LES PREMIERES BATAILLES
Une Lettre confidentielle. — Condamnations Pontificales. — Le Rinnovamento. — Une Conférence de Fogazzaro. — Suspense de M. Murri. — Le Monument de Schell. — La Réforme des Séminaires. — Mgr Umberto Benigni. — La Correspondance de Rome. — La Ligue contre l'Index. (Janvier 1906 - Juillet 1907)
A la fin de 1905, Fogazzaro prenant au sérieux son rôle de prédicateur de la réforme catholique, fit traduire en italien un écrit anglais, secret et anonyme, qui semblait pouvoir servir de manuel aux partisans du mouvement. Dans cet opuscule, intitulé Lettre à un professeur d'antJtropologie (1) et censé adressé à un savant, tenté de quitter l'Eglise, on sou-
(1) A Much Abused Letler, Londres, Longmans, 1906. — Traduction française : Lettre confidentielle à un professeur d'anthropologie (Paris, Nourry, 1908, in-12, 100 p.). — La traduction italienne faite par M. Piero Giacosa, professeur à l'Université de Turin, Lettera confîdenziale a un amico professore di antropologia (s. 1. n. d.), présente d'assez nombreuses variantes avec le texte anglais.
tenait que le croyant instruit ne doit pas rompre avec le catholicisme et qu'autre chose est la théologie avec ses dogmes, autre chose est l'Eglise. Après avoir esquissé un cours de symbolisme, l'auteur disait à son correspondant fictif:
« Au fond, ce n'est pas avec l'Eglise que vous êtes en conflit, mais avec les théologiens ; ce n'est pas avec l'autorité ecclésiastique, mais avec une certaine tliéorie concernant la nature, les limites et les degrés de celte autorité et la valeur de l'interprétation et de l'obligation de ses décisions. Un efFondrement de lliéories et d'analyses n'entraîne pas avec lui la réalité analysée. Vous direz que l'autorité s'est appropriée la tliéorie et a adopté l'analyse, vous citerez à l'appui les décisions des papes, des conciles et des congrégations; mais allons tout droit au but et n'hésitons pas à envisager la question elle-même. Qui a formulé ces décisions, déterminé leur valeur et les a interprétées pour nous? Quia formulé toute la théologie actuelle de l'autorité et nous l'a imposée, sinon les théologiens ? Qui donc a enseigné l'inerrance théologique, sinon les théologiens eu.\-mêmes, hommes mortels, faillibles et ignorants comme nous ? Gardons froidement notre place et ne soyons pas terriliés quand ils s'affublent des pompes de l'Eglise et nous foudroient, en son nom, de leurs anathèmes. Leur domination actuelle n'est qu'un épisode passager dans l'histoire de l'Eglise ; déjà la théorie de leur autorité est tendue jusqu'à l'extrême et s'étouffe elle-même par ses contradictions inhérentes et présomptueuses. Pour la plupart, les théologiens sont aussi sincères et convaincus de ce qu'ils disent que l'étaient jadis beaucoup de Juifs les plus fidèles et les plus pratiquants, qui ne voulaient prêter aucune oreille au Christ et à son hérésie, qui citaient les prophètes pour montrer que le salut venait des Juifs seuls et que le Judaïsme durerait jusqu'à la Parousie finale, où il subjuguerait alors le monde entier de sa domination. Comme ils avaient raison! Et pourtant combien ils avaient tort ! Le judaïsme était appelé à revivre une vie plus élevée et glorifiée dans le christianisme. Paul ne sentait pas qu'il avait rompu avec le judaïsme, ni à plus forte raison, qu'il en avait renversé les barrières pour les ouvrir à une religion universelle. Il se croyait l'interprète du judaïsme et, jusqu'à la fin, il demeura un Hébreu parmi les Hébreux. Nous-mêmes, ne nous
vantons-nous pas d'être l'Israël véritable et spirituel et la génération d'Abraham?
«L'histoire ne peut-elle se répéter? Les tliéologiens ne peuventils avoir raison autrement qu'ils ne se l'imaginent ? Le bras de Dieu est il moins long qu'il ne puisse encore faire germer de parmi les pierres la génération d'Abraham ? Le catholicisme ne peut-il, comme le judaïsme être obligé de passer par la mort, afin de revivre dans une forme plus grande et plus sublime ? Giiaque organisme ne doit-il pas décroître après avoir atteint les limites de son développement et se contenter de survivre dans sa progéniture ? Les outres ne se distendent que dans une certaine mesure et vient à la fin un moment où elles éclatent et où il faut les remplacer. » (1)
Non mise dans le commerce, mais distribuée généreusement sous le manteau, la traduction italienne de cette brochure ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard dans le domaine public. L'un de ceux qui se plaisaient à troubler l'Eglise l'envoya, aussitôt qu'il la connut, au correspondant romain du Carrière delta Sera, qui, dans le numéro du l^"" janvier 1906 de ce journal, en cita des extraits, en attribuant l'opuscule à un jésuite anglais. Un mois plus tard, après enquête, le général expulsait de la compagnie Tyrrell, qui s'était reconnu l'auteur de la pièce mais qui refusait de la rétracter.
Lorsqu'il fut ainsi retranché de la Société de laquelle il désirait d'ailleurs sortir depuis quelque temps, Tyrrell avait l'intention de vivre dans le clergé séculier, en se posant comme un théologien libéral, mais en évitant toute controverse avec ses anciens confrères. Les désaveux dont il fui l'objet de leur part annihilèrent cette dernière résolution. Comme s'il fût étonné qu'ils répudiassent une telle apologétique, il se crut attaqué, répondit et s'engagea peu à peu dans des discussions qui, en découvrant la profondeur de ses hérésies et la redoutable subtilité de ses argumentations, forcèrent l'auto-
(1) Edition française, p. 93-95.
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rite ecclésiastique d'exiger irréductiblement la soumission totale qu'il refusait. Prolondénient Irlandais de tempérament, il commença contre ses adversaires une guerre d'agitation continuelle, de polémiques incessantes, de petites conspirations dans laquelle il devait consumer prématurément ses forces et son grand talent.
Le cas du Père Tyrrell montrait à tout le monde l'étendue de la crise. Des novateurs, il y en avait jusque dans la Compagnie de Jésus !
En présence d'unecriseaussi étendue, et d'une conspiration aussi subtile contre son autorité et ses traditions, l'autorité ecclésiastique n'épargnait pas les avertissements. Un décret de l'index, du 5 avril 1906, condamna des ouvrages de M. Paul VioUet, du Père Laberthonnière (1) et le Santo de Fogazzaro. Dans les deux premiers auteurs, on frappaitsans doute les prétendus modernismes politique et philosophique ; dans le troisième le réformisme ecclésiastique. Le prétendu modernisme exégétique était rappelé à l'oi'dre par quatre décisions de la Commission biblique pontificale, sur les « citations implicites » (2), et les « livres historiques » (3) de l'Ecriture sainte, sur « l'authenticité mosaïque du Pentateuque » (4), et « l'authenticité du quatrième évangile » (5).
Le modernisme sociologique avait trouvé son compte, en 1905, dans une lettre de Pie X au cardinal Svam[)a sur les
(1) Paul ViOLLET, L'infinUibiUlv du Pape et le Si/lUtbus. Elude liistorique. Besançon, Paris, 1904. — Ce livre avait été publié avec Vimprimalur de l'archevêque de Besançon, Mgr F. Petit.
L. Laberthonnière. Essais de philosophie religieuse. Paris, 1903. — Une traduction italienne de ce livre a paru à Palerme en 1907.
Le Réalisme chrétien et l'Idéalisme grec. Paris, mai 190'4.
(2) Décret du 1;J février 1905.
(3) Décret du 23 juin 1905.
(4) Décret du 27 juin 190G.
(5) Décret du 29 mai 1907.
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« démocrates chrétiens autonomes >; (1) et dans une encyclique aux évêques d'Italie sur l'action catholique (2). Le 28 juillet 1906, dans une encyclique à l'épiscopat italien, le pape revint sur le même sujet en des termes énergiques qui visaient certainement et sans erreur possible les polémiques et le vocabulaire de nombreux prêtres démocrates :
« Tout langage, disait-il particulièrement, tout langage qui pourrait inspirer au peuple l'aversion envers les classes supérieures est et doit être considéré comme tout à fait contraire au véritable esprit de la cliarité clirétienne. De même, il faut réprouver dans les publications catlioliques toute faconde parler qui, s'inspirant d'un esprit de nouveauté malsaine, tournerait en dérision la piété des fidèles et inciterait à une nouvelle orientation de la vie clirétienne, à de nouvelles directions de l'Eglise, à de nouvelles aspirations de l'âme moderne, aune nouvelle vocation sociale du clergé, a une nouvelle civilisation clirétienne et autres choses semblables (3). »
Les auteurs des livres condamnés se soumirent « iouablement », selon la formule, mais les journaux du parti s'etTorcèrent d'atténuer la portée de la condamnation par toutes sortes de considérations et ils profitèrent de l'occasion
(1) Document daté du l" mars 1905.
(2) Document daté du 15 juin 1905.
(3) Encyclique « Pieni l'animo ». — Les dernières lignes de cette citation sont empruntées à l'instruction de la S. Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires du 27 janvier 1902. Cf. ci-dessus, cli. IV, p. 54, et ch. V, p. 76.
Beaucoup d'autres points visant diverses modernités seraient à relever dans cette lettre. L'un deux relatif aux séminaires, est ainsi conçu : « Que les Séminaires soient jalousement maintenus dans leur esprit propre et demeureat exclusivement destinés à préparer les jeunes gens non aux carrières civiles mais à la liante mission des ministres du Christ. »