‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 29 sur 82 · EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

EN ANGLETERRE

dire la messe (1). Du moment qu'il éprouvait ce besoin, il ne pouvait exprimer publiquement les sentiments que lui inspirait le document pontifical. Il déclara dans l'intimité (2) que la pièce ne créait pas une nouvelle situation, à moins qu'elle ne fût suivie d'autres mesures et qu'on obligeât les suspects à y souscrire.

Un de ses amis, prêtre catholique, philosopha sur le décret, à son ordinaire d'une manière anonyme et détachée :

« Le pape, disait-il, ofTre aux libéraux le ciioix entre la soumission et la sécession. Probablement ils n'acceptent ni l'une ni l'autre. Les soumissions peuvent être purement verbales, les sécessions, s'il s'en produit, seront peu nombreuses. C'est pourquoi il reste le fait — et c'est un fait très grave, — que les seuls hommes qui au point de vue intellectuel comptent dans l'Eglise romaine, les hommes sur lesquels repose l'avenir de cette Eglise (si elle a un avenir) répudient la doctrine d'un maître qu'ils professent, sincèrement sans doute, croire infaillible, et rejettent la règle d'une autorité qu'ils professent, sincèrement sans doute, croire suprême. Nous ne déclarerons point qu'une telle position est intenable. La subtilité de l'esprit humain est grande, et dans toutes les églises la question de conformité est affectée par des considérations autres que celles de l'ordre intellectuel (3) ».

La plus grande marque de l'embarras réel où le décret plongeait les modernistes, se trouve dans le fait que ceux de France crurent devoir « suspendre » la publication de leur principal organe Demain (4). Ceux d'Italie, d'Angleterre,

(1) Sur ces négociations, cf. Raoul Goût, L'Affaire Tyrrell, p. 175-180.

(2) Lettre à moi adressée le 26 juillet.

(3) The .\ation, 27 juillet 1907.

(4) Le dernier numéro parut le 26 juillet 1907. — La Quinzaine avait expiré le 16 mars précédent. En annonçant sa disparition, M. Fonsegrive, disait à ses lecteurs ; « Ce pourquoi La Quinzaine n'a pas réussi, c'est simplement parce qu'elle n'a pas eu à sa disposiliijii le cjqtitîd nécessaire pour attendre l'iieure du succès. »

(l'Allemagne, pouvaient à la rigueur continuer leurs subtilités et leurs palinodies, la langue française est trop claire et le tempérament national trop franc pour supporter certaines attitudes et certaines discussions. En continuant de paraître Demain aurait promptement sombré dans le ridicule. Ses collaborateurs préférèrent attendre des temps meilleurs et travailler d'ici-là séparément et selon leurs propres forces au triomphe de leurs idées et de leurs intérêts. Le Bulletin de la Semaine (1), qui avait eu la prudence de ne pas s'engager aussi profondément dans les questions controversées, suilisait d'ailleurs pour faire à PieX l'opposition convenable et la fortune personnelle de son fondateur assurait sa durée.

Au moment où s'éteignait dans l'embarras le principal organe des modernistes, le recteur de l'Institut catholique de Paris, Mgr Alfred Baudrillart philosophait publiquement (2) sur la situation telle qu'elle lui semblait résulter des derniers événements.

« L'Eglise devait parler », concluait-il, « elle l'a fait avec une admirable précision et une souveraine modération. Nous osons

(1) Fondé en 1904. — En 1909, M. Murri décrivant la situation du modernisme en France, appréciait ainsi cette publication : « Les laïques cultivés, les cardinaux verts et ceux qui aspirent à leur succession, se sont enfermés en un silence plein dedignité, de cette dignité un peu grave et affectée, qui plait beaucoup à l'esprit de la bourgeoisie française, esprit un peu vieillot, mais toujours pointu et ingénieux. Le Bulletin de la Semaine, organe, à Paris, d'un groupe de catholiques laïques, est un remarquable exemple de cette gravité taciturne qui se contente de donner légèrement des indications, servies avec une délicate sobriété. » (Rivista di Culture, juin 1909, p. 233). Le Bulletin n'a jamais été un organe purement laïque. Au moment où écrivait M. Murri, les abbés Bremond, Hemmer, Klein, Laberthonnière et Lemire, étaient portés sur la liste de son comité de publication.

(2) La Croix, 23 juillet 1907.

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espérer que tous les esprits de bonne foi sauront le reconnaître et que les égarés qui clierciiaienttoul de bon la vérité se soumettront sans retard et sans réserve. Les autres n'auront plus qu'à sortir de l'Eglise ; c'est douloureux, mais il était temps que l'équivoque cessât et que l'on ne pût plus s'affirmer catiiolique en soutenant des thèses protestantes ou rationalistes. Eclairés et fortifiés par l'acte du Saint-Siège, les savants et les travailleurs catholiques reprendront leur lâche scientifique et intellectuelle avec plus de confiance et de courage. Sur le but à atteindre, sur la voie à suivre, le doute n'est plus possible. »

Le personnag'e qui identifiait ainsi tout de go et si sûrement la vérité avec l'Eglise est un ancien élève de l'Ecole normale et de l'Institut catholique. Il a suivi les cours d'Ecriture sainte de M. Loisy, en 1892-1893. L'exégèse du savantprofesseurTavaitétonné etaulieud'examinersi elle était fondée, il paraît bien l'avoir dénoncée au recteur de ce temps-là, Mgr d'Hulst, comme troublant sa foi. Mgr d'Hulst avait averti le professeur de surveiller ses formules, puis il l'avait expulsé peu de temps après. M. Alfred Baudrillart put croire ainsi moins difTicilement tout ce qu'il voulut (1).

Ce souvenir revint peut être à la mémoire de M. Loisy, lorsqu'il lut l'homélie de son ancien élève. En tout cas, il le rappela magistralement, en lettres privées (2), à une appréciation plus exacte d'une réalité très complexe :

(1) Dans sa Vie de Mgr d'Ilalst, qui donne beaucoup de détails sur les dillicultés rencontrées à l'Institut catholique par l'enseignement scientifique de M. Loisy, Mgr Baudrillartécrit : « ...Somme toute, bien que son enseignement fût un peu troublant, avec quelque bonne volonté, on pourrait encore interpréter favorablement et accepter chacune de ses assertions prises à part. Mgr d'Hulst savait ce qui se passait au cours de M. Loisy, et quelles réflexions s'échangeaient entre ses partisans et ses adversaires. » I, p. 476.

(2) Publiées en 1908 dans le recueil Quelques lettres, p. 202-221.

« Monseigneur,

« Vous avez pensé sans doute que voire situation nouvelle vous donnait le droit, ou môme vous imposait le devoir de parler avec autorité sur le récent décret du Saint-Ollice. Je ne sais pourtant si vous étiez vraiment préparé à traiter toutes les questions que touche l'article publié par vous dans la Croix du 23 juillet...

« ... Vous êtes hanté par la terreur de la critique biblique, et l'efTarement de la crainte vous fait tenir des propos tout à fait extraordinaires de la part d'un homme qui est entré dans le clergé après avoir fourni déjà une brillante carrière dans l'Université. Si ce n'était l'effroi qui vous trouble dans la juste appréciation des choses, ce serait une impardonnable légèreté qui vous aurait fait résumer en ces termes tout le travail de l'exégèse scientifique : « Chacun à son tour, au nom de sa philosophie religieuse, vient déclarer invraisemblable tel ou tel fait, inauthentique tel ou tel texte qui ne cadre pas avec son système. » — Où donc. Monseigneur, avez-vous appris l'histoire de l'exégèse? Et comment ne s'est-il trouvé autour de vous personne pour vous apprendre, si vous ne le saviez pas, que les principaux problèmes concernant l'origine et le caractère des livres bibliques sont résolus dans le même sens par des savants qui ont des opinions religieuses et philosophiques très difTérentes ?

« Elle est entendue, la question du Pentateuque, en tant qu'il s'agit de discerner les principaux documents qui y sont entrés, leur date approximative, leur caractère, et les divergences ne portent guère que sur ce que l'historien peut retenir de la légende relative à Moïse et àl'e.Koded'Israèl. Entendue, la question d'Isaïe, à qui l'on retire la majeure partie du livre qui porte son nom, et l'incertitude n'est que sur l'attribution et la date de quelques fragments. Elntendue la question des Psaumes, que l'on s'accorde à renvoyer aux temps poslexiliens. Entendue aussi, la question du quatrième Evangile, qui n'est, à proprement parler, ni une (euvre apostolique, ni une œuvre historique, et il s'agit seulement de savoir si l'on doit en retenir ou non quelques éléments pour l'histoire du Christ. Entendue, môme la question des Evangiles synoptiques, pour ce qui est de leur nature, de leur rapport mutuel, de leur degré d'historicité. Entendue, la question des récits concernant l'enfance de Jésus, et ceux de la résurrection.

« L'on dirait vraimentque vous n'avezjamaispratiqué la méthode

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historique, puisque vous ne savez pas la reconnaître chez des savants qui l'emploient sur un terrain plus difficile que celui où vous avez exercé votre talent. Peut-être est-ce là votre excuse : vous avez étudié l'histoire des derniers siècles, et vous n'avez pas, que je sache, beaucoup cultivé les langues orientales ni l'histoire des religions de l'antiquité, non plus que celle des origines chrétiennes. Cette lacune de votre érudition pourrait vous rendre un peu circonspect. En tout cas, il est plaisant de voir un homme qui prétend imposer à l'exégèse comme règle absolue un système dogmatique, et la changerainsi en art d'éluder le sens naturel des textes, venir reprocher aux critiques de la Bible un parti pris contre la vraie science, l'histoire authentique, et les accuser de servilité à l'égard d'une conception philosophique dont le plus grand nombre d'entre eux n'ont aucun souci...

« ...Ils« n'auront plus qu'à sortir de l'Eglise; c'est douloureux, « mais il était temps que l'équivoque cessât, et que Pon ne pût plus « s'affirmer catholique en soutenant des thèses protestantes ou « rationalistes ». J'ai déjà remis au point quelques-unes de ces thèses. Ici, prenant une liberté que me permettent peut-être nos anciennes relations, je vous dirai que ce n'est pas avec ce ton cavalier et cette fausse pitié qu'on reconduit les gens à la porte du sanctuaire. Qui êtes-vous donc pour nous jeter ainsi dehors ? Si haut placé que vous soyez dans la hiérarchie, vous n'avez pas encore qualité pour nous juger. Des articles comme celui que vous venez d'écrire, pourront vous élever jusqu'aux dignités suprêmes. Eh bien 1 Monseigneur, — puisqu'ainsi l'on vous nomme, — laissez-moi vous avertir que vous possédez plus que suffisamment l'esprit d'un inquisiteur, et tâchez d'acquérir l'âme d'un évéque...

« ... La crise de la foi, qu'elle soit un bien ou un mal, n'a pas été déchaînée par mes publications. J'ensuis la victime bien plus que l'agent. Lasachanl inévitable, j'ai essayé delà modérer, et c'est peut-être cette présomption qui a détruit la paix de ma vie. Si j'avais voulu m'enfermer dans l'orientalisme, j'enseignerais encore aujourd'hui près de vous l'hébreu et l'assyrîologie : le Recteur de l'Institut catholique ferait mon éloge dans ses rapports annuels à l'Assemblée des Evêques ; on me citerait comme un exemple de la concorde entre la science et la foi, précisément parce que je ne me serais occupé que de la science, et n'aurais

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jamais parlé de la foi. Je serais probablement chanoine honoraire de Notre-Dame... Et voilà comment j'ai manqué d'être heureux en ce monde... »

Cependant la curie romaine ne perdait pas de vue l'exécution du décret Lanientabili. Le 28 août, le cardinal Séraphin Vannutelli, agissant au nom du Saint-Office, adressait aux Evêques et supérieurs généraux d'ordres l'instruction suivante :

« Que donc les intéressés se rappellent d'abord qu'il est nécessaire, soit dans les Séminaires pour les clercs séculiers, soit dans les scolasticats pour les religieux, soit dans les Universités, lycées, gymnases, collèges et autres institutions d'éducation, d'enlever la formation des jeunes gens aux directeurs et maîtres convaincus ou notoirement suspects d'adhésion à ces erreurs.

« Il sera également nécessaire d'interdire, surtout aux élèves des Séminaires et en général à tous les ecclésiastiques de s'abonner aux périodiques qui défendent ouvertement ou insinuent discrètement ces nouveautés erronées, ou d'y donner la moindre collaboration. Qu'on ne s'écarte pas de celte règle, même pour des raisons qui paraîtraient graves, sans l'autorisation de l'Ordinaire.

« Enfin, il sera sage de dilTérer ou même de refuser absolument l'ordination à ceux qui, ce qu'à Dieu ne plaise, seraient imbus des nouvelles erreurs et ne consentiraient pas à les réprouver et à les rejeter loyalement.

« A ces moyens, que les Ordinaires ne manquent pas d'ajouter les conseils et remèdes que leur suggérera le zèle dont ils sont animés pour le troupeau qui leur est confié, et qu'ils jugeront s'adapter aux pays et aux circonstances, pour arracher complètement la zizanie du champ du Seigneur. »

Avant de faire expédier cette instruction, Pie X avait donné un solennel exemple de l'épuration qu'il commandait. Au mois de juillet, il avait destitué de sa charge de supérieur du séminaire dePérouse,un homme de mérite, Mgr Umberto Fracassini que Léon XIII avait nommé membre de la Commission biblique et auquel il se proposait de donner une

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chaire à Rome. L'archevêque de Pérouse prit la défense de Mgr Fracassini, mais la Congrégation du concile lui répondit que si elle approuvait pour le fond les conclusions de sa justification, elle n'en savait pas moins (par d'autres voies qu'elle ne faisait pas connaître) que l'enseignement du supérieur n'était pas conforme à ce que désirait le Saint-Père. De fait, il est certain que Mgr Fracassini avait laissé ou même fait lire à ses séminaristes le Santo de Fogazzaro et les livres de M. Loisy. Xi une députation des notabilités de Pérouse qui se rendit au Vatican, ni une nouvelle intervention de l'archevêque ne firent revenir Pie X sur sa décision. Quelques jours après cette destitution, « un théologien » publia, dans le Giornale d'Italia du 24 juillet, une appréciation du décret Lamentabili. En voici la conclusion :

« Le Syllabus démontre encore une bonne fois le peu de connaissance que les théologiens ont des nouvelles questions et des nouvelles méthodes de recherche en théologie. Ils ont voulu en faire une exposition sommaire pour tout condamner en bloc, mais ils n'y ont réussi que très incomplètement et très imparfaitement. Il en résultera peut-être que le document tant attendu laissera les choses en l'état : les théologiens critiques continueront à étudier et à Rome on continuera... à ignorer. »

En s'exprimant ainsi, le « théologien » semblait croire que l'autorité n'irait pas plus loin. Tel n'était pas l'avis de la plupart des modernistes. Lorsqu'ils lurent le décret du Saint- Ofiice, ils pensèrent aussitôt qu'il devait être expliqué et complété par une encyclique dont on avait d'ailleurs parlé à diverses reprises, tout comme du nouveau Syllabus.

Bien que la Corrispondenza Roniana QÙi à.émen{\,\Ql\\m\\e\ , qu'on préparât au Vatican un autre document sur la question du modernisme, les intéressés n'en continuèrent pas moins d'attendre un nouvel acte pontifical. Peut être d'ailleurs l'information dujournal deMgrBenigni était-elleune question de mots : le document pontifical était prêt, depuis longtemps

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