LES DERNIERES DEFAITES
Une médaille pontificale. — Un Gloria Victis ! —
M. LoiSY AU Collège de France. — ' M. Murri élu député. —
Exode de M. Minocchi. — Mort de Tyrrell. —
L'abbé Ermoni.
(Juin 1908 - juillet 1909) .
Neuf mois après la publication de l'encyclique Pascendi, il était impossible, pour tout observateur impartial, de nier que Pie X eût remporté la victoire sur le modernisme. Les prétendus réformateurs semblaient dans la déroute la plus complète et la plus irréparable. Il n'est donc pas étonnant que la cur'ic romaine ait eu l'idée de commémorer son triomphe sur la médaille de la cinquième année du pontificat de Pie X.
D'après un usage très ancien, antérieur au XV« siècle, le pape fait frapper chaque année à l'occasion de la fête des Aj)ôtres Pierre et Paul une médaille à son effigie et dont le verso représente un des faits les plus importants accomplis depuis la dernière fête des Apôtres. Et le pape distribue aux dignitaires de la cour pontificale cette médaille tirée en exemplaires d'or, d'argent et de bronze.
246 UXE MÉDAILLE PONTIFICALE
Pour la fête du 29 juin 1908, Pie X se fit représenter par le chevalier Bianchi, graveur des Palais Apostoliques, terrassant l'hydre du modernisme en face du monde entier. Le pape, en mozette, sur la chaire de Pierre, tient en main un parchemin figurant l'encyclique Pascendi. Le geste de sa main indique la condamnation du monstre qui se tord à ses pieds et cherche à déchirer le parchemin tout en piétinant sur trois livres portant les mots : Biblia, Traditio, Scolastica. Les cinq figures allégoriques des cinq parties du monde entourent le pontife. L'Europe est à genoux, de même que l'Afrique ; les trois autres sont debout. L'inscription porte Modernismi errore damnato, avec la date VI Id. Sept. MCMVII, qui est celle de la publication de la mémorable encyclique.
Quelques plaisanteries faciles accueillirent ce petit monument, mais on ne pouvait nier qu'il exprimât une réalité : le triomphe de la papauté aux jeux du monde entier.
Désireux de relever les affaires du modernisme, M. le pasteur Paul Sabatier eut l'idée de publier en volume trois conférences qu'il avait prononcées en son honneur à Londres aux mois de février-mars 1908. 11 y avait chanté sa victoire: « Le modernisme, est déjà virtuellement vainqueur... Le modernisme est aussi sûr de l'avenir que la sève qui monte dans l'arbre, et toutes les forces lancées contre lui seront aussi inefficaces que le serait une armée envoyée contre le printemps, ou plutôt je me trompe, les persécutions de l'autorité ecclésiastique ont rendu au modernisme un inestimable service en le préservant des sceptiques, des arrivistes, des dilettanli... (1) ».
Naturellement, conformément à sa vieille tactique, ^L Sabatier avait représenté ces virtuels vainqueurs comme des catholiques authentiques. « Si on voulait, avait-il dit, donner aux modernistes leur vrai nom, il faudrait les appeler,
(1) Les Modernistes, p. 105-107.
PAUL SABATIER 2'i7
tout purement et simplement, catholiques. Ils le sont, en effet, complètement, dans le sens relig-ieux, philosophique et historique du mot (1). »
Quelques mois avaient suffi pour inllig'er un éclatant démenti à ces opinions optimistes. Non seulement la virtualité ne s'était pas actualisée, mais encore les Lcitcre du moderniste italien et les Quelques Lettres publiées par M. Loisy prouvaient que le prétendu catholicisme de leurs auteurs était d'une nature toute particulière et fort distincte du traditionnel « dans le sens relig-ieux, philosophique et historique du mot ». Et cependant, d'après M. Sabatier, ces auteurs étaient les vrais représentants du modernisme le plus authentique. Aussi, en imprimant ses conférences, le distingué pasteur crut- il prudent de ne pas faire allusion aux Lettere, peu connues en France, et de tourner le sens du pi'incipal des documents récemment imprimés par M. Loisy.
L'ancien professeur de l'Institut Catholique avait écrit à l'un de ses correspondants :
« La question qui est au fond du problème religieux dans le temps présent n'est pas de savoir si le Pape est infaillible, ou s'il y a des erreurs dans la Bible, ou même si le Glirist est Dieu, ou s'il y a une révélation, tous problèmes surannés, ou qui ont cliangé de bignificalion, et dépendent du grand et unique problème, mais de savoir si l'univers est inerte, vide, sourd, sans âme, sans entrailles, si la conscience de l'homme y est sans écho plus réel et plus vrai qu'elle-même...
«... Je suis comme vous devant ce grand mur cternel. .Te l'interroge, et, dans la réponse que je me fais, je crois que c'est lui, si insensible en apparence, qui me parle ou qui parle en moi. Car, après tout, je suis une pierre de ce nmr, cœleslis urbs Jérusalem ; il est, d'une certaine manière, tout en moi comme je suis tout en lui ; il doit être vivant comme moi, et ce n'est pas un mur de pierre, mais une construction animée; il soutire en moi, j'aurai la paix en lui (2). »
(1) Ibid., p. 24. — Cf. ci-dessus, ch. VIII, p. 118.
(2) Quelques Lettres, p. ko-kl.
Commentant ce passage, M. Sabalier entendit de l'Eglise le mol que M. Loisy avait pensé de l'univers, et il écrivit :
« L'Eglise souffre en moi, j'aurai la paix en elle ! Avait-on jamais dit avec plus de simplicité et plus d'émotion, plus de vérité vécue, les liens qui rattaciient la jeune génération catholique à tout le reste de l'Eglise?.., Celte parole restera comme l'expression authentique des sentiments de la nouvelle école vis-à-vis de l'Eglise. Paraphrasant la triomphante parole de saint Paul, ses représentants pourraient se dire plus que vainqueurs et assurés que rien ne pourra les séparer d'elle (1). »
M. Sabatier présenta son livre au lecteur, en lui disant :
« L'Eglise en ce moment ressemble à un champ de bataille, au soir d'un grand carnage. Spectateur étranger au débat, je nai pu m'empécher d'approcher, et en relevant les blessés d'une main peut-être maladroite, je leur ai murmuré Gloria victis ! (1) »
L'ouvrage de M. Sabalier reçut un brillant accueil. L'auteur le présentait d'ailleurs comme le fruit d'une grande
(1) Les Modernistes, p. XLI.
(2) Les Modernistes, p. VIL — Voici le titre exact de l'ouvrage : \otes d'histoire religieuse contemporaine. Les Modernistes, arec le lexle intégral de l'Encyclique « Pascendi », du Syllabus « Lamentabili », et de la supplique d'un groupe de catholiques français au pape Pie A' (Paris, Fischbacher, mars 1909, in-12, LIV + 256 pages). — Les conférences de Londres comprennent 122 pages. Le reste est réimpression de documents.
Une édition anglaise du livre parut avant la française, sous ce titre : Modernism. The Jowelt Lectures (London, Fisher Unwin, 1908, in-12, 351 pages).
Avant les conférences de Londres, M. Sabalier avait prononcé sur le même sujet, au mois de septembre 1907, à Sainte-Croix, une conférence publiée dans la brochure intitulée : Du renouveau catholique cl des dispositions que les protestants doivent avoir devant lui (Saint-Biaise, Foyer Bolidariste).
PAUL SABATIER 2i9
expérience et toute personnelle (1). Pour l'annoncer, on emboucha la trompette épique. M. Raoul Allier déclara que dans « cette histoire passionnante », on « trouve presque, sur le modernisme, les nouvelles de la dernière heure (2). » M. André Mater s'avoua incapable d'exprimer tout ce que ce livre « contient de fin, de vivant, de vig-oureux «. 11 faut le lire, ajoutait-il, sous peine de ne pas connaître la question moderniste, et il célébrait le savant « qui connaît les origines franciscaines mieux quetous les capucins », et le protestant « qui admire la grandeur du catholicisme plus complètement et consciemment que tous les catholiques » (3). M. Louis Lafon disait : « Lisez les Modernistes : c'est plus vécu qu'un roman de Bourget, et c'est beaucoup mieux écrit d'ailleurs ('*). » Enfin il fallut plus de quatre colonnes à M. Pierre de Quirielle pour exposer dans le Journal de Genève (5) toute sa pensée sur ce chef-d'œuvre.
Au moment où M. Sabatier encourageait publiquement les chefs du modernisme et cherchait à rallier leurs soldats, au moment où paraissait son livre, ceux qu'il déclarait « plus catholiques que le pape », incapables de vivre sans le pape (G), décidés à attendre le pape, ceux-là même, Loisy, Murri,
(1) « Depuis de longues années, je n'ai pas cessé de fréquenter les églises, les sacristies et les couvents »,. P. 17. — « Un évèque me recommandait, il y a quelques semaines, en m 'écrivant... » P. 112. — « Ce que je sais bien, c'est que les novices de son couvent, lisent tout ce qu'ils veulent. » P. XLIV. — « En février dernier, sur la table de travail d'un évêque anglican, je vis... » P. XXIII.
(2) Siècle, 21 mars 1909.
(3) Nouvelles, 18 mars.
(4) Vie Nouvelle (Montauban), 6 mars.
(5) N" du 2G juillet 1909.
(G) M. Sabatier n'en déclare pas moins ailleurs (page 116) que « l'élection de Pie X n'est pas canonique » et que si les modernistes avaient été théologiens, « ils auraient pu et dû attaquer la canonicité » de cette élection.
250 ALFIUÎD I.OISY
Minocchi, quittaient, sans rogrel ou même avec désinvolture, le pape et le catholicisme.
M. Loisy, élu par les professeurs du CoUèg'e do France professeur d'histoire des religions, était nommé à celte chaire, par décret ministériel, le 2 mars 1909. Il y donne un cours purement scientifique, et, comme certaines personnes s'obstinaient encore en 1910 à parler de son modernisme, il a bien
voulu leur fournir des "explications :
« J'ai ignoré ce que c'était que le modernisme catholique, jusqu'à ce que le pape Pie X eût pris la peine de me l'apprendre, en même temps qu'à tout l'univers, dans son Encyclique Posce/if/j dominici gregis. Il aurait été question d'un programme complet de réforme ecclésiastique, portant sur l'enseignement, le gouvernement, la discipline du catholicisme ; un parti aurait été organisé afin d'imposer ce programme à l'Eglise romaine, qui n'aurait eu d'autre ressource, pour échapper à la conjuration, que l'anathème jeté sur les doctrines de la secte et sur les personnes dirigeantes. En fait, ni le programme ni le parti n'ont existé. De divers côtés, et sans aucune entente, plusieurs écrivains catholiques ont émis des vues touchant l'opportunité ou la nécessité de modifier l'attitude de l'P^glise à l'égard de la société moderne; le régime intérieur de l'Eglise, où la tête en vient de plus en plus à paralyser la vie des membres ; la théologie de l'Eglise, en désaccord avec une science qu'elle condamne sans la connaître. Il n'y avait là que des éclaircissements proposés à l'Eglise elle-même sur une situation incontestablement très grave et qui n'intéresse pas que le Pape et les congrégations romaines, mais tous les catholiques indistinctement. Rome a considéré comme plus dangereux que le danger même ceux qui osaient le dénoncer. Pour bien montrer que l'Eglise ne craint rien, on a solennellement frappé ceux qui se permettaient de craindre pour elle. On aurait pu, avec moins de fracas, leur signifier qu'on n'avait pas besoin de leurs services.
« Celui qui écrit ces lignes s'est donc trouvé moderniste sans l'avoir voulu. Par la même occasion, l'Eglise a déclaré qu'il n'était plus catholique. De ce dernier point elle est juge, et sa sentence, — abstraction faite de certaines modalités un peu archaïques, — n'est pas à discuter. Mais il n'est pas en son
pouvoir de faire ([ue ce qui n'a pas été soit. Et si je n'ai jamais eu l'iiilenlion de réformer l'Eglise malgré elle, bien moins encore ai-je ce souci maintenant. Une telle prétention ne conviendrait pas à un homme du dehors. Les affaires du catholicisme ne regardent que les catholiques. Après les contre-sens jadis commis sur mes modestes publications par des théologiens qui interprétaient les moindres de mes conjectures critiques en tlièses dogmatiques, contradictoires aux décisions des conciles, je ne sais cliose plus amusante que ceux de quelques savants protestants ou professionnellement incrédules qui retrouvent du modernisme dans mes conclusions d'historien, par exemple, sur les Evangiles. L'un m'accuse de garder très peu de la tradition des Evangiles synoptiques, parce que je suis moderniste, et que je veux enlever au protestantisme son fondement historique (1) ; l'autre afiirme (jue je retiens beaucoup de cette tradition parce que je suis moderniste et que j'en ai besoin pour asseoir la nouvelle ortiiodoxie (2). Les meilleures plaisanteries sont celles qui ne durent pas trop longtemps. Espérons, pour les inventeurs de celle-ci, qu'ils voudront bien ne pas la perpétuer.
« Rien n'est plus moderne que la vérité. C'est à elle que seront consacrés les jours qui me restent. A vingt ans, je m'étais donné sans réserve à l'Eglise, et si sincèrement donné que, même après avoir constaté que plus d'une erreur s'était glissée dans le contrat, je n'ai pas cru devoir reprendre ma parole avant qu'on me la rendît. L'engagement rompu, je ne me sens pas plus qualifié pour entreprendre la modernisation du catholicisme que celle du protestantisme, ou du judaïsme, ou celle de l'islamisme. Tous ces cultes ont leurs représentants attitrés, qui assument la responsabilité de leur avenir. Une autre responsabilité incombe à ceux qui, à un degré quelconque, sont investis d'une fonction dans l'enseignement public de notre pays : celle de promouvoir le culte du vrai et du juste, en deliors de tout intérêt confessionnel (3).
(1) Allusion à un article de M. Maurice Goguel, Revue de l'Histoire des Religions, déc. 1908, p. 422.
(2) Allusion à un article de M. Maurice Vernes, Revue des Idées, 15 mars 1909.
(3) Correspondance de l'Union pour la Vérilé, juin 1910, pp. 390-393 ; pages reproduites dans A propos de l'histoire des religions, pp. 146-l'i9.
252 ROMOLO MURRI
Quelques jours après que le prétendu chef du modernisme français était ag'râgé au plus illustre institut scientifique de son pays, un prétendu chef du modernisme italien, M. Murri. favorisé par de singulières conjonctures politiques, était élu député (14 mars). Huit jours plus tard, un décret du Saint- OfTice, le déclarait nommément excommunié et ordonnait aux iidèles de 1' « éviter ».
La sentence portée contre M. Murri ne constituait pas de représailles contre son succès électoral : elle n'était que l'aboutissement d'une procédure très longue pour le règlement de sa situation ecclésiastique, et la fin des négociations entreprises par l'intéressé lui-même dans des conjonctures bien dilTérentes. A l'archevêque de Fermo, son Ordinaire, Mgr Gastelli, qui lui avait adressé, le 19 mars, une dernière sommation canonique « d'avoir à se soumettre immédiatement aux décisions et aux ordres du Saint-Siège », M. Murri avait répondu :
n Le ton arrogant et péremptoire de la lettre de Voire Excellence m'a fait un peu sourire. Je dois avertir Votre Excellence et les Eminentissimes seigneurs cardinaux inquisiteurs généraux de la Suprême Congrégation du Sainl-Oflice que si, de tous ceux qui veulent avoir des rapports avec moi, j'exige des manières correctes et courtoises, je l'exige plus encore de ceux qui prétentendenl me parler au nom de Dieu et de son Clirisl, même quand ils s'appellent inquisiteurs du Saint- Oflice.
« Quant au contenu de la leltre, je savais, à pari la manière indigne dont je suis traité, qu'avec Pie X et son Eglise oRîcielle, une conscience de prêtre intimement et sincèrement religieuse ne peut plus désormais et ne pourra plus, pendant longtemps, agir de concert dans une œuvre de renouvellement religieux et moral de la présente société démocratique.
« J'avais déjà signifié à Votre Excellence et montré par les faits que je voulais désormais travailler pour la foi et les idées religieuses et pour toutes les causes humainement nobles, en dehors du cercle de votre troupeau exsangue.
« Il y a beaucoup de consciences qui ne sont pas de ce troupeau, que les vices du clergé et les erreurs de dégénérescence
ROMOLO MURRI 253
du formalisme pliarisaique et superstitieux, devenu si général dans l'Eglise oflicielle romaine, ont éloignées de celle-ci, mais qui conservent vivant un soufïïe de religiosité intime et qui aspirent à la vie spirituelle la plus haute et la plus fervente, cette vie que vous ne savez pas alimenter et dont souvent vous étouflez les faibles commencements.
« On peut faire aujourd'hui, en Italie, beaucoup plus de bien spirituel sans vous qu'avec vous.
« L'excommunication dont vous me menacez m'apparaît donc seulement, à part la vaine théàtralité et les détails incivils, comme un mode de prendre note des déclarations que je vous ai déjà faites. Ce que je me propose maintenant de faire est donc une chose simple et claire.
« Jamais, comme en ce moment où vous me chassez de votre corps, je n'ai eu la ferme et certaine confiance d'être avec le Christ et dans la grande âme de l'Eglise (1). »
L'histoire de la carrière politique de M. Murri ne rentre pas dan.s l'histoire du modernisme, mais elle en constituera peut-être la suite en Italie. Placé, par la malice des partis dans des positions dilllciles, il s'en est tiré avec honneur, et il se consacre, avec une vaillance que les épreuves n'ont pas diminuée, à une propagande d'idées religieuses franchement libérales au sein de la démocratie. (2)
(1) Le ton de cette réponse produisit une mauvaise impression sur beaucoup de partisans ou anciens amis de M. Murri. Pour rassurer ces « timides », le nouveau député publia dans VAzione democrutica du 4 avril, une lettre dans laquelle il déclarait que lorsqu'il avait écrit sa lettre, il était au lit, en proie à la fièvre.
(2) Dans V Almanacco del Gœnobium per il 1912, M. Murri fait la profession de foi suivante : « Je suis religieux, certes, parce que je sens l'exigence religieuse de mon esprit et que je m'efforce d'y obéir. Je suis chrétien, aussi. C'est-à-dire j'admets les positions fondamentales du Christianisme : personnalité de Dieu et des consciences, immortalité, action de Dieu Sauveur ;
254 SALVATORE MIXOCCHI
M. Minocchi n'a pas encouru, comme MM. Loisy et Murri, d'excommunication nominative. Il en a fait lui-même la remarque avec une fréquence qui sembla témoigner quelque regret, comme si Pie X n'avait point rendu toute justice à son mérite (1).
Après avoir mené grand bruit autour de la suspense a dwinis qui lui fut infligée le 23 janvier 1908, et grand bruit autour des tentatives de réconciliation qui suivirent cet incident, il quitta la soutane, au mois d'octobre suivant, en expliquant longuement son acte (2). Un peu plus tard, il avoua que, pour lui, le véritable but du modernisme n'était pas, en réalité, une réforme de l'Eglise catholique, « utopie irréalisable et impossible », « mais un etTort pour résoudre tous les éléments vivants du catholicisme actuel dans le progrès général de la société humaine ».
« Etc'est pourquoi, ajoutait-il, si le programme minimum, pour ainsi dire, des protestants et des catholiques modernes est la réunion des églises séparées en une seule église clnélienne, leur programme maximum ne peut être que la résolution de l'Eglise chrétienne dans la démocratie sociale universelle, tendant à réaliser une forme ultérieure et plus vaste du catholicisme. La tendance des prêtres modernistes au socialisme n'est donc pas
— je les admets, non pas comme des doctrines démontrées, mais comme des règles acceptées. Et je porte dans ma conscience anxieuse et dolente des désirs et des conflits qui la surpassent et que Dieu résoudra, — quand et comment, il le sait. »
(1) Dans un entretien publié par la Slampa, 25 janvier 1911, M. Minocchi finit par envisager l'hypothèse qu'il ne serait excommunié que quand il se marierait. « La scoramunica sarà allora il regalo di nozze del Valicano ». Il s'est marié sans recevoir ce cadeau. — Sur son mariage, cf. ses explications dans Giornale d'Ilulia, 27 juillet 1911. et sa lettre dans linltaglie d'Oggi, septembre 1911.
(2) Lettres dans Giornale d'ilalia, 24 octobre 1908, dans Quercia, novembre, Le Chrétien, 1" quinzaine de décembre 1908.
EN ITALIE 2oO
un caprice bizarre, mais un fait de conscience profond et la dernière interprétation des principes évangéliques, selon lesquels ils furent formés, bien ou mal, durant leur éducation au séminaire (1).»
Plus tard encore, à la fin d'octobre 1909, au congrès de philosophie qui se tint à Rome, M. Minocchi a dévoilé le fond de sa pensée :
« La philosophie moderne, dit-il, reconnaît l'immanence initiale et fondamentale de l'être dans l'esprit humain. Elle dépasse définitivement raflirmation d'un Dieu personnel, projection que l'homme faisait de lui-même sur le miroir de l'univers. Elle a réussi à se délier et à délier la religion des liens du dogme, c'està-dire d'un énoncé spéculatif usurpé sur la religion pour imposer des limites et des catégories à la liberté de penser. La philosophie a pour fin la connaissance logique de l'absolu, connaissance qui n'est pas possession. La possession est à la religion et dans ce sens il n'y a qu'une seule religion dont les diverses religions historiques ne sont que les moments et les e.xpériences (2). »
Quant aux prêtres modernistes, qui, « restant extérieurement fidèles au Pape, ne sont, dans le sanctuaire de leur conscience, autre chose que des révoltés, prêls à coopérer de toutes leurs foi'ces à la dissolution et à la ruine du catholicisme sanctionné par l'Encyclique Pascendi », M. Minocchi les jug-e sévèrement :
« On peut certes respecter les motifs économiques et psychologiques qui maintiennent ces prêtres rebelles dans le giron de l'Eglise, mais il n'est ni permis ni tolérable qu'on donne à leur attitude la valeur d'un fait moral et social. Ces individus qui apparaissent volontairement soumis à une lîgiise à laquelle ils ne croient plus et qu'ils désirent anéantir, ne peuvent guère mériter d'autre appellation, s'ils prétendent se vanter de leur altitude,
(1) Voce, 14 janvier 1909.
(2) Giornale d'Ilalia, 29 octobre 1909.
que celle d'hypocrite. La religion extérieure puise sa valeur dans la conscience, et elle doit être consacrée par le « martyre », c'està-dire par l'attestation ouvertement rendue decette conscience(l) ».
La répression de toute idée libérale dans le clergé, l'exconnmunication de M. Murri et l'exode de M. Minocchi jetèrent un grand trouble parmi les prêtres d'Italie. De nombreux prêtres sortirent de l'Eglise, les uns comme Bartoli (2) et Sforzini (3), pour entrer dans des communautés protestantes, les autres pour refaire leur vie en laïques (4), pour gagner leur pain de chaque jour dans quelque métier, ce qui ne leur permit plus guère de s'occuper de questions intellectuelles.
(1) Lettre de M. Minocchi, datée du 28 février 1910, publiée dans la Revue Mod. Int. de mars 1910. Le langage et la conduite de M. Minocchi, depuis 1908, ne se concilient pas toujours facilement avec le langage et la conduite qu'il tenait avant cette date. Par exemple, dans la Rev. Mod. Int., mars 1911, p. 119-120, il appelle « sentence monstrueuse » la décision sur l'authenticité mosaïque du Pentateuque, et « noble lettre » le manifeste de M. le baron von Iliigel protestant contre cette décision. Ces termes ne s'accordent pas avec ceux qu'il employait en 1907 (cf. ci-dessus, p. 169) et cependant en 1907 la question était d'une égale clarté.
(2) Giorgio Barto'.i, jésuite rédacteur à la Civiltà Callolica, professeur et prédicateur. A la vérité il ne fut jamais moderniste, en ce sens que s'il perdit la foi à la papauté, il resta inébranlable dans sa foi chrétienne. Il entra dans l'Eglise 'Vaudoise, au mois de septembre 1908.
(3) Giovanni Sforzini, chanoine de Macerata, directeur de la Rivista délie Riviste per il Clero. Il entra dans l'Eglise méthodiste au mois de novembre 1908.
(4) Parmi ces derniers, on peut noter : Nino Ruscitti, curé de la cathédrale de Città di Caslello. Au mois d'octobre 1908, il partit pour l'Amérique du Sud, et n'ayant point d'économies, il fut obligé de s'y faire valet de ferme. — Leone Stoppant, professeur dans un collège du Milanais. Il devint employé d'une usine métallurgique. — Urbano Segapeli, curé à Città di Caslello, devint rédacteur d'un journal socialiste de cette ville, La Rivendicazione. — Ernesto Rutili, Vicenzo Tucci, etc.
TYRRELL 257
Pendant que le modernisme entrait en Italie dans une véritable période de désagrégation, il éprouvait en Angleterre la plus cruelle des pertes : Tyrrell mourait presque subitement, le 15 juillet 1909.
L'intrépide Irlandais tombait sur la brèche. Depuis l'encyclique Pascendi, il avait été l'âme de la résistance opposée au pape. Il avait multiplié les articles de protestation et d'attaque. Au cardinal Mercier, archevêque de ÎMalines, qui l'avait dénoncé comme l'écrivain le plus imbu des idées modernistes, il avait opposé une réponse ad liominem qui est un chef-d'œuvre de controverse religieuse (1). Lorsqu'il fut frappé par la mort, il achevait un livre destiné à montrer, du point de vue moderniste, les difficultés dans lesquelles se débat le christianisme (2).
La noble femme chez laquelle il demeurait souvent, après
(1) Medievnlism. A Reply lo Cardinal Mercier, Londres, Longmans, 1908, in-12, 210 p. — Traduction française : Suis-je catholique ? Examen de conscience d'un moderniste, Paris, Nourry, in-12, 263 p. — Traduction italienne : Medioevalismo..., Iraduzione di P. "Vinci, Roma, Libreria éditrice romana, 1908.
(2) Christianiiy at tlie Cross-Roads, Londres, Longmans, 1909. Traduction française par M. Jacques Arnavon, Le Christianisme à la croisée des chemins, Paris, Nourry, iu-12, 3.38 p. — M. Loisy a fait sur ce volume les observations suivantes :
« Entre son modernisme et celui de L'Evangile et l'Eglise il y a la distance qui sépare un mysticisme très ardent du simple examen d'une croyance, d'une institution, d'une situation données. De L'Evangile et l'Eglise on a pu dire que c'était un livre assez catholique, mais peu ctirétien (au sens protestant du mot). Le livre de Tyrrell est très chrétien, mais, en vérité, il est peu catholique. L'un ne contenait qu'un programme très discret de réformes peut-être nécessaires. ; l'autre est une prophétie de révolution. Tous les deux peuvent dormir ensemble au cimetière des hérésies ». (Rev. crit. d'h. et de t., 15 juillet 1911). Article reproduit avec variantes dans Rev. d'iiisl. et de litt. relig., déc. 1911, p. 611.
son expulsion de l'Eglise, et chez laquelle il mourut, Miss Maude Petre, a publié ce volume qu'on pourrait appeler son testament, si son auteur avait prévu qu'il y parlait pour la dernière fois à ceux qu'intéressaient ses expériences religieuses.
L'évèque de Soutlnvark, ordinaire de Tyrrell, lui refusa des funérailles catholiques. Un de ses anciens compagnons d'erreur et d'infortune dans la Compagnie de Jésus, qui, plus heureux que lui, avait réussi à se tirer canoniquement de ce que Tyrrell en était venu à considérer comme un « traquenard » (1), M. l'abbé Henri Bremond, présida son convoi et prononça sur sa tombe une touchante allocution. Il fut immédiatement déclaré suspens a du'inis. Disciple du « bon Erasme (2) », M. Bremond est de «ceux qui restent ». Après avoir pris le temps convenable pour ne pas paraître se ruer en servitude, il signa la formule suivante, le 5 novembre 1909 :
« Dans des sentiments de pleine et sincère soumission à l'aulorilé ecclésiastique et par l'entremise de S. G. Mgr l'évèque de Soutinvark, l'abbé Bremond déclare regretter et condamner tout ce qu'il a fait et dit de rèpréhensibie aux funérailles du P. Tyrrell. Il déclare en outre adhérer sans réserve à toutes les doctrines de l'Eglise, et notamment aux enseignements contenus dans le décret Lumenlabili et dans l'encyclique Pascendi ».
(1) « J'ai été témoin de tant de réveils douloureux avec leurs tristes lendemains pour la carrière et la réputation, que cette expérience seule, — n'en eussè-je point fait d'autre — me donne le droit de considérer la Compagnie comme ne valant guère mieux qu'un piège à loups, qu'un traquenard dangereux dressé devant de jeunes âmes engagées sur les premiers sentiers de la vie pour consommer la ruine de leur bonheur et de leur santé spirituelle. » Lettre de Tyrrell au général de la Compagnie, publiée dans Goût, L'affaire Tyrrell, p. 314.
(2) « Le bon Erasme, notre père à tous, modernes chrétiens, qui tenons la plume... » Bremond, Aewman, 2° édit., p. 12L
La mort de Tyrrell, les exodes qui se produisaient en Italie et en France étaient assurément des événements propres à décourager les modernistes les plus décidés à rester dans l'Eglise. Pour leur remonter le moral, leurs patrons laïques leur répétaient le Tu es sacerdos in aelernuni et leur représentaient que rien ne comblerait de joie le pape et les jésuites autant que leur sécession. Sous le pseudonyme de r « ami romain (1) », M. le pasteur Paul Sal)atier philosophait ainsi dans Le Siècle (2), censément à propos des tribulations du « Saint-Père » :
« ... L'Angleterre lui donne, elle aussi, des sujets de crainte. Si beaucoup de converties font preuve d'un loyalisme de néopliytes, d'autres inspirent des inquiétudes. Le vicariat n'ignore pas que certaines dames anglaises, aussi répandues dans les salons de la vieille Rome que dans ceux de la colonie étrangère, sont dévouées aux idées nouvelles. A tort ou à raison il est persuadé que Tyrrell est leur inspirateur occulte.
« C'est aussi à l'influence de Tyrrell qu'on attribue la prudence relative des jeunes modernistes d'ici. Ce groupe volt de trop près la curie, ses abus et ses tares, pour avoir la sérénité des groupes des Marches, de la Lombardie ou du Piémont. Plus impatient, plus acerbe, il est aussi moins original que les autres. Par moments, on pourrait croire que les modernistes de Rome sont simplement des révoltés.
« Le Saint-Siège désire fort que ces caractères soient de plus en plus accusés, afin de pouvoir traiter le modernisme comme une tentative protestante qu'il pourra ignorer. Il est persuadé qu'avec Tyrrell disparaît celui qui contenait les impatiences et empêchait ces jeunes gens de se rallier soit au protestantisme, soit à la libre pensée pure et simple.
n La hiérarchie saluerait l'adhésion des inspirateurs et directeurs de Sova et Vêlera aux Vaudois ou aux méthodistes avec une immense satisfaction. Car ce serait la confirmation éclatante
(1) Cf. ci-dessus, ch. IX, p. 14L
(2) Numéro du 10 août 1909.
des vues exposées dans l'encyclique Pascendi. L'Eglise serait forlifiée par l'ablation de ces membres indociles, et le protestantisme serait diminué par l'adjonction de ces nouvelles recrues.
0 Je vous parlais tout à l'iieure du P. Bartoli. L'alliance de ce dernier avec les Vaudois a causé un immense contentement au Vatican. Les Vaudois ne s'en sont pas aperçus. Ils ont beaucoup de candeur évangélique : ils n'ont guère la finesse diplomatique du génie italien. Ils ont fait, l'hiver dernier, grand tapage autour de ce jésuite qui peut posséder toutes les vertus théologales, mais qui se prêche lui-même avec une maladive outrecuidance. Ils ont réuni en son honneur d'immenses auditoires, sans avoir l'idée d'écouter ensuite les jugements des auditeurs. Ils ne gagnaient rien à ces exhibitions et y perdaient beaucoup.
« Les prélats de curie, qui sont, eux, de grands psychologues, pensent que le fameux jésuite, après avoir compromis les Vaudois, se rendra bientôt aussi insupportable parmi eux qu'il l'était dans la Compagnie, et qu'alors il glissera dans l'anticléricalisme banal ou fera un retentissant retour dans l'Eglise.
« Bartoli est donc un rebelle utile à l'Eglise. Volontiers, elle paierait pour s'en procurer de ce genre ; car ils viennent confirmer la description canonique des égarés, des révoltés et des hérétiques dont il est bon de raviver les traits de temps en temps.
« Tyrrell, au contraire, embarrassait au plus haut point l'autorité centrale. Avec lui, elle se sentait toujours prise au dépourvu. Elle a laissé s'organiser — car je ne puis croire qu'elle l'ait encouragée — une campagne de presse qui est l'un des plus laids épisodes de la lutte poursuivie par l'orthodoxie contre le modernisme. Le baron de Hiigel, qui a pourtant un gendre occupant un poste d'honneur auprès du pape, a été l'objet d'injures vulgaires dans VOsservalore Roniano. Il en a été de même de tous ceux qui ont veillé le pauvre moribond, y compris Miss Petre et l'abbé Bremond.
« Mais le coté le plus vilain de cette campagne contre un mort, c'est la perfidie avec laquelle on tâche de salir sa mémoire dans les milieux non-catholiques.
« Il y a deux ou trois ans — je vous fournirai, si besoin est. toutes les précisions nécessaires — parut dans un grand organe libéral, un article anonyme où l'auteur, qui prenait des alliires d'un sceptique très dégagé, disait que Tyrrell laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la franchise ; il prétendait illustrer son
ERMOM 261
allégation d'exemples qui étaient plus fantaisistes les uns que les autres. L'article tomba sous les yeux de Fogazzaro qui, en quelques lignes, en fit justice. Plusieurs semaines après, les mêmes insinuations reparaissaient à Lausanne et, de nouveau, Fogazzaro put protester.
0 Elles viennent d'être reprises à Genève. Je vous ai dit bien des fois que le bureau de Monsignore Benigni, le très puissant fondateur de la Corrispondenza Romana, a des agences et des sous-agences là où l'on s'attendait le moins à en trouver».
Cependant, malgré la dilTiculté des circonstances un moderniste français, et des plus distingués, l'abbé Ermoni, osait encore, au mois d'août (1909), prendre publiquement la défense de ce mouvement et presque lui promettre un avenir.
« Les modernistes, écrivait-il, sont animés des meilleures intentions et ne poursuivent qu'un but éminemment louable. Quelle tâche plus noble et plus capable de tenter une grande âme que celle qui consiste à concilier la religion avec les iiorizons de la pensée moderne et à restituer ainsi à l'Eglise le prestige qu'elle a perdu dans certains milieux ?
'( Il est possible qu'ils se soient trompés ; mais il serait à coup sûr injuste de suspecter la pureté de leurs intentions. Qu'on critique, si l'on veut, la manœuvre, mais que l'on s'incline devant la beauté de l'entreprise. Car c'est le souci de l'avenir du clirislianisme qui a seul guidé le gros des modernistes dans leur entreprise.
« Les modernistes ne sont pas, comme on l'a répété maintes fois, des esprits inquiets, turbulents et agités. Ce sont plutôt des âmes convaincues, et subjuguées par la force de ce qu'ils croient être la vérité. Ce n'est pas à la légère qu'ils se sont ralliés aux idées qu'ils défendent et propagent. Rien n'est plus loin d'eux que l'enthousiasme et la précipitation. Ce n'est qu'à la suite de longues et patientes études qu'ils ont souscrit aux conclusions, où l'on a voulu voir un danger pour la foi et une rupture de l'équilibre séculaire. Ils ont suivi d'un œil très attentif la marche de la critique dans le domaine des sciences religieuses, ont vu s'écrouler des conslruclions trop hâtives et, appuyés sur des faits et des documents, ils se sont persuadés qu'un certain nombre
des positions de la théologie classique ne sont plus tenables. Loin d'être une sorte de clievaucliée aventureuse, le modernisme est l'aboutissant d'un travail réfléchi et conscient, poursuivi pendant bien des années, au milieu des péripéties les plus diverses. La force des convictions a influé sur la conduite même. On s'en est bien aperçu, lorsqu'il a fallu souffrir pour rester fidèle aux convictions de sa conscience. Le modernisme a fait des victimes ; et ces victimes ne sont évidemment pas le jouet d'une vanité, qui s'abuse elle-même ; elles succombent peut-être sous les coups de la fatalité ; mais cette fatalité n'est que l'inflexion de la conscience. Orgueil, dira-t-on. Peut-être; mais c'est un orgueil inhérent à toute conviction : mais cet orgueil est la loi suprême de la morale, parce qu'il n'est que l'attachement à sa propre conscience. Inquiétude ! Sans doute. Mais la vie elle-même est une inquiétude continuelle : mais cette inquiétude constitue la curiosité scientifique ; et l'on ne peut y échapper qu'en se plongeant dans l'inertie et la routine, c'est-à-dire qu'en renonçant à vivre
« Il est ditlicile de prévoir l'avenir du modernisme. A l'heure actuelle, il traverse une crise très aiguë et voit surgir devant lui de nombreux obstacles. Puisqu'on le regarde comme un danger pour la foi, il n'est que juste qu'on persiste à le combattre. Ses progrès sont en effet un symptôme inquiétant. On s'explique ainsi que le modernisme soit l'objet d'une surveillance vigoureuse.
H D'abord on n'arrête presque jamais un mouvement d'idées profond et intense. On peut, on doit même le diriger et le canaliser ; mais on ne voit pas comment on s'y prendrait pour le tuer ou l'inhiber. Ce qu'on appelle le « modernisme » est au fond un courant d'une grande ampleur. Son étendueest assez considérable. Et du fait qu'il repose sur des idées, il acquiert une force toute particulière. Une idée, qui est entrée dans la circulation et qui a vivement frappé les esprits ne se laisse pas facilement éliminer du champ de la conscience. C'est une puissance avec laquelle il faut compter et qui oppose une grande résistance à toute tentative de recul. C'est parce que le modernisme n'est ni une impression fugitive, ni une mode, ni une fantaisie mais qu'il est comme la quintessence ou le résidu d'un ensemble de convictions élaborées par la raison critique, qu'il présente une solidité exceptionnelle et qu'il est très dur à la délente. Il pourra subir des alternatives de succès et de revers, de progression et de régression ; mais
on ne prévoit pas qu'il disparaisse et s'éteigne en ne laissant qu'un souvenir historique.
« Le mouvement moderniste est en second lieu trop avancé. Gomme nous l'avons insinué, il a déjà fait de larges trouées dans la masse des intelligences.
« C'est pourquoi rien n'autorise à croire que le modernisme succombera dans la lutte (1). »
Peut-être M. Ermoni espérait-il de l'avenir une revanche. En attendant lui-même .succombait dans cette lutte. Chassé, pour la hardiesse de ses idées, de la Compa^rnie des Lazarisles, à laquelle il s'était agrégé dans sa jeunesse abusée, il n'avait pas voulu entrer dans le ministère paroissial et s'était résolu, plutôt que de prêcher des doctrines auxquelles il ne croyait pas, à continuer ses études à Paris. L'argent de ses messes et les quelques articles qu'il arrivait à placer (2), payaient sa modeste chambre d'hùtel, mais il connut longuement la faim. Comme il s'était mis en tête qu'il ne quitieiait jamais la soutane et célébrerait ses rites jusqu'à sa mort, il se résigna à la misère. Au commencement de 1910, un entrepreneur de librairie ecclésiastique qui était allé lui commander du travail le trouva malade, abandonné dans sa chambre. Il prévint le supérieur général des Lazaristes : celui-ci répondit que M. Ermoni n'appartenait plus, depuis plusieurs années, à la société et qu'elle ne pouvait rien faire pour lui. On le transporta à l'hôpital catholique de Saint- Jose[)h, où il ne tarda pas à mourir des suites de ses privations.
(1) Documents du Progrès, août 1909, p. 138-145.
(2) Il signait de son nom des articles de pure érudition ; pour ses articles modernistes il usait, dans La Justice sociale, de l'anagramme «Morien» et, dans les Annales de philosophie chrétienne, du pseudonyme « Un professeur de séminaire ».