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CHAPITRE ONZIEME

LE DECRET « LAMENTABILI »

Ua' NOUVEAU SyLLABUS. — SoN ACCUEIL PAR LES MODERNISTES d'ItALIE,

d'Angleterre et de France. — Mgr Alfred Baudrillart. —

Mgr Umberto Fracassini. — La réunion de Molveno.

(Juillet-Août 1907)

Si pleines d'autorité que fussent les allocutions pontificales, les mises à l'index, les lettres des cardinaux et des évêques, ces rappels à l'ordre semblaient sans force devant l'audacieuse obstination des novateurs. L'épiscopat français, en particulier, se sentait impuissant contre eux. C'est pourquoi, dans la seconde de ses assemblées plénières, tenue du 4 au 7 septembre 1906, avait-il exprimé au pape « le vœu de voir bientôt paraître le document depuis longtemps annoncé où seront réunies un certain nombre de propositions relatives à l'exégèse, à l'apologétique, et à certaines questions philosophiques et sociales, propositions que les catholiques doivent réprouver » (1).

(1) Vérité française, 4 octobre 1906. — La Semaine religieuse de Paris, 20 octobre 1906, émit à ce propos des réflexions libérales que j'ai rapportées dans ma Crise du Clergé, ch. XIII, p. 172.

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Cespropositionsfurent publiées le 17 juillet 1907, enchâssées dans un décret de l'inquisition commençant par les mots Lamentabili sane exitu. Le document daté du 3 juillet, fut approuvé par le pape le lendemain. Les propositions en bloc sont condamnées sans spécification de leur perversité respective, c'est-à-dire sans dire si elles sont hérétiques, erronées, ou simplementofTensives des oreilles pies, téméraires ou impertinentes. De plus elles sont citées sans indication de source et môme on a fait subira leur teneur des modifications qui empêchent de les présenter comme des citations pouvant atteindre directement leurs auteurs.

Sur 65 propositions, 38 se rapportentà la critique biblique ; les autres sont relatives à des questions de sciences ecclésiastiques débattues par les modernistes. Plus de cinquante propositions lappellent des thèses de M. Loisy. Une, la sixième, — et peut être même la onzième, — semble viser une expression de l'archevêque d'Albi (1). La 25*= frappe, — involontairement sans doute, — une théorie du cardinal Newman (2). La 26e interprète des doctrines du Père^Tyrrell

(1) Le prélat s'en est défendu dans une lettre à un correspondant du Petit Parisien, lettre publiée par La Croix, 24 juillet 1907 etla Semaine Religieuse d'Albi, 21 jmUel. Cf. aussi sa note explicative dans Lettres sur les Etudes ecclésiastiques {Paris, 1908), p. 315.

(2) La 25° des propositions condamnées est celle-ci ; « L'assentiment de foi s'appuie en définitive sur une accumulation de probabilités. »

Dans son Apologie, expliquant ses croyances en 1843-44, Newman s'exprimait ainsi :

« Je dis que j'ai cru en Dieu sur un fondement de probabilité ; que j'ai cru au christianisme sur une probabilité ; que j'ai cru au catholicisme sur une probabilité : et que ces trois fondements de probabilité distincts l'un de l'autre par leur objet sont néanmoins un seul et même (fondement) par la nature de la preuve, étant des probabilités ; probabilités d'une espèce particulière ; une probabilité cumulative et transcendante, mais toujours une probabilité; attendu que celui qui nous a faits a ainsi vouluque nousarrivions

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et de M. Le Roy. La dernière paraît une réminiscence d'une phrase de laQuestionbiblique auXX« siècle (1).

M. Loisy avait donc incontestablement les honneurs de ce nouveau Syllabus. Comme ceux de ses ouvrages qui ont été mis à contribution, I.' Evangile et V Eglise, Le quatrième Evangile, Etudes évangéliques (préface), Autour d'un petit livre, ont paru avant la fin d'octobre 1903, il se pourrait que le fond de ce document provienne de la liste de phrases troublantes que le cardinal Richard avait portée à Rome quand il alla solliciter à cette époque la condamnation immédiate de l'ancien professeur de l'Institut catholique (2).

à la certitude en mathématiques par une démonstration rigoureuse, mais que dans la reclierclie de la religion nous arrivions à la certitude par des probabilités accumulées. » Apologia, cli. IV, p. 199-200 (édition Longmans, 1893]. Dans Grammar of Assent, cil. X, p. 411 (édition Longmans, 1892), Newman est revenu sur cette idée :

« Il m'est agréable de suivre un théologien comme Amort quia dédié au grand pape Benoît XIV ce qu'il appelle « une manière nouvelle, modeste et facile de démontrer la religion catholique ». Dans cet ouvrage il adopte le seul argument de la plus grande probabilité ; je préfère mappuyer sur celui d'une accumulation de diverses probabilités ; mais tous les deux nous soutenons (c'està-dire je soutiens avec lui), qu'avecdes probabilités nous pouvons construire une preuve légitime, suffisante pour la certitude. »

(1) Première édit,, p. 149-150, 2» édit., p. 134-155. — Cf. Loisy, Simples ré/lejions, 1" édit., p. 114 ; 2* édit., p. 123.

(2j Cf. Question biblique au XX' siècle, p. 110. — Voici, selon Demain, les noms des Cardinaux « Eminentissimes Inquisiteurs généraux » qui « ont collaboré au décret, en leur qualité de membres de la Congrégation du Saint-Office ; Serafino \'annutelli, Rampolla, di Pietro, Gotti, Respighi, Ferrata, Merry del Val, yieinhuber, Segna et Vives y Tuto. Les décisions de ces cardinaux ont été préparées par les nombreux consulteurs de la Congrégation, parmi lesquels on peut citer : NN. SS. Gasparri, délia Gliiesa, P. Lepidi, P. Cormier, P. Wernz, P. David Fleming, P. Pie de Langogne, etc. »

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Les théolûg'iens ortliodoxes reçurent le document inquisitorial avec empressement. Une grave question se posait tout d'abord. La signature que le pape lui avait donnée lui conférait-elle le privilège de l'infaillibilité pontificale ? II n'y eut, pour le soutenii', que Mgr Perriot, directeur de L'Ami du Clergé. Comme ce digne ecclésiastique s'était rendu célèbre en enseignant, lorsqu'il était professeur au grand séminaire de Langres, l'impeccabilité du pape, son opinion n'en avait pas plus d'autorité.

Si le décret n'est point infaillible, quelle est la nature de l'assentiment intérieur avec lequel les catholiques sont tenus de recevoir la condamnation de chaque proposition ? Le père Bernard Gaudeau reconnaissait que théoriquement la question était « fort délicate ». Pratiquement les feuilles pieuses ne marchandaient pas. La Bévue pratique d'apologétique déclara que l'obéissance devait être « intérieure, intégrale, joyeuse et active ».

Les modernistes s'attendaient depuis trop longtemps à la publication de ce décret pour s'en trouver surpris. Fidèles à leur principe de ne pas s'écarter de l'Eglise, ils firent bonne contenance. L'un d'eux écrivait à un correspondant :

« Le Syllabus ne m'a pas préoccupé, comme il ne préoccupera pas, j'en suis sur, l'abbé Loisy.,.. Le domaine de la conscience est un domaine inviolable. Chacun en prendra nécessairement ce qu'il en voudra de ces propositions condamnées. L'important, c'est que disciplinairement les adhésions soient unanimes. A chaque intelligence il importera de savoir dans quelle mesure une proposition est en dehors du christianisme ou conforme à ses données, mais aucun schisme ne surgira (1) ».

Les modernistes italiens se soumirent les premiers, ou du moins ils montrèrent les premiers que, dans cette circonstance, ils n'avaient pas l'intention de tenir tête au pape.

(1) Lettre du 27 juillet 1907. — L'auteur de celte lettre, étant en charge dans l'Eglise, ne peut être nommé.

Dans un arlicle, publié par le Giornale d'Italia (1), M. Minocchi déclara que le décret « bien compris », non seulement n'était pas hostile au progrès scientifique, mais qu'il se trouvait « en harmonie avec les exigences de toute la science ». Il ajoutait que dans tout ce qu'il avait écrit, comme dans tout ce qu'il avait inséré dans sa revue, depuis les sept ans qu'elle existait, rien ne ressemblait aux propositions condamnées. Cette palinodie n'avait rien qui pût surprendre. Déjà, dans les Studi, au mois de janvier précédent, le moderniste llorentin s'était séparé de Tyrrell et de M. von Ilùgel en disant que la fameuse Lettre confidentielle contenait des adirmations inconciliables avec la dogmatique catholique et qu'il ne comprenait rien aux lamentations du baron à propos de la décision de la Commission biblique sur l'authenticité mosaïque du Pentateuque. Pour lui, Minocchi, il était « content et satisfait » de cette décision. Le Rinnovamento (2), surpris de cette volteface, avait fait observer que des actes de ce genre étaient propres à « discréditer la science et les savants catholiques ».

M. Murri aspirait alors à devenir conseiller provincial de Fermo. Comme il ne pouvait passer qu'avec les voix catholiques, il n'était pas opportun pour lui de se brouiller davantage avec la papauté. Il avait plutôt besoin de faire lever sa suspense a divinis et il négociait d'ailleurs secrètement à cet efïet avec son archevêque. Il accueillit donc diplomatiquement le décret Lamentabili en déclarant que les questions qu'il pouvait faire poser ne rentraient pas dans le domaine de sa revue, qui ne s'occupait ni de théologie ni de droit canonique, et qu'il n'aggravait pas les difficultés existantes et n'en créait pas de nouvelles (3).

En Angleterre, au moment où paraissait le nouveau Syllabus, Tyrrell parlementait pour recouvrer le pouvoir de

(1) Numéro du 21 juillet 1907.

(2) Numéro d'avril 1907, p. 483.

(3) Rivisla di Culturn, août 1907, p. 230.

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