévéra notamment dans sa voie, si bien que le pape ordonna de lui supprimer sa pension ; on la lui avait servie pendant sept mois. Un peu plus tard, le l^^ juin 1906, pour éviter d'être
(1) Lettre du cardinal secrétaire d'Etat au cardinal Richard. Cf. Quest. bib., II, p. 120.
(2) On trouve les documents de cette soumission dans loisy Quelques lettres, p. 34-36.
lui-même frappé de peines canoni(|ues, M. Murri cessa la publication de sa revue La Cultiira Sociale (1).
Pour diminuer la portée des actes du pape et pour s'entretenir à la résistance, les novateurs et leurs auxiliaires inaugurèrent contre lui une vigoureuse campagne de presse. Ils le représentaient ignorant comme un curé de campagne(2), inintelligent comme un pontife (3), dominé par des instincts conservateurs (i). On l'opposait à son prédécesseur
(1) La Patria d'Ancùne, le principal organe des « démocrates ciirétiens autonomes », condamnée par l'évêque du lieu, le cardinal Manara, le 15 mars 1905, avait cessé la publication à cette époque.
(2) Celte accusation est devenue un des lieux communs de la littérature moderniste. En voici une des plus nobles expressions:
« La foi agreste et toute pratique de celui dont la volonté de l'Allemagne a fait le successeur de Léon XIII, son ignorance tranquille et fière des « études profanes », sa confiance de vicaire de campagne resiée inébranlée aux scolastiques leçons des bons prêtres qui disciplinaient les jeunes clercs dans les séminaires de Vénétie vers le milieu du dernier siècle, son mépris naturel des hommes et des choses du siècle... » catholici, Lendemains d'encyclique, p. 52. M. P. Sabatier croit également devoir signaler « son manque de culture, son ignorance de ce qui concerne le mouvement actuel des idées, au sein même du catholicisme... » Les Modernistes, p.. 65. On lit encore dans L'Indépendance Belge du 11 septembre 1911 : « Pie X n'a point pu se débarrasser de l'esprit d'un simple curé de campagne. Il en a encore toutes les roublardises... »
(3) « Le pontife romain ny a rien compris, et peut-être a-t-il bien fait, puisqu'enfin le rôle des pontifes n'est pas de comprendre. » P. Sabatier, Revue bleue, 4 août 1906, p. 139.
(4) « Voulant arrêter l'évolution qui entraîne les peuples vers une conception nouvelle de la propriété. Pie X a sonné le ralliement de tous les conservalismes. C'est une nouvelle Sainte- Alliance où les ennemis de la veille se réconcilient contre les adversaires communs. » P. Sabatier, Revue bleue, 22 décembre 190G, p. 780.
dont on célébrait la « hauteur d'intelligence », les « grandioses conceptions », la « générosité dans les desseins » « l'activité, l'élan, la confiance », « le bon sens si lumineux (1) », en un mot le parfait génie. On oubliait, on ne voulait pas reconnaître que Léon XIII avait été l'un des hommes les plus profondément imbus du système romain, l'un des hommes les plus sourdement et les plus persévéramment hostiles aux idées modernes, que la seule diirérence entre Léon XIII et ses prédécesseurs et son successeur, consiste en ce qu'il eut recours à des moyens diplomatiques que Grégoire XVI, Pie IX et Pie X dédaignèrent et qui d'ailleurs n'ont pas réussi (2).
Le dénigrement systématique qu'on organisa contre le nouveau pape s'étendit naturellement à son entourage qu'on qualifia d' « espagnol », à cause du crédit des cardinaux Merry del Val et Vives y Tuto et l'on opposa l'ancien cardinal secrétaire d'Etat au nouveau, tout comme on opposait leurs maîtres l'un à l'autre.
Lorsque les novateurs furent un peu remis de l'émotion que leur causèrent les premiers actes de Pie X, ils reprirent leur travail d'adaptation ou d'érosion autour des vieilles doctrines.
Un pieux laïque, M. Edouard Le Roy, professeur de mathématiques dans l'Université, partisan de la théologie de M. Lois} (3), qu'il ne comprenait peut-être pas très
(1) Cf. Dabry, Mon expérience religieuse, p. 145, 159, 165, 171, — M. Dabry a réédité dans ces souvenirs (1911) le parallèle dans lequel se sont complu les modernistes.
(2) Après l'encyclique Pascendi, M. Loisy écrira très justement : « L'encyclique de Pie X était commandée par les circonstances et Léon XIII ne l'aurait pas faite sensiblement différente, au moins pour l'essentiel et dans la partie liiéorique. » Sitnples réflexions, 1" édil., p. 275, 2« édit., p. 288.
(3) Cf. les explications qu'il a données dans Demain, 26 octobre 1906 :
« Je considère que l'individualisme religieux est contradiction
bien (1) esprit peu original (2), mais dialecticien puissant, résolut d'adresser aux théologiens, si sûrs d'eux-mêmes, une simple question : « Qu'est-ce qu'un do>^me ? » Il la leur posa dans la revue publiée par son ami M. George Fonsegrive, La Quinzaine (3).
M. Le Roy soutenait que la vraie philosophie et la science éprouvent une légitime répulsion contre les dogmes, 1° parce que ceux mêmes qui les alfirment vrais déclarent impossible qu'on parvienne jamais à saisir les raisons intimes de leur vérité; 2° parce qu'ils sont invérifiables, même par une démonstration indirecte ; 3° parce qu'ils sont inintelligibles et impensables; 4° parce qu'ils sont sans rapports avec la vie intellectuelle elTective.
« En fait, disait M. Le Roy, je ne vois pas qu'on ait jamais répondu à celte argumentation que par des subtilités sans valeur ou par des artifices de rhétorique. Mais l'éloquence n'est pas une preuve, ni la diplomatie... Parlant en pfiilosophe, je me déclare incapable de penser autrement que nos adversaires sur les points rappelés ci-dessus... Voici, pourrais-je dire, sous quelle forme
dans les termes, que la religion est chose essentiellement sociale. Avec M. Loisy, je prends comme formule intégrale du cliristianisme : « Dieu dans le Christ, et le Christ dans l'Eglise. » Avec lui encore, je crois l'autorité romaine « nécessaire au maintien de la vérité chrétienne dans le monde ». Avec lui enfin, je ne trouve la plénitude du christianisme que dans le catholicisme, l'Eglise n'étant au fond que l'Evangile continué à travers les siècles. Et toute mon attitude se réduit à tenir compte pratiquement de ce que théoriquement je pense. «
(1) Cf. les deux lettres que M. Loisy lui adressa en 190G et 1907, publiées dans Quelques lellres.
(2) La philosophie de M. Le Roy dépend de MM. Bergson, Henri Poincaré et Blondel. — La critique qu'il a faite des preuves de l'existence de Dieu Revue de métaphysique et de morale, (mars-juillet t907), ressemble singulièrement à celle de M. Marcel Hébert.
(3) Numéro du 10 avril 1905.
l'expérience m'a montré que la nolion du dogme est le plus facilement assimilable aux intelligences d'aujourd'hui :
Un dogme a surtout un sens pratique. Il énonce avant tout une prescription d'ordre pratique. Il est plus que tout la formule d'une règle de conduite pratique. Là est sa principale valeur, là sa signification positive...
« Dieu est personnel » veut dire : « comportez-vous dans vos relations avec Dieu comme dans vos relations avec une personne humaine ». Pareillement « Jésus est ressuscité » veut dire : « soyez par rapport à Lui comme vous auriez été avant sa mort, comme vous êtes vis-à-vis d'un contemporain ». De même encore le dogme de la présence réelle veut dire qu'il faut avoir en face de l'hostie consacrée une attitude identique à celle qu'on aurait en face de Jésus devenu visible.
« Mystères pour l'intelligence désireuse de théories explicatives, ces dogmes sont néanmoins susceptibles d'énoncés parfaitement nets quant à ce qu'ils prescrivent à notre activité. Le langage du sens commun est alors à sa place ainsi que l'emploi des symboles anthropomorphiques et l'usage des analogies ou métaphores, et ni l'un ni l'autre n'engendrent d'insolubles complications, puisqu'il s'agit uniquement celte fois de propositions relatives à l'homme et à ses attitudes. »
La question posée par 'M. Le Roy fut débattue dans un long référendum qui causa un douloureux étonnement aux théologiens orthodoxes (1). Peut-être la meilleure réponse ne fut-elle pas assez remarquée, — elle n'était pas consolante.
Ce fut celle-ci : « L'objection en soi la plus décisive faite au dogme porte moins sur la notion du dogme, et des dogmes que sur le fait même de leur révélation. En d'autres termes.
(1) Le 27 octobre 1905, le cardinal Perraud écrivait à MgrTurinaz: « On se demande avec stupéfaction comment La Quinzaine, qui a la prétention d'être une « revue catiiolique », peut endosser la responsabilité d'une explication prétendue philosophique et scientifique de la religion qui équivaut à sa destruction totale. »
la question apologétique me semble moins d'ordre philosophique que d'ordre historique et biblique (1). »
Si les explications des théologiens orthodoxes furent loin d'être décisives, on ne peut du moins leur refuser le mérite d'une certaine logique et d'une certaine honpêteté. Un jésuite, le Père Eugène Portalié, qui s'était déjà signalé par ses réfutations de M. Loisy, fit remarquer qu'on devait être de bonne foi et qu'il ne s'agissait pas d'une situation qu'il fallait sauver coûte que coûte, par des arguties.
« Quand la thèse de M. Le Roy serait démontrée, dit-il, non, il n'y aurait pas à sauver la situation; non, il n'y aurait pas lieu à une volte-face peu lionorable par laquelle l'Eglise, n'osant pas dire à ses fidèles : tous ces dogmes sont impensables, leur adresserait cet avis : « Faites comme si cela était vrai, ce sont des préceptes, non des vérités. » Le seul parti à prendre pour l'Eglise serait de déclarer franchement qu'elle n'est pas ce qu'elle a cru être pendant des siècles, qu'elle n'a pas reçu la mission de conduire infailliblement riiumanilé à sa fin, et puis de disparaître, laissant la place à une autre école de philosophie — puisque, après tout, l'Eglise ne serait plus que cela — moins compromise par un lourd passé de fo1 ridicule.
« Ainsi, quand vous exigez de l'Eglise catholique qu'elle renonce à toute signification intellectuelle de sa foi, et qu'elle adopte, avec les nouvelles doctrines de l'évolution, le sens purement pratique des dogmes : tout se réduit à cet efTrayant dilemme :
— Ou bien vous lui demandez de déclarer qu'elle n'a jamais cru à celte signification théorique, même quand elle anathématisait quiconque refusait l'adhésion intellectuelle ; et elle devrait pour cela déchirer les pages les plus éclatantes de son histoire.
— Ou bien vous entendez qu'elle proclamera son erreur dix-neuf fois séculaire, et l'égarement où elle était d'exiger une adhésion de l'esprit à des dogmes dont elle reconnaît l'inconsistance absolue, mais en ajoutant qu'elle reste toujours l'interprète
(1) La Quinzaine, 15 mai, 254 sq. ; réponse de M. Alexandre Michel, lazariste, qui peu de temps après quitta l'Eglise.
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infaillible du vrai christianisme ; et alors c'est exiger qu'elle proclame elle-même sa décliéance et sa propre folie. — Dans les deux cas, c'est la fin du catholicisme (1). »
Pendant qu'un mathématicien français jetait le trouble chez les théologiens, un romancier italien, Antonio Fogazzaro (2) s'apprêtait à plaider devant les peuples eux-mêmes la cause de la nouvelle théologie et de la réforme catholique.
Esprit délicat, ingénieux, poétique, sans grande force de pensée, romantique, conservateur, Fogazzaro considérait le catholicisme comme le rêve qui idéalise la vie des peuples latins et comme le cadre de leur civilisation. Qu'il le crût d'institution divine, il semble difficile de le penser, tellement il partageait les idées de son ami le Père Tyrrell, mais il n'entendait pas qu'on discutât la question. Il voulait rajeunir l'Eglise, l'adapter aux temps présents. Le travail de notre génération devait être de lui faire accepter ce principe d'adaptation. Les générations suivantes l'appliqueraient selon les besoins. Ne pas aller trop vite, ne pas manquer de mesure : telle était sa grande règle d'action (3). Mais surtout il n'admettait pas qu'un catholique latin sortît de l'Eglise romaine : tout en la combattant pour la transformer, on devait, pour lui plaire, s'arranger du moins pour y mourir.
Ce fut dans ces dispositions et ces conjonctures que Fogazzaro écrivit le touchant roman du Saint,- Il Santo (4), personnage très moderne, cousin germain du Père Hecker, qui s'en va naïvement demander au pape la réforme de l'Eglise en lui exposant que quatre grands vices rongent
(1) Eludes, 20 juillet 1905, p. 162.
(2) Né à Vicence en 1842, sénateur en 1900, mort à Vicence le 7 mars 1911.
(3) Il écrivait à la revue lyonnaise Demain : « Soyez toujours Demain, ne soyez jamais Après-Demain. » Demain, 8 déc. 1905.
(4) Publié le 5 novembre 1905. — Traduction française de M. G. Hérelle (1 vol. iii-18, librairie Hachette).
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l'institution : l'esprit de mensonge, l'esprit de domination, l'esprit d'avarice, l'esprit d'immobilité. Et le pape lui répond qu'il doit mesurer ses commandements à la capacité de ses lidèles, qu'il est vieux et fatigué ; puis le bénit tendrement. « Si nous détachons ces discours de la narration du roman, dit un moderniste (1), nous avons dans nos mains un résumé de ce qu'il y a d'essentiel dans la pensée des Blonde), des Laberthonnière, des Loisy, des Newman, des Tyrrell. »
Ce qui manquait aux novateurs c'était une tribune permanente où ils pussent exposer leurs idées, les propager et se transmettre les nouvelles qui les intéressaient. Certes, beaucoup de revues leur étaient sympathiques, mais ces revues mensuelles ou bi-mensuelles ne semblaient pas assez fréquentes pour le besoin de la cause, et elles étaient trop doctrinales et trop dispendieuses. Il fallait une feuille hebdomadaire, bon marché, nouvelle comme la situation.
Ce desideratum fut réalisé au mois d'octobre 1905, à Lyon, où vivait un petit groupe de catholiques progressistes déterminés. Ils rédigèrent un programme rontlant et établirent une liste internationale de collaborateurs fort brillante, très habile, où des catholiques libéraux inolTensifs, naïfs et relativement orthodoxes voisinaient, sans s'en douter, avec des symbolistes radicaux et des positivistes. Ce nouveau périodique s'appela Demain. Une façon d'encyclique dans laquelle un pasteur protestant des plus considérables présenta à ses coreligionnaires (2), en son huitième mois, ce « ténioin par excellence du mouvement religieux contemporain » peut servii" à sa commémoration, en même temps que de docu-
(1) M. Giulio Vitali, Demain, 8 décembre 1905.
(2) Journal de Genève, 9 juillet 1906. — Sur ce périodique on peut aussi consulter Evéques et Diocèses, \" série, « Au diocèse de Lyon ». J'y raconte p. 8.3-98, comment fut fondée cette feuille, quels furent ses principaux rédacteurs et quel accueil elle reçut des gardiens de la doctrine.
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ment pour le genre de secours que certains héritiers de la prétendue réforme du XVI« siècle apportaient aux novateurs du XXe :
«... Qu'est-ce donc que Demain ? Un journal catholique tout court, mais catliolique pour tout de bon.
« Or, ce journal catholique, je le recommande de la façon la plus pressante aux protestants parce qu'il serait très hygiénique pour eux de connaître d'autres catholiques que les catholiques fiévreux et factieux qui exploitent et souvent confisqient à leur profit une Eglise qu'ils terrorisent. A Demain on sert l'Eglise, on ne s'en sert pas. Si les protestants qui confondent l'Eglise avec la « secte » formée par les bandes cléricales sont excusables, il serait pourtant bon qu'ils arrivassent à une vue plus haute et plus vraie de la réalité. Les folies sanguinaires de 93 n'ont pas voilé à l'Europe la beauté, la grandeur et l'orientation de l'effort révolutionnaire. Ne permettons pas aux folies cléricales actuelles de nous voiler la beauté, la grandeur, l'orientation profonde de l'Eglise.
« En recommandant Demain aux protestants je ne viens donc pas leur recommander des catholiques amoindris, opportunistes, disposés à faire des concessions. M. Pierre Jay (1) et ses principaux collaborateurs sont tout le contraire. Ce ne sont ni des modernistes (2J, ni des libéraux, ni des néo-catholiques, ce sont des catholiques tout net et tout franc, mais des catholiques qui prennent au sérieux, pour ne pas dire au tragique, leur qualité de catholiques, qui veulent que leur Eglise soit non seulement une grande école, mais la grande école apprenant à ses enfants le respect des hommes et des idées ; et ce respect, bien loin d'être une concession anticipée, est au contraire la conséquence et la suite d'une foi ardente, sereine, sûre d'elle-même, qui devant une erreur ne songe ni à s'enfuir ni à se fâcher. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?
(1) Le directeur de Demain.
(2) La liste des collaborateurs comprenait le baron de Hiigel que M. Paul Sabatier a appelé « l'évêque laïque des modernistes », MM. Murri et ^linocchi qu'il a représentés comme les chefs du modernisme en Italie dans son livre Les Modernistes.