DEMAIN», REVUE HEBDOMADAIRE
n'est pas se laisser porter paresseusement sur les bras de l'Eglise, c'est marcher, accepter le pas de ceux qui nous entourent, sans renoncer à les entraîner et à les soutenir à noire tour.
« Tel est le catliolicisme intégral qu'on pratique à Demain, et voilà pourquoi je salue ces jeunes, venus de tous les coins de l'Europe, avec une joyeuse émotion. Je les aime non seulement parce qu'ils sont sincères, désintéressés, vaillants, mais aussi parce qu'ils préserveront le protestantisme et la libre pensée des victoires trop faciles et ne permettront plus à toutes les constructions lépreuses qui se sont collées à la vieille cathédrale d'en dérober éternellement la vue.
« Demain a des ennemis puissants, actifs et très persuadés qu'ils rendent service à Dieu, mais sans être prophète on peut bien assurer qu'une fois de plus la victoire ne sera pas du côté des puissants. Polentes deposiiit de sede et exaltavil humiles ! '< Le Seigneur a déposé les puissants de leur trône et il a élevé les petits. M Les persécutions sont une arme dangereuse : si nous avions sous les yeu.x les lettres que reçoit le directeur, nous en trouverions sans doute qui rappelleraient les scènes de toutes les persécutions : l'exécuteur des colères ofTicielles demandant pardon à la victime et se déclarant secrètement avec elle.
« Je voudrais m'étendre longuement sur la nouvelle Revue lyonnaise, en dire l'aspect extérieur, montrer qu'à son catholicisme intérieur en correspond un autre qui frappe au premier regard : je ne veux pas parler d'enseignes au vent telles qu'on les voit se balancer au-dessus de certaines boutiques. Non, mais constater simplement que chaque numéro, avec ses notes résumant les événements principaux du monde entier, donne un peu l'impression de catholicité qu'on éprouve à Saint-Pierre-de-Rome pendant la semaine de Pâques.
« On n'y est pourtant pas à Rome. On y est en France : dans cette mystique cité de Lyon qui fut la première à embrasser le christianisme. Profondément catholique, Demain est aussi une œuvre française jusque dans les moelles; je veux dire que tout à fait étrangère au nationalisme sectaire, frère jumeau du cléricalisme, elle nous ramène d'une façon d'autant plus sûre qu'elle n'est pas cherchée, sur le terrain de la discussion des idées si conformes au génie de la France.
« Aussi voudrais-je que ma voix portât loin, bien loin de nos frontières, pour dire à tous ceux qui croient que la France
s'enlise dans le matérialisme : lisez Demain. Lisez-le non comme on lit un journal ordinaire, pour y trouver les nouvelles, mais lisez-le dans l'esprit où vous allez voir un ami pour recevoir quelque chose de son trésor de vie et pour lui donner un peu du meilleur de vous-même, pour vous harmoniser. Quand vous aurez passé de longs moments dans cette communion bienfaisante, vous vous éloignerez à regret. Puis en vous rappelant la puissante vague de sympathie qui porte vers Demain l'élite de nos curés de campagnes et des professeurs de nos Facultés catlioliques, vous penserez qu'il y a là le résultat d'un travail déjà long, profond, mystérieux, que cet effet est peut-être l'Iiumble éclosion d'une grande chose (1). »
L'autemr de cette réclame, protestant libéral et par conséquent moderniste à sa manière dans sa propre Eglise, s'était constitué déjà depuis plusieurs années le patron du modernisme catholique. Il devait même mériter d'en être appelé le «pape(2))). Jouissant de très grandes relations dans la presse internationale, il se fit à la fois le défenseur le plus actif des novateurs et , par les nouvelles plus ou moins sensationnelles qu'il lançait secrètement (3), l'infatigable agitateur de l'Eglise. Personnage énigmatique qu'un journaliste italien, M. Prezzolini, qui fut un moment le cicérone du modernisme, présentait ainsi en 1908 :
(1) Cet article fut reproduit ou cité par de nombreux périodiques modernistes ou modernisants, notamment par La Vie Catholique du 19 août 1906.
("2) Le premier, à ma connaissance, qui ait ainsi appelé M. Sabatier, est le correspondant parisien de YUalia Reale, en 1907. On retrouve cette expression dans une lettre de Tyrrell, du 18 décembre 1908, publiée dans Autour d'un Prêtre marié, p. 212.
Des feuilles catlioliques l'appelèrent 1' « antipape ». Semaine religieuse de Cambrai, 9 juin 1907 ; Semaine religieuse de Bourges, 22 juin 1907.
(3) De 1905 à 1911, Le Siècle a publié des articles intitulés « Reportage romain », dont le signataire ne faisait que repro-
PAUL SABATIHR 141
« D'historien de saint François, il est devenu moderniste extracatholique, et séducteur de tous les modernistes du monde, clercs et laïcs. Curieuse figure d'historien sévère (1), et de journaliste amoureux de scandale, qui voyage en troisième classe mais qui vit comme un roi à Assise, reçu par la fanfare du pays, quand il arrive, et considéré par tous comme un des principaux facteurs économiques du mouvement des étrangers en Ombrie ; digne d'avoir un diplôme de reconnaissance des hôteliers d'Assise et initiateur d'un très utile nettoyage du saint François historique. D'aucuns le disent peu sincère, mais qui connaît jamais les intentions des hommes ? (2) »
duire les « informations » que lui envoyait un personnage ainsi désigné : « mon ami romain » (articles des 13 octobre, 15 novembre 1907 ; 1" et 29 nov. 1908 ; 21 février, 7 mars, 19 avril, 10 août, 10 octobre 1909), « l'excellent ami que j'ai auprès du Vatican », « le témoin dont je transcris les observations » (article du 1" déc. 1907), « mon ami qui connaît la France aussi bien que le Vatican » (29 août 1911). Cet « ami romain » était M. le Pasteur Paul Sabatier. Dans la ]'érité française des 11-12 septembre 1905, le Père Fontaine a faussement identifié 1' « ami romain » avec l'auteur de la Crise du Clergé.
(1) Appréciation contestée. La Revue Moderniste Inlernationnle de novembre 1910 (p. 481), faisait l'observation suivante : « La manière dont M. Sabatier traite les faits contemporains commence à inspirer, nous dit-on, çà et là, de vives inquiétudes sur la valeur de ses études franciscaines. » En elTet de nombreux érudits, le Père Van Ortroy, M. Henry Thode, etc., ont combattu avec des arguments purement scientifiques plusieurs de ses thèses sur saint François.
(2) Cos'è il Modernismo?, p. 96.