CONDAMNATIONS
pour faire au roman de Fogazzaro une immense réclame (1).
Quant aux actes pontificaux contre le modernisme sociologique, comme ils étaient adressésaux évèques d'Italie, les démocrates chrétiens des autres pays, les déclarèrent spéciaux aux affaires de la péninsule et sans grand intérêt pour le reste de la catholicité (2).
La vigoureuse répression pontificale n'en déconcertait pas moins les novateurs. Ils travaillèrent alors en se cachant sous des pseudonymes. Un prêtre, lancé à fond, mais secrètement, dans les polémiques, écrivait en adressant un nouveau livre à un vieux lutteur qui s'était fait écraser le visage découvert :
« Vous aurez encore l'occasion de plaindre ces pauvres catholiques libéraux dont le courage ne sait pas se hausser jusqu'à l'idéal rêvé. F'ourtant j'ose vous le demander : A quoi servirait ce courage au milieu de ce grand schisme de l'indifférence religieuse ? On a fait du catholicisme une religion demi-païenne. Qui nous écouterait? Qui nous suivrait? Les indilférents se contenteraient d'admirer notre geste libérarateur. Les pagani, qui sont le grand nombre, s'éloigneraient de nous avec horreur. Qui le sait mieux que vous? Un jour peut venir où la Religion remplacera les religions. Mais
(1) M. Kùbel, dans son Histoire, et M. Lachenmann, dans l'encyclopédie Die Religion in Geschichte und Gegenwart (art. Fogazzaro), disent que dans le seul mois d'octobre 1906, il se vendit 30.000 exemplaires en Italie; qu'en Amérique il s'en vendit 14.000 en dix-sept jours ; qu'en Angleterre il se vendit, à la fin de 1906, 1.000 exemplaires par jour de la traduction anglaise. Les auteurs ne parlent pas de la France.
(2) Voici, in-extenso, l'entrefdet par lequel JI. Naudet apprit aux lecteurs de I.a Justice sociale (11 août 1906) l'énergique encyclique du 26 juillet :
0 Le Pape vient d'adresser une encyclique aux évèques italiens.
« Dans celte encyclique, qui ne concerne que l'Italie — et pour
bien le marquer. Pie X l'a écrite en italien — le Saint-Père parle
PAUL XAUDET 149
je VOUS le répète ici : « Dans combien de temps, et quel rêve ! » C'est la grande nuit qui nous enveloppe. Le réveil est loin. En attendant, nous soulageons notre conscience en écrivant des livres comme .... Nous écrivons ces livres sous le voile discret de suggestifs pseudonymes. Et nous laissons faire aux dieux (1). »
Ce pessimisme était assez commun. On rencontrait cependant encore çà et là des catholiques libéraux qui n'étaient
excellemment d'une foule de choses : de l'esprit d'obéissance du clergé, de la nécessité de ne pas multiplier outre mesure les ordinations et de bien veiller à ce que les vocations à l'état ecclésiastique soient sérieusement étudiées, de la bonne organisation des séminaires et de l'enseignement de leurs professeurs, du directeur spirituel des séminaristes, delà prédication etdela responsabilité qui, de ce chef, incombe aux premiers pasteurs; des journaux et revues et de la part que peut prendre à leur rédaction le clergé italien ; des conférences sur toutes sortes de sujets que peuvent faire les prêtres et des livres qu'ils peuvent écrire; de la manière de parler des choses pieuses, de la manière d'aller au peuple. Enfin, il défend aux prêtres italiens de s'inscrire dans la « Ligue démocratique nationale ». On sait que cette ligue a refusé de prendre le titre de « Ligue de la Démocratie chrétienne ».
« En somme, sur quatre grandes colonnes de journal, l'encyclique en consacre trois et demie à des choses exclusivement religieuses, quelques lignes à peine parlent de choses sociales, et le mot démocratie chrétienne n'y est pas même prononcé.
« Or, savez-vous sous quel titre, en leurs journaux, nos chers amis les réactionnaires font connaître cet acte pontifical à leurs lecteurs ?
« Ils écrivent bravement :
« La Condamnation des démocrates chrétiens ».
« Et voilà !
« Faut-il que leur cause soit mauvaise pour en être réduits à de pareils procédés !
« Pauvres bonnes gens ! »
(1) L'auteur, en charge dans l'Eglise, ne peut naturellement être nommé. Il a prêté le serment antimoderniste.
150 ESPKRANCES LIBÉRALES
pas découragés. Ils pensaient que les événements forceraient la papauté à changer et cette évolution leur paraissait assurée à brève échéance par les conditions dans lesquelles s'opérait en France la séparation des Eglises et de l'Etat. « La liberté de l'Eglise germera sur la tombe du concordat », écrivait M. Julien de Narfon (1).
L'un des survivants de l'ancien catholicisme libéral, M. Paul Tiuireau-Dangin, exposait avec complaisance (2) le minimum de changements que la sagesse de l'Eglise devait évidemment réaliser dans la situation nouvelle : participation des laïques au contrôle des finances ecclésiastiques, établissement de règles précises pour la nomination des évêques, « comme il a été tait, par exemple, pour les Etats-Unis, dans le Concile de Baltimore, en 1864 », modification dans la composition du collège des cardinaux par une représentation plus équitable des divers pays de la catholicité et par la diminution du nombre des cardinaux italiens.
En Italie, les novateurs fondaient à Milan une grande revue. Il Rinnovamento, « La Rénovation ». Les principaux soutiens de ce nouvel organe étaient des jeunes gens de familles catholiques et libérales, les comtes Alessandro Casati, Tommaso Gallarati-Scotli, Stefano Jacini, qui croyaient la transformation de l'Eglise nécessaire au bien du monde et surtout de leur patrie et qui, encouragés par des conseils et des éloges perfides, pensaient pouvoir réaliser cette opération tout aussi facilement que leurs pères avaient fait de leur pays unifié une puissance de premier ordre.
Au moment oii paraissait le Rinnovamento, au mois de janvier 1907, l'un de ses principaux inspirateurs, M. Fogazzaro, vint
(1) Derniers mots de la préface de son livre Vers l'Eglise libre (1905). — Sur la position de M. de Narfon dans les controverses actuelles, cf. sa Conférence sur les devoirs et les droits du journaliste catholique dans la revue Athena (1911).
(2) Le Correspondant, 10 mai 1907.
FOGAZZARO 151 .
à Paris donner une conférence. Elle fut représentée comme une reprise de l'otTensive contre l'orthodoxie statique et la rentrée en scène de l'auteur du Santo, qui s'était décemment condamné à une sorte de retraite après la condamnation de son livre. Dans le même temps, M. Murri vint également à Paris, pour étudier de près la situation créée par la séparation des Eglises et de l'Etat. Il était envoyé par un grand journal milanais, Le Carrière délia Sera, et il fit coïncider sa mission avec un voyage de M. le pasteur Paul Sabatier qui l'introduisit auprès de quelques personnalités.
Dans sa conférence (1) Fogazzaro exposa en termes académiques « les idées religieuses de Giovanni Selva », l'un des principaux personnages de son roman // Santo, champion d'un catholicisme progressiste, — progressisme poétique, vertueux et quelque peu inconsistant. Le romancier fut naturellement très fêté par ses congénères, les réformistes catholiques de Paris. M. Pierre Imbart de la Tour, donna en son honneur une grande réception. Il lui porta un toast chaleureux :
« ... A notre affection s'ajoute notre admiralion. Elle va à l'écrivain qui par la puissance des images, la précision des formules, le soufïle d'enthousiasme et le charme de tendresse qui circule dans son œuvre, a conquis non seulement sa patrie, mais l'Europe tout entière, — au croyant qui a su alUer dans une grandeur incomparable, les audaces généreuses et la liberté de
(1) Elle eut lieu à l'Ecole des Hautes Etudes sociales, rue de la Sorbonne, 16. — Un apologiste orthodoxe, le prêtre Alexandre Cavallanti, dont le livre a reçu les félicitations de nombreux cardinaux, archevêques et évêques, a dit à ses candides lecteurs que les « hautes études » de cette école sont « la tliéosophie, la cabale, la gnose, la force psychique, les sciences occultes ». Mo- (lernismo e Modernisti [2' édilion, Turin, 1908, p. 11.).
La conférence a été publiée dans Demain, 8 février 1907 ; en italien, dans Rinnovamento, 1907, I, 129 ; en allemand, dans AS. Jahrhundert, 1907, n" 10.
152 FOGAZZARO
l'esprit au loyalisme de sa foi poussé jusqu'à la souffrance, jusqu'au sacrifice, au penseur qui, dans celte crise douloureuse où s'enfuit un monde, nous a appris à aimer ardemment et la vie morale du passé et tout ce que notre siècle rêve de grand, de généreux et de juste, trouvant la paix, nous montrant la paix, dans ces régions sereines où se rejoignent la science et l'amour... » (1).
Pour que les plus éminents pasteurs protestants pussent voir à leur aise les deux apôtres de la nouvelle réforme, Fogazzaro et M. Murri, M. Paul Sabatier les fit tous les deux inviter à la table du directeur du séminaire de la Faculté de théologie, M. Ménégoz. Outre les quatre personnages qui viennent d'être nommés, les convives de cette réunion étaient MM. les pasteurs J.-E. Roberty, Charles Wagner, Auguste Weber, John Viénot et M. le professeur Allier.
« Nos deux nobles hôtes, a raconté M. Viénot, nous dirent leurs rêves, leurs espérances... J'étais déjà très sceptique pour tout ce qui touclie à la possibilité d'une réforme intérieure du catholicisme, et désireux de comprendre un état d'esprit que je respecte profondément, je posai hardiment la question : o Mais enfin, si l'Eglise vous condamne que ferez-vous? » Fogazzaro répondit nettement et sans hésiter qu'il se soumettrait. Et pour se faire comprendre, il nous dit: « Je suis un ofTicier. Mon chef me donne un ordre absurde. Je sais qu'il est absurde, je dis qu'il est absurde, mais j'obéis quand même parce que c'est mon ciief qui l'a donné et qu'il en est responsable... » et il développa cette idée avec upe précision qui nous montrait que sa soumission était prèle d'avance pour le jour où elle serait nécessaire (2). »
La conférence de M. Fogazzaro ranima tous les courages. On la célébi-a comme une victoire. Les novateurs semblèrent
(1) Cf. liiillelin de la Senifiine. 23 janvier 1007.
(2) Revue clirétienne, avril 1911. — Au comte H. de S. qui lui demanda ce qu'il faisait des enseignements de Pie X, Fogazzaro répondit." « Pie X est un nuage qui passera ».
tenir pour nég-ligeables les condamnations de Rome, tandià qu'ils considérèrent comme définitifs les avantages remportés. M. l'abbé Naudet s'en expi-imait ainsi :
« Nous assistons à une bataille, ou plutôt, consciemment ou iuconscieinment, nous menons une campagne qui semble se résumer en trois batailles ou épisodes qui se sont albrniées et s'aftirment nettement.
« C'est sur le terrain de l'iiistoire que la campagne a commencé. Vous souvient-il de ce qui se passait il y a vingt ans et quelle levée de boucliers contre Ducliesne et ceux qui, avec lui, émettaient la prétention de substituer à l'histoire « édifiante » malgré tout, l'histoire « vraie » en tout et pour tout. On ne les nommait pas encore les « modernistes », l'esprit humain n'arrive à ces découvertes que par étapes ; mais déjà on les nommait protestants, et les « gabelous (1) » ne les désignaient que sous le nom de « dénicheurs de saints ». Duchesne et ses amis ont continué leur route et fait leur œuvre ; l'erreur enchaîne et la vérité délivre : ils sont restés fidèles à la vérité. Aujourd'hui Duchesne est à Rome, il est prélat, il préside de fait la commission nommée par le Pape pour la réforme du bréviaire; la bataille est gagnée. Et si vous voulez vous en convaincre, songez sous quelle réprobation auraient sombré, il y a vingt ans, ceux qui se seraient avisés de loucher publiquement à la légende de Lorette ; et, s'il eut été possible de songer seulement que bientôt on publierait le livre d'Ulysse Giievalier (2).
« C'est sur le terrain de l'exégèse que la campagne a continué, l'allé continue ; et si elle n'est pas encore gagnée, on peut avoir
(1) Les 0 gabelous » de l'orthodoxie, une des appellations pittoresques dont les catholiques progressistes désignaient parfois leurs frères ennemis. Le répertoire était riche. M. Fonsegrive les appela « oiseaux noirs, oiseaux immondes ». {La Quinzaine, \C) déc. 1903 ; article reproduit dans Question biblique II, cli. ^'I). Le professeur Merkie stigmatisa les adversaires de son ami Schell de « hyènes théologiques » (Kiibel, p. 50).
(2) M. le chanoine Giievalier avait publié en 1906 un livre intitulé \olre-f)ame de Loretle. Etude historique sur rauthenfirité de la Sanlu Casa (Paris, Picard, in-S", 519 p.,.
l'assurance qu'elle le sera. Depuis bientôt dix ans on a cassé bien des carreaux de vitre aux fenêtres de la vieille maison qui ne seront pas remplacés, et personne, d'ailleurs, n'en manifeste le dessein. Il y a plus d'air, plus de lumière, on respire plus à son aise. Le grand public sait maintenant des clioses qui, jadis, se disaient seulement entre initiés, tout bas, dans le mystère; on ne se croit plus obligé de croire que Josué a arrêté le soleil et que le monde n'a que six mille ans ; beaucoup de savants catiioliques acceptent, tout en restant très orlliodoxes, la doctrine de l'évolution et le P. Janvier a eu l'autre jour un succès plutôt négatif lorsqu'il lui a plu d'affirmer dans la chaire de N.-D. que notre mère Eve avait effectivement tenu conversation avec le serpent. Ce serait trop dire que d'afTirmer que la bataille est déjà gagnée, mais que de positions déjà conquises et qu'un retour offensif désespéré essaie vainement de reprendre. L'œuvre se fait lentement, mais elle se fait sûrement; l'avenir le montrera.
« Le troisième épisode commence à peine c'est la bataille sur le terrain de la théologie. Nous ne sommes qu'au début, mais la fermentation d'hier, réelle quoique cachée, est aujourd'hui très apparente. Les questions se posent sous une autre forme ; bon gré, mal gré, elles demandent des réponses différentes de celles qu'on a faites jusqu'à ce jour. L'argument d'autorité dont on a tant abusé ne joue plus de même manière et on réclame ses titres; il faut des raisons, et il n'est plus possible d'écraser les cerveaux qui pensent sous le nombre des lourds in-folios. Condamner un livre c'est lui faire une fortune, dénoncer une revue c'est augmenter le nombre de ses lecteurs. L'apologétique se transforme et il paraît — juste Ciel ! — que l'on pourrait arriver à s'entendre même avec Laberthonnière et Blondel ; où sont les intransigeances d'antan ?
« C'est là, en celte troisième bataille, que va se concentrer et que déjà se concentre le plus puissant effort de la campagne. Notre foi, j'en ai la conviction absolue, sortira de là plus éclatante, plus ferme et plus aimée. Quant à ces constructions artificielles et à ce parasitisme tliéologique qui, sous prétexte de l'expliquer et de le défendre, l'avaient altérée, les constructions tomberont d'elles-mêmes, et nous dirons du parasitisme abeat qiio Ubuerit (1). »
(1) Justice sociale, 13 avril 1907. — Les expressions de l'optimisme qui régnait alors parmi les novateurs sont trop nom-
ROMOLO iMURRl 155
Sur ces entrefaites, le 15 avril, M. Murri fut déclaré « suspens n divinis » par une lettre du Pape à son Ordinaire, l'archevêque de Fermo. Les causes de cette mesure étaient ainsi spécifiées : « les entretiens qu'il a accordés à des journalistes et qu'il n'a jamais démentis; les correspondances qu'il a envoyées à des journaux et qui renfermaient des jugements écerveléselpeu édifiants, etenlin diverses publications parues sous son nom dans la Kivistn di Culliira et autres périodiques. »
A ceux qui demandaient s'il se soumettrait ou s'il recommencerait la lutte, M. Murri répondit par la déclaration suivante :
« Je n'ai rien à dire. Prêtre je suis, prêtre je reste, (1) respectueux de raulorilé, fidèle à tous mes devoirs. J'ai sacrifié de longues années de douleur par amour de la vérité, et je ressens
breuses pour que je puisse les indiquer. Une étude d'une extraordinaire naïveté, sous une apparence scientifique, mérite cependant d'être signalée, parce qu'elte émane d'un auteur formé dans une discipline intellectuelle rigoureuse, le normalien Joseph Wilbois. Revue de mélaphijsiqae et de morale, mai-juillet 1907. « La Pensée catliolique en France au XIX' siècle ». En voici la conclusion :
« Un Le Roy nous sauve du scientisme. Un Loisy nous détourne de l'individualisme. L'un et l'autre aboutissent ou vont aboutir à une conception de l'Eglise plus forte... L'Eglise devient donc le but où convergent tous nos efforts, qu'ils s'exercent dans des études de philosophie, de théologie, d'exégèse, d'histoire, de sciences sociales, ou qu'ils s'exercent dans des œuvres d'organisation ou d'apostolat. Notre pensée religieuse revient du protestantisme au catholicisme. S'il fallait formuler ce résumé en une conclusion plus brève encore, nous dirions : Pour comprendre le mouvement nckiel de la pensée catholique en France, il faut le juger avant tout dans sa vitesse et sa direction : s(t ritesse s'accroît et sa direction est l'Eglise. »
(1) M. Loisy avait pareillement écrit, le 8 janvier 190'i, après sa condamnation par le Saint-Oflice : « Je n'ai pas à discuter à ce
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en moi le conflil aigu qui, à cette heure de crise profonde, agile le catholicisme. Je maintiens toujours — sauf mes possibles défaillances particulières — que les idées qui inspirèrent ma critique et mon action assureront à la société religieuse une vigueur renouvelée et une plus féconde influence civile. Je demande une sympathie silencieuse aux âmes libres et croyantes. »
Deux jours après la condamnation de M. Murri, Pie X, dans une allocution consistoriale proclamait les modernistes « rebelles » et ordonnait aux cardinaux et aux évèques leurs sutTragants de procéder eux aussi à leur répression.
En réponse à cette allocution, parut en Italie un manifeste de revendications progressistes (1), réplique qui n'était pas de nature à désarmer le pape.
Les opérations ne tardèrent pas.
Le 29 avril, lecardinal Steinhuber,préfetde l'Index, écrivit au cardinal Ferrari, archevêque de Milan, de faire appeler l'éditeur du Rinnovaniento pour lui commander de cesser « une publication aussi néfaste ».
« Les Eminentissimes Pères de cette Congrégation de l'Index, disait Steinhuber, ne peuvent s'abstenir d'exprimer à Votre Eminence Révérendissime le dégoût qu'ils ont éprouvé de voir publier par de soi-disant catholiques une revue notoirement opposée à l'esprit et à l'enseignement catholiques.
« Ils déplorent notamment le trouble que de tels écrivains apportent dans les consciences, et l'orgueil avec lequel ils se posent en
moment... J'estime que je dois témoigner du respect pour cet acte d'une autorité que je crois nécessaire au maintien de la vérité chrétienne dans le monde... Catholique j'étais, catholique je reste ; critique j'étais, critique je reste. » Cf. Loisy, Quelques lettres et Quesl. bib. II, appendice.
(1) APieX. Quelloche vogliarno (Milan, 25 p.), traduction anglaise avec préface par M. A.-L. Lilley, What we wonl (Londres, Murray, 1907). L'auteur de cette brochure est un prêtre encore en situation régulière dans l'Eglise.
LE « niNNOVAMEA'TO )> 157
maîtres et comme en docteurs Je l'Eglise. Il est douloureux de voir figurer, parmi ceux qui semblent vouloir s'arroger un magistère dans l'Eglise et faire la leçon même au pape, des noms déjà connus pour d'autres écrits animés du même esprit, comme Fogazzaro, Tyrrell, Von Hûgel, Murri et d'autres.
« Et tandis que ces mêmes hommes parlent avec tant d'arrogance dans cette revue, des questions théologiques les plus difficiles et des alfaires les plus importantes de l'Eglise, les éditeurs la proclament laïque, non confessionnelle, et font des distinctions entre catholicisme officiel et catholicisme non officiel ; entre les dogmes définis par l'Eglise comme vérités à croire et l'immanence de la religion dans les individus.
« En résumé, on ne peut pas douter que cette revue soit fondée dans le but de cultiver un très périlleux esprit d'indépendance à l'égard du magistère ecclésiastique et la prépondérance du jugement privé sur celui de l'Eglise, dans le but de s'ériger en école qui prépare un renouvellement anticatholique des esprits.
Les trois directeurs officiels du Rinnovamento, MM. Allieri, Gasati, Galiarati Scotti répondirent longuement et onctueusement au cardinal Ferrari que leurs intentions étaient méconnues et qu'ils continueraient leur publication, priant Dieu que dans cet acte se manifestât le très vif amour qu'ils portaient à l'Eglise catholique, de laquelle ils ne voudraient ni ne pourraient jamais se séparer. La Congrégation de l'Index, avant de prendre une résolution, attendit que de nouveaux numéros delà Revue montrassent en quelle mesure on y tenait compte de ses observations (1).
(1) Le BiiUetinde la Semaine{\%raa\),irQ?, liéavecM. Fogazzaro, émettait les réflexions suivantes sur ces incidents :
« Nous croyons savoir que la mesure qui afUige profondément les amis de l'illustre écrivain ne peut les décourager pas plus qu'elle ne le découragera lui-même. Nous connaissons trop le maître pour douter de sa parfaite soumission dans l'épreuve nouvelle qui lui est infligée. Mais nous doutons que le système de condamnation que la Curie semble devoir inaugurer arrête le mouvement d'idées et de réformes qui se fait jour de plus en plus
158 CONDAMXATIONS
Le 2'i mai, lé Cardinal vicaire interdisait à tous les fidèles soumis à sa juridiction la lecture d'un livre; Dogme et ! Critique (1) où M. Le Roy venait de recueillir les discussions suscitées par son article Qu'est-ce qu'un dogme ? (2).
dans les profondeurs de la conscience catholique. Il contribue, en tout cas, à entretenir un malaise dont on ne saurait méconnaître la gravité, et qu'il importe de dissiper au plus vite, si on ne veut paralyser toutes les forces vives que le catholicisme tient en réserve et qui sont pour l'avenir son plus solide appui. »
Demain (24 mai) reproduisit naturellement ces « très justes réflexions ».
(1) La préface de ce livre se termine par ces mots :
« Quoi qu'il arrive, rien ne réussira jamais à troubler notre ferme volonté d'obéissance, notre intention de ne travailler que pour l'Eglise et dans l'Eglise. Quelle que soit la vérité qui finalement se fasse jour, conforme au contraire à nos opinions personnelles, d'avance nous y adhérons. »
(2) M. le pasteur Sabatier crut devoir protester contre cette interdiction dans une longue lettre publiée par leGiornateiilldlin le 27 mai, et Le Siècle, le 6 juin. Voici la conclusion de sa protestation :
« Une condamnation n'est pas une réponse.
« Après Loisy, après Tyrrell, après Eogazzaro, après tous ces catholiques qui sont l'honneur de leur temps et de l'Eglise, voici Edouard Le Roy qui, à son tour, élève la voix. Le massacre vat-il continuer 'f'
« La prière que je me permets d'adresser aux personnes sérieuses n'est pas d'être pour ou contre M. Le Roy, c'est de le lire : et si après l'avoir lu, elles trouvent leur foi religieuse approfondie, fortifiée, illuminée, qu'elles le disent !
« Les incrédules ne sont pas ceux qui nous invitent à penser, à réfléchir. Ce sont ceux qui, par leurs cris d'épouvante, par leur terreur de tout examen et de toute contradiction, donnent à penser que la fui religieuse est la compagne inséparable de l'ignorance et de la paresse. »
M. Sabatier se posait évidemment à cette époque comme le directeur et le défenseur du modernisme. M. Ilyacinliie Lovson,