L'ENCYCLIQUE PASCENDI EN ALLEMAGNE
Impression générale. — L'Assemblée épiscopale de Cologne.
L'Enquête de la « Semaine Internationale ».
Mgr Ehrhard. — Le D"" Schnitzer.
(Septembre 1907 - Février 1908).
L'Allemagne accueillit l'encyclique Pascendi avec des sentiments fort divers.
Tout d'abord le couple impérial qui préside aux destinées de ce pays ressentit une vive satisfaction. L'impératrice, fervente luthérienne, et l'empereur, assez conservateur en théologie (1), virent avec plaisir le pape défendre les principes traditionnels du christianisme et condamner des prêtres soi-disant catholiques cjui se montiaient encore plus hardis que les protestants libéraux. Les milieux orthodoxes luthériens partageaient les mêmes sentiments (2). Ce n'était pas seulement Loisy qui leur semblait réprouvé, mais aussi Ilarnack, Iloltzmann et Wellhausen. Par contre les protes-
(1) Sur la théologie de Guillaume II, cf. Question Biblique, II, 17-23.
(2) Cf. plusieurs textes dans Erzberger, /)er Modernistenedd.
'21 I lix Ai.i.i;MA(;Nf:
tants libéraux s'élevèrent immédiatement contre l'obscurantisme de Pie X et commencèrent une polémique qui mit les catholiques mal à l'aise. Aussi, plusieurs catholiques de nuances diverses, comme le baron de Hertiing, le député Erzberger (1) et l'abbé Kied, crurent-ils devoir alRrmer que la lettre du pape n'avait guère ou même n'avait pas d'application en Allemagne.
« Les directeurs des grands journaux catholiques se trouvèrent fort embarrassés. A Cologne, la Gazette populaire avait promis d'avance à tous ses lecteurs, en manière de prime, une brochure contenant le texte et la traduction de l'encyclique: la Gaze«e /JopwZrt/re renonça à exécuter sa promesse et s'en excusa publiquement. A Berlin, la Gennania commença d'imprimer en appendice le document pontilical ; elle n'alla pas jusqu'au bout. » (2)
Le principal journal moderniste allemand. Le Vingtième Siècle (8), avait cru devoir déclarer, le l" octobre, que l'encyclique concernait la France, l'Italie, l'Angleterre et l'Amérique, mais non pas l'Allemagne. Il attaqua violemment le document pontifical, le 1" novembre, et donna le signal d'une longue agitation. 11 se montra d'autant plus âpre à la lutte qu'il venait de passer aux mains d'un jeune prêtre aussi instruit que courageux, M. Thaddée Engert, récemment excommunié par son évèque pour les positions scientifiques qu'il avait prises dans un livre sur « les temps primitifs dans la Bible (4) ».
(1) Celui-ci poussa le zèle jusqu'à exposer ses dénégations dans le journal français Le Malin (20 décembre 1907). Peu de temps après, il découvrit des modernistes dans son pays et se constitua leur acharné pourfendeur.
(2) Pernot, La Politique de Pie X, p. 82.
(3) Cf. ci-dessus, p. 106.
(4) Die i'rzeit der Bibel (1906). M. Engert est né en 1875 et a été ordonné prêtre en 1899. Il est devenu pasteur protestant en Thuringe.
Ei\ ALLEMACJNE 215
Divers incidents que des journalistes rattachèrent plus ou moins artificieusement au modernisme devaient entretenir la curiosité du public.
A Munich, l'archevêque, Mgr von Stein, frappa de suspense a du'inis l'abbé docteur Joseph Mueller, directeur de la revue réformiste La Renaissance. M. Mueller se soumit et supprima sa publication.
Le cardinal Fischer, archevêque de Cologne, défendit de suivre les cours d'un professeur de la Faculté de théologie de Bonn, l'abbé Schrœrs qui, dans une brochure, avait pris à partie l'autorité épiscopale reprochant au cardinal Fischer et à son prédécesseur le cardinal Krementz, d'avoir négligé cette Faculté. L'incident donna lieu à de turbulentes manifestations et à une intervention du gouvernement, si bien que le cardinal rapporta l'interdiction (8 novembre 1907). L'abbé retira sa brochure du commerce et obtint quelquesunes des réformes qu'il désirait. Il fut alors englobé par la. presse dans le mouvement moderniste, quoique ses idées soient conservatrices et qu'il n'y ait eu dans son cas qu'une alTaire de personnalités et, de la part du cardinal Fischer qu' « une faute de méthode ou de procédure (1) ».
Dans le même temps à l'Université de Tubingue, un professeur d'histoire ecclésiastique, M. Henri Gunter, catholique laïc, avait annoncé qu'il ferait son cours sur les légendes des saints. Le directeur du séminaire catholique lui demanda de changer de sujet, autrement, dit-il, il serait obligé d'interdire à ses élèves d'assister à ses leçons. Le professeur capitula immédiatement.
Cependant les évêques de Prusse et du Haut-Rhin qui s'étaient réunis quelques mois auparavant à Fulda, comme ils le font chaque année, avaient pensé qu'ils pourraient attendre l'année suivante pour y délibérer sur l'encyclique et qu'il leur suffirait d'ici là de la promulguer chacun dans
(1) Pernot, p. 75.
son diocèse. Mais quand ils virent les symplùmes d'une opposition, ils résolurent de s'assembler à Colog'ne, du 6 au 10 décembre. On a soutenu, sans qu'il se soit produit de démenti autorisé, que le prince-évêque de Breslau, le cardinal Kopp, n'avait pas attendu cette réunion pour écrire au Vatican son étonnement qu'on pût édicter des mesures graves, d'opportunité discutable et d'application difficile, sans avoir consulté l'épiscopat d'une grande nation. «Certes, il ne protestait pas contre l'encyclique dans son ensemble ; il ne s'inscrivait pas en faux contre son enseignement et ses doctrines. Fidèle à son caractère et à sa méthode, il restait sur le terrain pratique et confessait hardiment l'impossibilité d'appliquer en Allemagne le dispositif élaboré à Rome, sans exposer la foi catholique, sa vitalité et ses progrès, aux plus redoutables périls. >> (1) Cette protestation n'empêcha pas naturellement le cardinal de se rallier à l'adhésion publique et collective qu'envoyèrent au pape les évêques assemblés à Cologne.
Comme les discussions qui se livraient autour de l'oncyclique menaçaient d'altérer l'état de paix qui régnait entre protestants et catholiques, une très haute et très influente personnalité appartenant au ministère des cultes prussien, et que sa valeur personnelle et sa position mettaient en fréquents rapports avec l'empereur, suggéra à un publicisle de Berlin, le professeur llinneberg, de mener dans sa revue, la Semaine Inlernationale (2), autour de l'encyclique une sorte d'enquête qui rabaisserait opportunément l'autorité du document pontifical. Le publiciste invita donc les principaux professeurs de l'Empire, protestants et catholiques, à lui envoyer leur appréciation motivée sur le grand acte de Pie X. Prirent part à ce référendum, du côté protestant :
(1) Pernot, La Politique de Pie X. p. 8'».
(2) Internationale Wochenschrift fiir Jflssenscliaft, Kunst, und Technili.
ALBERT EHRIIARD 217
MM. Adolphe Ilarnack et Frédéric Paulsen, de l'Université de Berlin ; Albert Hauck, professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Leipzig; Rodolphe Eucken, professeur de philosophie à léna ; Walther Koehier, professeur d'histoire ecclésiastique à Zurich ; Ernest Troeltsch, professeur de théologie à Ileidelberg ; Ilermann, professeur de morale à Marbourg ; du côté catholique : M. Meurer, professeur de jurisprudence à l'Université de Wurzbourg, et enfin trois prêtres, Mgr Albert Ehrhard, de Strasbourg ; M. Schnitzer, de Munich, M. Mausbach, de Munster.
Dans un article (1) intitulé « La nouvelle situation de la théologie », Mgr Ehrhard se plaçait surtout au point de vue allemand.
Après avoir signalé deux faits d'une très haute importance à ses yeux — la publication du Programme des modernistes et l'attitude du P. Tyrrell — Mgr Eiirliard, comparant la dernière encyclique aux encycliques de Léon XIII, concluait que « pas un lecteur ne pourrait nier la profonde différence qui existe entre elles » et que la seule consolation qui resterait après lecture de l'encyclique Pascendi, c'était de penser que « ni le ton, ni la forme ne viennent du pape lui-même.... » Dans l'encyclique, il distinguait d'une part l'exposé et la réfutation du modernisme, d'autre part les mesures pratiques proposées pour arrêter les progrès de cette doctrine. Mgr Elirliard condamnait, lui aussi, le modernisme, condamné par le pape. « A cette question : le système doctrinal attribué par l'encyclique aux modernistes est-il conciliable avec le dogme calliolique ?... tout tiiéologien instruit répondra : Non. »
Mais, disait-il, ce qui a ému tout particulièrement l'Allemagne, c'est la troisième partie de l'encyclique, celle qui énonce des « mesures pratiques » pour l'extinction du modernisme.
« On est d'abord surpris de voir ces mesures dépasser le
(1) Journal cité, 18 janvier 1908. — J'emprunte l'analyse et la Iraduclion de cet article à la lievue callioUque des Eglises et mu Journal des Débals.
218 ALBERT EHRHARD
modernisme décrit dans la première partie et s'étendre aux « indices et aux traces » du modernisme... aux critiques des Pères de l'Eglise, à la recherciie de solutions nouvelles — ou de nouveautés"? — dans le domaine de l'Histoire ecclésiastique, de l'Archéologie et de l'Exégèse.
« De la sorte, nous sommes menacés du danger de voir toutes les portes ouvertes à l'arbitraire, car que ne peut-on mettre sous la rubrique : « indices et traces »? De la sorte nous sommes mis dans l'impossibililé de réfuter ellicacement les aflirmations de nos collègues des Universités, prétendant que par l'encyclique il est absolument défendu à la théologie catholique de procéder historiquement et criliquement.
Cette réfutation est d'autant plus impossible que l'encyclique établit un rapport étroit entre le modernisme et lés procédés d'études hislori(iues et critiques.... Il est bien douloureux de voir adresser de semblables reproches à des auteurs catholiques, qui, simplement, avec la meilleure volonté, se sont consciencieusement servi des règles de la critique historique qui sont le bien commun de tout le monde scientifique. Mais il est encore plus douloureux de trouver, dans un document papal, une réflexion comme celle-ci : « L'orgueil exige qu'on fasse parler de soi dans le monde; et l'on ne croit pas pouvoir l'obtenir si l'on ne fait que répéter ce qui a toujours été dit par tout le monde. »
Comment pouvons-nous, en face de nos collègues, justifier des mesures... comme celle des Comités de surveillance auxquels, pratiquement, on fait un devoir de pénétrer jusque dans les cours, de se faire des dénonciateurs parmi les étudiants de théologie, et, par là, de placer les professeurs de théologie sous une curatelle intellectuelle?
Si l'encyclique avait distingué entre les synthèses de la philosophie moderne et les « méthodes » iM'ege) de cette même philosophie, elle ne nous aurait pas jetés dans cette situation fausse et compromettante. Ces méthodes n'étant pas une création de quelques individualités, mais le point d'aboutissement naturel de tout le développement antérieur de l'Esprit humain, la théologie ne saurait les rejeter, « à peine de se rendre coupable d'une faute contre le Saint-Esprit. Car il ne faut pas se lasser de dire bien haut, que la philosophie et la théologie scolasliques n'ont pas résolu toutes les questions ; que la scolaslique, tout comme l'art gothique, est le produit d'une époque. Sans doute, la systémati-
ALBERT EIIRHARD 219
sation lliéologique de celte époque marque une conquêle au sein du christianisme : encore faut-il ajouter qu'elle n'a pas épuisé le contenu de l'enseignement dogmatique, pas plus qu'elle ne l'a créé. »
« La politique d'autruche, en théologie, ne supprime pas et ne saurait supprimer ce fait que, même pour le théologien catholique il y a une question biblique ; une question apologétique, une question d'histoire du dogme, chacune en portant une quantité d'autres en elle-même. »
Comment ces questions — qui demandent impérieusement une solution — trouveraient-elles cette solution dans la philosophie et la théologie d'une époque où elles ne se posaient pas ?
« Aussi bien peut-on dire que la grande scolastique de saint Thomas n'aurait jamais réussi à se constituer si alors, comme aujourd'hui, il y avait eu. dans chaque diocèse, un conseil de vigilance. »
« Et maintenant, quelle est la vraie cause de la crise actuelle, crise que les derniers événements n'ont fait que révéler au monde sans la créer, et que l'on pourrait appeler un Kullurkampf au sein même du catholicisme ?
« L'Eglise catholique, aujourd'hui, a bien l'unité du dogme, mais elle n'a pas d'unité dans sa théologie. »
Deux théologies ennemies se battent dans son sein : la théologie scolastique et la théologie moderne....
Depuis le milieu du dix-septième siècle, cette lutte n'a pas cessé ; dans le courant du dix-neuvième siècle, elle s'est toujours avivée davantage, et, maintenant, elle a pris le caractère d'un combat à mort. Le modernisme et la théologie moderne ne sont pas une même chose. Le modernisme n'est qu'une tendance à l'intérieur de la théologie moderne. En vérité, il est exact que la tliéologie moderne historique et critique est fortement atteinte avec lui par un bon nombre de développements tliéoriques de l'encyclique et par ses mesures pratiques, de telle sorte que les adversaires de la tliéologie moderne peuvent se vanter d'avoir
trouvé un partisan dans la plus haute autorité de l'Eglise Et
d'où vient donc que la France est précisément le pays natal du modernisme, « cette quintessence de toutes les hérésies, » et que l'Italie le reçoit chez elle avec avidité ? L'explication de ce fait frappant est une lourde accusation contre la philosophie et la théologie scolastiques et contre leurs défenseurs : elle se trouve
220 JOSEPH SCIIMTZKR
dans une formation tliéologique tout à fait insullisante, que les représentants de la scolastique donnaient au jeune clergé italien
et français On ne peut pas après cela s'étonner si, après
avoir pris contact avec la vie intellectuelle profane de leur patrie et avec les productions de la théologie protestante allemande, qui devaient fortement leur en imposer, de jeunes ecclésiastiques bien doués commencèrent à considérer leur science tliéologique comme une pseudo science, et si, enthousiasmés par la brise fraîche dont ils sentaient le souffle, ils se sont risqués sur la haute mer pour découvrir un nouveau monde théologique, ce qui leur permettait de se réjouir d'un rapprochement entre l'antique
foi et la philosophie moderne
Si donc les mesures pratiques de l'encyclique sont appliquées en Allemagne — notre pays n'est aucunement excepté — chez nous aussi seront liées les artères vitales des recherches théologiques. Mais apparaîtront aussi ciiez nous toutes les conséquences que la domination exclusive de la scolastique a déjà produites en France et en Italie. Et alors, de même, les Facultés de théologie catholique devront disparaître en Allemagne comme elles ont déjà disparu en France et en Italie.
Après Mgr Elirhard, l'abbé Scbnifzer entre en scène.
Ce personnage pi-ofessait, depuis 1902, l'histoire des dogmes à la Faculté de théologie de l'Université de Munich. Dès le commencement de son enseignement, seul de tous les théologiens catholiques en Allemagne, il s'était placé sur un terrain nettement scientifique (1) en considérant, par exemple, le quatrième évangile comme une contemplation symbolique et en reconnaissant que, d'après les trois premiers évangiles, Jésus a cru à la fin prochaine du monde et l'a annoncée pour sa génération. Naturellement, un tel enseignement avait été bientôt dénoncé à l'archevêché et à la nonciature de Munich, mais dans la crainte de susciter un contlit universitaire,
(1) M. Schnitzer a reconnu ses idées dans plus de la moitié des propositions condamnées par le décret Lamenlabili. Cf. son livre Der liutholische Modernismus, p. 101, note 1.
JOSEPH SCHNITZER 221
l'autorité ecclésiastique ne se pressa pas de sévir contre le professeur. On se contenta de dénig-rer son cours aux étudiants et de collectionner des dénonciations qui, en temps opportun, permettraient d'instituer contre le professeur un procès d'hérésie d'une telle limpidité que l'autorité universitaire serait obligée de le sacrifier.
Quand ils aperçurent dans la Semaine internationale du \ev février l'article de M. Schnitzer sur l'encyclique, ceux qui connaissaient le docte écrivain ne doutèrent pas qu'il s'exprimât d'une manière plus sévère encore que Mgr Ehrhard. Voici quelques passages de son article (1) :
« Dans la Revue bénédictine (1907, XXIV, 60), le savant bénédictin P. Morin raconte qu'à Rome, dans une réunion nombreuse et distinguée, un prélat romain, de la présidence d'une congrégation, s'est plaint amèrement que des savants, comme les Bollandistes, le père Grisar, Ulysse Chevalier, et lui-même père Morin se permettaient, publiquement, soit dans des discours, soit dans des revues, d'exprimer des opinions visant une modification ou une amélioration dans la liturgie.
« Ecrire là-dessus est notre affaire», s'écriait le prélat ; «nous, « prélats romains, sommes les seuls à jouir de fassislance et des « lumières du Saint-Esprit pour traiter ces clioses-là. Eux font « partie de l'Eglise enseignée, nous sommes l'Eglise enseignante ».
« Voilà l'esprit d'où est née l'encyclique...
« La méthode philosophique, apologétique, théologique, historique, critique, que proscrit l'encyclique n'est pas spécifiquement catholique ; elle est la méthode du monde scientifique moderne, à laquelle les savants catholiques ne peuvent pas non plus renoncer, s'ils veulent être pris au sérieux au point de vue scientifique.
(1) Traduction du Bulletin de la Semaine, revue sur l'original. L'article original est intitulé « L'Encyclique Pascendi et la Théologie catholique ». Dans son histoire du Modernisme, M. Scliiutzer dit que V Internationale Wochensclirift n'a pas osé publier le texte de son article tel qu'il l'avait écrit, et qu'elle y a apporté des adoucissements.
Tri JOSEPH SCIIMTZER
« La condaïunalion du modenusine ne pouvait surprendre qu( là où on ne connaît pas la curie romaine, et où on ne veut pala connaître. Non seulement des catholiques optimistes de l'espèce de Schell, mais encore beaucoup de protestants se représentent volontiers une Rome idéale, qu'ils exaltent en termes diliiyrainbiques comme l'organe d'une mission de haute culture, comme l'asile inviolable d'une religiosité et d'une ciiarité vraiment chrétiennes. Et, lorsqu'ils se heurtent de bonne foi à la Rome de l'encyclique, ils sont profondément malljeureux, parce que cette Rome leur apparaît tout autre que la Rome de leurs rêves et de leurs cabinets de travail.
« El pourtant la Rome de l'encyclique est bien la seule vraie Rome. Le prélat romain qui, avec le plus grand sérieux, s'estimait l'organe du Saint-Esprit, et se croyait seul appelé à écrire sur la liturgie, ne disait certainement rien de neuf; il exprimait uniquement et exactement le point de vue romain, tel qu'il règne en maître absolu, depuis la scolastique et les conciles de Trente et du Vatican. Depuis, l'Eglise enseignante est Rome, et seulement Rome. L'épiscopat forme bien une partie de l'Eglise enseignante, mais seulement sous la subordination du Saint-Siège, seulement en théorie sur le papier, non dans la réalité pratique. D'après cette manière de voir, les évèques ne peuvent plus se considérer comme princes de l'Eglise indépendants ; successeurs des Apôtres en théorie, ils ne sont plus aujourd'hui, en réalité, que des organes de l'administration curiale.
« Si donc les évèques ne peuvent plus enseigner que ce que Rome veut, tout l'enseignement dans l'Eglise, en deruière analyse, dépend uniquement de Rome... Habituée à dominer, Rome croit pouvoir commander aux résultats de la recherche scientifique ;... elle se figure pouvoir gouverner la science comme un enfant de chœur. Elle n'a absolument aucune idée de ce que peut être une conviction scientifique. A son point de vue d'ailleurs, l'Eglise ne peut prendre aucune position vis à vis de la science. Conduite et éclairée par le Saint-Espril, elle jouit certes depuis longtemps de la possession de la divine vérité. Dès lors, elle connaît si bien toutes clioses à l'avance, elle est si élevée audessus de toute erreur, si indépendante de la science et de l'érudition humaines, qu'elle fournil la pierre de touche et l'étalon de toute science et qu'elle fixe en toutes matières la proportion de
JOSEPH SCHNITZER 223
vérilé d'après sa propre doctrine, et cela, non seulement en théologie, mais même dans les sciences profanes. Le savant peut travailler des années et des dizaines d'années : c'est le Monsignor romain qui tranche la question, même s'il n'y entend rien. Et c'est avec raison ; car le savant ne veut et ne doit transmettre que ce qui est la vérité ; le IMonsignor afiirme ce qui est de l'Eglise.
(( ... L'encyclique enjoint expressémeni, et tout particulièrement aux laïques, de ne pas avoir l'audace de prendre la parole dans le sein de l'Eglise.
« L'encyclique dénote bien une mentalité de prélat romain, lorsqu'elle suspecte la bonne volonté et la pureté d'intention d'hommes généreux dont elle reconnaît l'innocence de vie, presque en le regrettant, et dont elle vante le zèle infatigable, en s'en plaignant ; lorsqu'elle ne peut expliquer les résultats de leurs recherches, acquis au prix d'un travail pénible, que par une curiosité présomptueuse et un orgueil blâmable ; — lorsqu'elle veut qu'on préfère des ouvrages directement immoraux à des livres modernistes, dénotant une haute et sérieuse moralité — je pense au « Saint » de Fogazzaro ; — lorsqu'elle prescrit un système de tutelle insupportable, de mesquine surveillance, de tracasserie fanatique, et provoque presque à dessein l'iiypocrisie, la manie de la dénonciation et de la calomnie. Vraiment, là où l'on pense sauver l'enseignement ecclésiastique seulement par la force brutale, où l'on doit imposer l'orthodoxie par la crainte de la famine, la soumission par la peur de la révocation, on ne paraît guère convaincu de la force intérieure, triomphante, de l'enseignement chrétien....
« ... L'Espagne est la patrie des autodafés. La nouvelle inquisition, qui ne se distingue de celle du moyen âge que par le choix des moyens nécessités par l'époque, est un article d'importation d'origine espagnole. C'est trop espagnol pour nous. Nous sommes et nous restons Allemands. Nous voyons dans l'épiscopat plus qu'un organe de l'administration romaine ; et nous avons la ferme confiance que nos évêques, dans les mains desquels la nouvelle encyclique place les destinées de l'Eglise d'Allemagne, ont en grande majorité les mêmes sentiments que nous, et, comme prêtres allemands, mettront leur fierté à être et les gardiens de la pureté de la doctrine et les protecteurs des facultés et de la recherche scientifique. »
Les articles de Mgr Ehrhard et de M. Schnitzer eurent un retentissement énorme. La critique qu'ils avaient formulée contre l'encyclique parut plus que suffisante. En conséquence, la direction de la Semaine Internationale, — à moins que ce ne soit un personnag-e plus auguste encore, — .demanda à l'abbé Mausbach de jouer du chalumeau de la paix. Celui-ci s'exécuta avec la désinvolture particulière aux théologiens qui font carrière dans l'orthodoxie. Il poussa la complaisance jusqu'à déclarer qu' « on est presque unanime à reconnaître qu'il se trouve en Allemagne à peine quelques traces du modernisme condamné par Pie X (1) ».
Aussitôt que l'article de Mgr Ehrhard eut été connu à Rome, La Correspondance et L'Ossen'atore blâmèrent sa publication, accusèrent l'auteur d'être complètement incompétent dans les sciences philosophiques et théologiques, et
(1) L'article de M. Mausbach a été reproduit en partie dans le Bull, de la Sem., 4 mars 1008.
Au congrès des catlioliques allemands, tenu à Dusseldorf en juillet 1908, M. Mausbacli a cru devoir revenir en ces termes sur le sujet : « Il ne serait pas exact de dire que le modernisme est en Allemagne une plante exotique inconnue ou peu dangereuse. Précisément, c'est bien plutôt dAllemagne que les germes du modernisme se sont répandus dans les autres pays, et la source dont ils émanent est chez nous très abondante. La piiilosopiiie néo-kantienne et la lliéologie de I^itschl, sa parente, comptent beaucoup de disciples parmi les prolestants allemands. Toute une littérature populaire, augmentant sans cesse, répand leurs théories dans le grand public, par la brochure et par l'arlicle. Tout ce que le modernisme y a fait a été de recouvrir et de draper tout cela de fornudes ayant couleurs catholiques. Mais il est une ciiose non moins certaine, c'est que la théologie et la philosophie catholiques en Allemagne, dans tous ses représentants, dignes d'être mentionnés, était catégoriquement opposée à ce mouvement, même avant l'encyclique. Certaines exceptions récentes ne font que confirmer la règle... ». Bull, de la Sem., 2 sept. 1908, p. 427.
ALBERT EHRHARD 225
dénoncèrent également l'attitude de l'organe principal du centre allemand, la Germania qui avait reproduit avec des élog-es la partie « la plus regrettable » de cette étude.
Après ditïérents pourparlers avec son évèque (Mgr Frilzen), Mgr Ehrhard finit par publier le texte même de la déclaration qu'il avait rédigée en finançais pour le cardinal secrétaire d'Etat :
a) En publiant mon article, je ne croyais pas me mettre en contradiction avec les prescriptions canoniques et je n'ai pas eu l'intention de critiquer l'autorité ecclésiastique comme telle, ni surtout la vénérée personne du Souverain Pontife.
b) Je croyais au contraire rendre un service aux Facultés théologiques, dont la situation dans l'organisme des Universités allemandes devient de jour en jour plus critique.
c) Si malgré ma bonne intention mon article a pu alarmer les consciences catboliques et provoquer un scandale, je m'empresse d'en exprimer mes plus sincères regrets. Ce qui m'a surtout douloureusement affecté, c'est la pensée que mon article ait pu être interprété comme un manque de piété fdiale envers la vénérée personne du Saint-Père.
Au commencement du mois de février, Pie X tit témoigner à l'évêque de Strasbourg, par une lettre du cardinal Merry del Val, qu'il était satisfait de la déclaration du docteur Ehrhard. Néanmoins, vu la gravité du cas et des erreurs commises, le pape crut devoir faire rayer le nom du professeur do la liste de ses prélats domestiques, espérant toutefois que celui-ci saurait mériter de nouveau sa souveraine confiance et être ainsi réintégré dans son rang honorifique.
Le docteur Ehrhard se serait probablement tiré beaucoup moins facilement du mauvais pas qu'il avait commis, si le docteur Schnitzer n'avait pas fait pire. Mais avec l'article de ce dernier, l'atraire du premier avait complètement changé d'aspect à Rome.
« Gomment procéder, du même coup, contre deux professeurs allemands? Il était bien clair qu'entre le gouvernement de Berlin
226 JOSEPH SCHMTZER
et celui de Munich il y aurait échange de vues, peut-être accord préalable sur la question de l'attitude à tenir vis à vis de cette ingérence du pouvoir ecclésiastique en matière de discipline universitaire. Du gouvernement de Munich on était sans grande inquiétude : l'actuelle politique du Centre bavarois répondait de ses intentions. Il n'en était pas ainsi, on le devine, du gouvernement de Berlin. On prit donc le parti d'être indulgent pour le recteur (1) de Strasbourg et de frapper sévèrement le professeur de Munich (2). »
Aussitôt que l'article de M. Schnitzer eut été lu au Vatican, Pie X lit télégraphier à l'archevêque de Munich qu'il le privait de tous les sacrements (3), et lorsqu'ils connurent cette sentence, les évêques allemands défendirent aux étudiants en théologie de leurs diocèses d'assister à son cours sous peine de se voir refuser l'ordination.
Le 7 février, le lendemain du jour où il apprit la peine dont le pape venait de le frapper, M. Schnitzer fit comme à l'habitude, mais devant un auditoire immense venu pour l'applaudir, sa leçon sur l'histoire des dogmes. A la fin, il annonça que c'était la dernière :
« Dès le début de ce semestre je déclarais que je ferais mon cours comme par le passé ou que je n'en ferais pas du tout. Ce moment est maintenant arrivé ; et c'est une heureuse coïncidence que je termine par le Xotre Père, la prière de l'espérance et de la confiance. C'est avec espoir et confiance, ni découragés ou abattus, ni brisés ou courbés que nous regardons vers l'avenir alors même qu'il nous réserve des luttes et des orages — c'est fatal. Dans ce choc de l'ancien avec le nouveau, il n'est que trop
(1) « Lapsus calami », à cette époque, le docteur Elirhard n'était pas recteur de l'Université.
(2) Pernot, ouv. cité, p. 101.
(3) « Interdictio omnium sacramentorum activa et passiva » ; c'est à peu près la sanction portée contre Tyrrell (Cf. ci-dessus, p. 199).
JOSEPH schmtzi:r 227
compréhensible que l'ancien se défende contre le nouveau qui veut se faire jour. Le nouveau, cependant, finit par percer; l'avenir est aux jeunes. Jésus n'a-t-il pas été autrefois un novateur? L'apùtre Paul n'a-t-il pas lui aussi rencontré des résistances ? A eux cependant appartenait l'avenir. Lorsque Ricliard Simon (1038-1712) fit connaître ses hardies conceptions de critique biblique, il se heurta aux plus violentes attaques. Et voilà qu'on lui donne maintenant raison. Que n'a-t-on pas dû céder depuis lors! Pas à pas, bon gré, mal gré, l'Eglise a été forcée de faire des concessions. Ne pensez pas, Messieurs, que ce soit le désir de l'aire parade de thèses nouvelles et agréables qui m'ait inspiré. Les choses que nous avons traitées sont aujourd'hui le pain quotidien de tout homme cultivé. Ce n'est que chez nous que l'on oppose une résistance entêtée. Combien cela durera-t-il encore'?... Nous vivons à une époque grave. Une immense révolution religieuse se prépare. Un printemps religieux souffle sur le pays où les orages impétueux alternent avec les doux rayons du soleil et les boutons de roses. Si cet orage m'atteint, ce n'est que très légèrement. Je n'ai ni amertume ni ressentiment contre personne. Je m'enveloppe du manteau de la conviction intérieure et poursuis tranquillement mon chemin. Tout professeur doit être en même temps un confesseur... Gomment d'autres conçoivent la cliose, sont-ils ou non du même avis que moi, cela me soucie bien peu. Chacun a son opinion. J'ai agi comme je croyais devoir agir. »
Dans le même temps que M. Schnitzer prenait position contre l'encyclique Pascendi, il publiait un article intitulé « Etudes sur les légendes (1) », qui scandalisait les croyants traditionnels. Un de ses collègues à la Faculté de théologie, le docteur Bardenhewer, professeur d'exégèse du Nouveau Testament et membre de la Commission biblique, crut devoir protester. Le 10 février, au début de son cours, il déclara que l'article de M. Schnitzer contre l'encyclique Pascendi ne
(1) « Legenden-Studien », récension d'un ouvrage que M. Henri Gunter venait de publier sous le même titre. Article publié dans Suddeulsche Monatshefte.
228 JOSEPH SCHNITZER
mériterait pas d'être mentionné s'il ne venait pas de lui, et que son article sur les légendes était plus important :
« M. Sclinilzer, dit-il, donne son avis sur les miracles en général, et sur ceux de Jésiis-Clirist en particulier : Les nuracles ne peuvent être hisloriqiietuent prouvés. Ils doivent être rangés dans le domaine de la légende. La vie Je noire-Seigneur, ellemême, contient bien des légendes. Aussi faut-il être bien arriéré pour laisser jouer, à la preuve par le miracle, un rôle aussi décisif dans la dogmatique de l'Eglise. Les miracles sont toujours dans le passé, et, en même temps, à venir ; « dans le présent ils sont toujours insaisissables comme des fantômes»... Il est clair que l'auteur de ces lignes n'est plus catholique. La possibilité et la réalité des miracles sont articles de foi ; et l'anatlième du concile du Vatican trouve ici textuellement une application.
« Il est dit encore, dans l'article en question, que les Evangiles ont évidemment un caractère légendaire, parce que, de l'accord unanime des savants éminents, nos Evangiles n'ont été écrits ni par des apôtres ni par des témoins oculaires de la vie de Jésus, ni par des auteurs contemporains, mais des dizaines d'années après la mort de Jésus. » Cela était soutenu autrefois par David Frédéric Strauss ; mais, aujourd'hui, cela est abandonné même par les savants protestants. Ne croyez pas que ces afîirmations soient le résultat de recherches scientifiques. Il n'est pas possible que notre foi soit en contradiction avec la science. Et ne vous laissez pas impressionner par la tempête d'applaudissements qui ont suivi certaine manifestation. Il en est toujours ainsi lorsque un théologien catholique s'attaque à l'Eglise. Restons fermes dans notre foi.. (1). »
La protestation de M. Bardenhewer n'eut d'autre résultat que de provoquer de bruyantes manifestations. Les étudiants y témoignèrent leur sympathie envers le professeur condamné et leur mépris pour son collègue qui dans des circonstances si délicates n'avait pas craint de le blâmer.
Outre la chaire d'histoire des dogmes, le docteur Schnitzer
(1) Résumé du Bulletin de la Semaine.
occupait à l'Université de Munich, une chaire de pédagogie. Il avait espéré continuer ses leçons sur ce second sujet moins irritant, mais les manifestations dont il était l'objet et la [)erte de ses élèves ecclésiastiques le décidèrent à demander un congé. Il l'obtint le 11 février et partit pour le Japon où il se proposait d'étudier les vieilles religions nationales.
L'éloignement de M. Schnitzer ne termina point l'agitation. Quelques menus incidents (1) l'entretinrent encore et, pour calmer le mécontentement de leur clergé, les évêques d'Allemagne firent connaître qu'après entente avec le Saint-Siège, il ne serait pas créé de « conseils de vigilance », conformément aux prescriptions de l'encyclique Pascendi, mais que dans chaque diocèse, le vicariat général remplirait celle fonction. L'encyclique ne changeait donc rien dans la condition du clergé allemand.
Cette condescendance de la part du Saint-Siège montrait un vif désir d'éteindre promptement toute agitation en Allemagne. Les paroles pacifiques que prononçaient en diverses occasions le nouveau nonce à Munich, Mgr Frûlnvirlh, en étaient une autre preuve. Lorsqu'il prit possession de son poste, le 2'i décembre 1907, il disait notamment : « A mon avis personnel, l'Allemagne, — j'entends tout ce qui parle la
(1) Les incidents Wurzberger et Merkle.
M. Wurzberger, curé de Kleukheim (Bavière), avait publié dans V AUgemeine Zeilung, une lettre contre l'encyclique « Pascendi ». Il se rétracta humblement dans YAiigshurger Postzeilung.
Le 7 février (1908), le journal clérical, VAugsbiirger Postzeitung fut condamné à 250 marks d'amende pour avoir publié un article diffamatoire contre les abbés Sebastien Merkle et François-Xavier Kiell, professeurs à la faculté de Wurzbourg. Le curé de la cathédrale de Wurzbourg, le chanoine Braun, se reconnut l'auteur de l'article incriminé. II reprochait aux deu.\ professeurs d'être restés fidèles à la mémoire de Schell et d'avoir intrigué contre l'autorité de Rome avec certains catholiques de l'Allemagne du Nord et avec la Kœlnisclie Volkszei/ung.
langue allemande, — esl l'élément sur lequel le Vatican peut et doit fonder de grandes espérances (1). » Et le fin diplomate croyait devoir soutenir non seulement que les origines mais encore que les seuls foyers de développement du modernisme étaient en France et en Italie, et que l'Allemagne apparaissait aux yeux de Rome pure de cette nouvelle hérésie.
(1) Pernot, 151. — Mgr Friihwirlh a été tancé par M. Emm. Barbier [Crilique du libéralisme, octobre 1911, p. 818-819), pour son altitude en Allemagne ; son censeur le reconnaît d'ailleurs « comme un prélat pieux et bienveillant, répugnant à toute polémique ».
Aux études à consulter citées dans ce chapitre, on peut ajouter l'article « Der Refornikatliolizismus in Deutschland » par Henri Hollzmann dans Prolestantische Monalshefte, 1908, n° 10.
On trouvera d'intéressants points de vue italiens sur le modernisme en Allemagne dans La Crisi Odierna del catholivismo in Germania, par M. Minocclii (Florence, tipografia Ariani, in-8, 100 p. ; fin 1907), et surtout dans le Rinnovamenlo (1908, fasc. III, p. 542-557).