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APRES LA DEFAITE

L'Attitude de Pie X. — Le ^'OMBRE des Modernistes.

Le « BILAN » DU modernisme d'après m. Gaston Hiou.

Une prétendue Maçonnerie Moderniste.

Les Revues Modernistes. — Un Moderniste Américain.

La mort du Père Tyrrell avait enlevé son chef au modernisme, tout comme le catholicisme libéial avait perdu le sien, en 1870, avec la mort du comte de Montalembert. On put s'apercevoir immédiatement que la résistance à la papauté n'avait plus d'àme. Par ailleurs, Pie X ne désarma pas. Il semblait avoir remporté sur les novateurs une des plus promptes et des plus signalées victoires qu'enregistrent les fastes de la papauté, mais il ne se tenait pas pour satisfait. Il ne cessait de songer à la destruction totale de l'erreur et à la formation d'un clergé tout imprégné de la plus pure oi'thodoxie et qui put conduire sûrement le troupeau du Seigneur dans les voies du salut. Tous ses actes révèlent ces deux constantes préoccupations.

Dans l'encyclique qu'il écrivit à propos du huitième centenaire de saint Anselme « défenseur de la vérité catholique

et champion intrépide des droits sacrés de l'Eglise », après avoir dénoncé la lutte que les Etats sécularisés mènent contre les vieilles prétentions du sacerdoce et contre les ordres religieux, il ajoutait ;

« Il est une autre sorte de guerre, intérieure celle-là et domestique, d'autant plus funeste cependant qu'elle apparaît moins au dehors. Nous avons le devoir de la signaler avec douleur et de la réprimer avec sévérité. Ce lléau est le fait de quelques fds dénaturés; ils l'ont machiné (1), se cachant dans le sein même de l'Eglise pour la déchirer ; ils veulent frapper à coup sûr, atteindre le but ; aussi c'est contre l'âme de l'Eglise qu'ils lancent leurs traits; ils attaquent l'arbre dans ses racines (2). »

Et Pie X s'eiTorçait de défendre le dépôt de la foi par tous les moyens en son pouvoir : mises à l'index d'ouvrages suspects (3), décisions de la commission biblique (4), création d'un Institut biblique (5), imposition aux nouveaux docteurs en Ecriture sainte d'un serment qui les empêcherait à jamais de s'écarter en rien des règles de l'Eglise (6), règlements très stricts pour le recrutement et la formation des clercs séculiers et réguliers (7), le pape que la presse d'op[)o-

(1) Ilanc machinati siint pestem perdili quidam filii...

(2) Encyclique Commiinium Rerum, 21 avril 1909.

(3) Décrets des 4 janvier et 5 juillet 1909, 7 mars 1910, 2 janvier, 9 mai, 6 juin 1911.

(4) Décisions des 29 juin 1908, sur le caractère et l'auteur du livre d'Isaïe ; 30 juin 1909, sur le caractère historique des trois premiers cliapitres de la Genèse ; 1" mai 1910, sur les auteurs des psaumes et l'époque de leur composition.

(5) Lettre apostolique Mnea elecla, 7 mai 1909. Cette fondation avait été projetée par Léon XIIL Les circonstances n'ont naturellement pas permis à Pie X de réaliser les grandioses intentions exprimées à la fin de l'encyclique Pascendi. Cf. ci-dessus, p. 183. — Cf. la « correspondance romaine » d'un moderniste, dans Chrétien libre. 10 janvier 1912.

(6) « Motu proprio » du 29 juin 1910.

(7) Décret sur les études dans les noviciats, 27 août 1910 ; lettre pontificale du 7 mai 1909.

sition aimait toujours à représenter comme ignorant de « ce qui concerne le mouvement actuel des idées, au sein même du catholicisme (1) » n'oubliait rien.

Une direction aussi énergique n'allait pas sans susciter les sarcasmes de la presse anticléricale et les protestations déguisées des catholiques libéraux qui les reproduisaient dans leur presse à litre d'informations purement documentaires. Des incidents déplorables comme l'exécution de Francisco Ferrer, les chicanes que suscitèrent en Allemagne, en Hollande, en France, les prolestants à propos de l'encyclique sur saint Charles Borromée (2), alors qu'ils avaient laissé passer sans tapage une lettre analogue de Léon XIII (3), des ordonnances qui bouleversaient des habitudes reçues, comme les décrets sur l'amovibilité des curés et l'âge de la première couîmunion, la réforme des séminaires (4),

(1) P. Sabalier, Les Modernistes, p. 65.

(2) Encyclique Edilae, 2G mal 1910.

(3) L'encyclique du 1" août 1897, au sujet du centenaire du bienheureux Pierre Canisius.

En voici deux passages :

« Notre siècle présente certains rapports avec l'époque où vint Canisius, et où un désir immodéré d'innovations et l'invasion de doctrines trop libres engendrèrent de grands dommages pour la foi et aussi la perversion des mœurs. »

« Combien fut grande la tâche que cet homme très allacliô à la foi catholique entreprit dans l'intérêt de l'Eglise et de la société, c'est ce que comprendront facilement tous ceux qui considéreront l'état de l'Allemagne au commencement de la lévolle luthérienne. La corruption des mœurs, devenant de jour en jour plus profonde, ouvrit à l'erreur une entrée facile à franchir et d'autre pari l'erreur mil le comble à la corruption des mœurs. »

(4) En Italie surtout. Cf. la brochure intitulée Norme per l'ordinamento educativu e disciplinare dei Seminari d'Ilalia. (Typographie vaticane, 71 p., janvier 1908, publication de la Con-

venaient jeter de l'huile sur le feu. Une vaste agitation contre Pie X ne cessa d'être menée pendant ces années. Des modernistes et des paitisans du modernisme y contribuèrent largement et, grâce à ce tapage, le parti passa encore pour très puissant.

Sur ces entrefaites un incident posa la question de sa force numérique.

Dans son Orp/ieits, Histoire générale des religions, publié au mois de février 1909, M. Salomon Reinach s'exprimait ainsi :

M Le pape a parlé, le modernisme a vécu », écrivail naïvement Paul Bourget. Quelle pire injure aux milliers de prêtres instruits et probes du clergé catholique, qui ne peuvent cependant pas changer d'opinion comme on change de soutane, ou, à l'exemple des snobs que M. Bourget connaît si bien, souscrire sans conviction au credo de la maison où l'on dîne ! Le modernisme, suivant une estimation digne de foi, compte au moins 15.000 adhérents dans le clergé français; il les gardera et fera des recrues nouvelles. C'est un mouvement irrésistible, parce qu'il se fonde sur la science catholique. L'orthodoxie a pu longtemps se défendre contre les libelles des laïcs et l'érudition agressive des protestants ; l'originalité et le péril du modernisme, c'est qu'il est né dans l'Eglise même, aux pieds des autels (1), qu'il est le produit du savoir de clercs, lesquels, en étudiant les textes, sont arrivés à des conclusions plus radicales encore que les protestants et les historiens libéraux (2). »

grégation des évêques et réguliers). Au mois d'octobre 1908, Pie X supprima plusieurs séminaires ; en 1910, il ferma temporairement celui de Pérouse qu'il considérait comme un foyer de modernisme.

(1) Ici M. S. Reinach reproduit en note la citation de M. le pasteur Sabalier que j'ai donnée ci-dessus, ch. \III, p. 118, note 2.

(2) Orpheus, 1" édit.. p. 581.

En analysant le livre de M. Salomon Reinach, dans la Revue historique (1), M. Loisy, s'arrêta sur 1' « estimation dig-ne de foi » d'après laquelle le modernisme aurait compté « au moins 15.000 adhérents dans le clergé français ».

a Je n'en donnerai pas 1.500, remarqiia-t-il. Et quand on voit ce qui se passe actuellement dans le catholicisme romain, on n'a pas du tout l'impression d'un « mouvement irrésistible, parce qu'il se fonde sur la science catholique (2) ». A-t-on jamais fondé sur la science un mouvement religieux ? Tout ce à quoi les modernistes pouvaient prétendre, c'est que l'Eglise les supportât et que l'ortliodo.xie voulût Lien se départir de son intransigeance en leur faveur. On sait ce que l'Eglise a répondu. N'étant ni prophète, ni fils de proplièle, je me garderai bien de préjuger ce que détiendra le modernisme ; ce que je crois voir pour le moment est qu'il e.st en pleine déroute et ne me semble même pas didicile à anéantir. Depuis que Tyrrell est mort, il n'y a plus personne dans le clergé qui se prétende catliolique en refusant obéissance au pape (3). »

M. Salomon Reinach répliqua :

« L'estimation du nombre des modernistes dans le clergé français à 15.000 n'est pas de moi, mais de M. l'abbé Houtin, qui s'y connaît [Evêqaes et diocèses, 2° série, p. 36). Je crains qu'on n'abuse des lignes découpées qui ont échappé à M. Loisy. Seciindiim Pontiftcem lis tanla dalur ? (4). »

(1) Novembre 1909, p. 308.

(2) Orpheus, 1" édit., p. 581.

(3) Dans le même temps, M. Loisy parlait du mouvement moderniste au passé et d'une manière propre à faire croire qu'il avait cessé d'exister. Résumant les conseils que M. Harnack donnait à ses partisans, notamment de s'appliquer à l'histoire des dogmes, le professeur au Collège de France disait : « Louable exhortation, dont l'unique défaut pourrait être de s'adresser à des morts. » Revue critique, 21 octobre 1909: article reproduit avec quelques changements de détail dans Rev. d'histoire et de lit t. relig., novembre 1910.

(4) Revue historique, janvier 1910, p. 186.

« M. l'abbé Houtin » n'avait pas risqué l'évaluation que lui prétait M. Salomon Ileinach. Parlant à deux reprises (1) de la force du mouvement qui agitait le clergé, il s'était abstenu d'employer le terme de « modernisme » qui lui paraissait peu convenable pour englober des opinions dis-

(1) Voici les deux passages de mes ouvrages où j'ai parlé de la force, non pas du modernisme, mais du progressisme dans le clergé caliiolique :

I. «... li augmente tous les jours, le nombre de ces prélres jeunes et instruits qui ont fréquenté les Universités, se sont formés aux nouvelles méthodes et sont décidés à être, coûte que coûte, les défenseurs de la vérité. Un controversiste des plus opposés à toute liberté intellectuelle, estime à quinze mille le nombre des prêtres français qui sont dans le mouvement progressiste. Je ne serais pas éloigné de penser que ce chiffre est encore inférieur à la réalité. » Le Siècle, 30 août 1907. Evêques et diocèses, 2" série (1909), p. 36.

II. « Un controversiste des plus ardents à signaler la crise du clergé et des plus opposés à toute liberté intellectuelle estime à quinze mille le nombre des prêtres qui sont dans le mouvement progressiste. Une telle évaluation contient, sans doute, beaucoup d'équivoques. Que le clergé de France compte autant d'esprits droits et honnêtes, désireux de concilier leur foi avec tous les progrés scientifiques, politiques et sociaux, cela se peut assurément, et il y a justement là de quoi efTrayer leurs collègues décidés, par intérêt ou fanatisme, à suivre l'orthodoxie routinière dans ses obstinations les plus condaumables.

« Mais les prêtres d'intelligence vraiment libérée ne sont que quelques centaines. C'est bien peu relativement à la masse du clergé et, cependant, c'est déjà beaucoup, relativement à l'épaisseur de son enténêbrement. Ce qui rend d'ailleurs l'affaire plus intéressante et de grave conséquence, c'est que leur nombre augmente et qu'il y en a certainement plusieurs milliers d'engagés dans la voie fatale, où le point d'arrêt diffère seulement selon que le chercheur de la vérité est plus ou moins timoré, plus ou moins ambitieux, plus ou moins sincère. » Le Siècle, G juin 1905 ; Crise du Clergé, \" édit. (1907), p. 34 ; 2* édil., p. 32.

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parâtes allant du radicalisme extrême de l'auteur des Lettere jusqu'à l'anodin réformisme des admirateurs de M. Paul Thureau-Dang-in (1). Il avait préféré se servir du terme de « progressisme » plus apte, semble-t-il, à désigner toutes les tendances du libéralisme religieux, politique et social, toutes les aspirations scientifiques, soit qu'elles restent certainement dans les limites de l'orthodoxie, soit qu'elles abandonnent les croyances traditionnelles les plus essentielles (2). L'estimation varie beaucoup en effet selon la définition du « modernisme » à laquelle on s'arrête. Tyrrell évaluait à quarante mille le nombre des prêtres qui dans toute l'Eg-lise auraient été modernistes « d'après les termes de l'encyclique Pascendi « (3).

(1) Cf. ci-dessus, cli. X, p. Ir.O.

(2) L'estimation des « quinze mille » progressistes a été acceptée par l'auteur d'une série d'articles publiés au mois d'octobre 1907 par Le Progrès (Lyon). L'auteur ajoutait même, un peu indiscrètement et probablement conjecturalement : « Si le renseignement peut être utile à la police des cardinaux de l'Inquisition romaine, nous sommes en mesure de leur apprendre qu'ils découvriront dans les fameux cartons verts de l'abbé Iloutin les noms et confidences deMmit cents modernistes. » N° du 12 octobre). Ces articles ont été réunis en brochure : Lue Enquête du « Progrès », Lyon, octobre 1907. L'Action (Cléricale (aux bureaux du « Progrès », in-12, 132 p.).

Dans un livre La Presse contre l'Eglise, M. l'abbé L.-CI. Delfour dit (p. 184) que cette campagne d'articles « eut probablement pour auteur, un prêtre évadé ». Loin de là, l'auteur, moderniste, pragmatiste, etc., est encore dans le ministère ecclésiastique, en situation parfaitement régulière.

(3) « Il va de bonnes raisons pour croire qu'en estimant à vingt mille le nombre des membres du clergé s'y rattaciiant d'une façon consciente, on serait en dessous de la réalité ; si au contraire on considérait comme modernistes ceux qui le sont d'après les termes de l'encyclique Pascendi, on arriverait à un nombre double. Peut-être est-ce là une minorité numériquement faible,

Consulté sur le diiïérend Reinach-Loisy-Houtin un très noble moderniste, qui n'a jamais pensé à exploiter le mouvement pour sa bourse et sa notoriété, répondait ainsi, dans une lettre privée :

« Combien y avait-il de modernistes ? Combien restent-ils ? Dieu seul le sait. Tous les chiffres sont peut-être vrais, 15 ou 20 mille autant que mille ou quinze cents. La bataille ouverte n'est pas possible avec la Papauté telle que l'histoire l'a faite, en présence d'un peuple de fidèles qui se préoccupe plus de gestes liturgiques que de croyances et qui n'a aucune exigence intellectuelle en matière religieuse. Dans les mêmes conditions les jansénistes n'auraient pas tenu six mois. Mais c'est le dedans des esprits qu'il faudrait voir. Les modernistes sont restés ce qu'ils étaient et autant qu'ils étaient. Leurs adversaires ne se trompent pas à leur silence. Ils n'osent même presque pas aborder les questions qui les divisent. Nos chefs se contentent de faire des diversions du côté de l'agilation politique et des œuvres sociales. Et il ne serait peut-être pas aussi exagéré qu'il le semble de dire que tous les prêtres tant soit peu intelligents ou simplement cultivés et laborieux ont été et sont encore peu ou prou modernistes. L'œuvre de M. Loisy, de Tyrrell, de Fogazzaro portera plus loin que celle de Renan. Laissons aux causes le temps de dérouler leurs suites d'effets. » (1).

Un autre moderniste, pareillement consulté, répondit en affirmant simplement, avec une citation de I<"'og'azzaro, la persistance des modernistes et de leurs espérances :

« Contraints de nous taire, nous méditons les paroles que nous adressa le Saint : « Vous dites, mes amis : « Nous nous sommes

mais elle s'accroit avec rapidité, surtout si on la place en face d'une majorité qui s'effrite sans cesse. » Tyrrell, dans Rinnovamenlo, fasc. II de 1909, p. 175. Peut-être Tyrrell, qui était chef d'armée, voulait-il devant l'ennemi exagérer le nombre de ses partisans.

(1) Lettre du 29 décembre 1909.

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« reposés à l'ombre de cet arbre ; mais voici que son écorce se « fend, que son écorce se dessèche ; l'arbre va mourir. Allons « donc chercher une autre ombre. » Non, l'arbre ne mourra pas. Si vous avez des oreilles, vous entendrez le travail de l'écorce nouvelle qui se forme, qui aura sa période de vie, qui se fendra, se desséchera à son tour, pour qu'une autre écorce lui succède. Cet arbre ne meurt pas. Il croît. » (1)

Pendant cette discussion, un jeune journaliste protestant très pressé, M. Gaston Riou, se hâtait de dresser le «bilan» du modernisme. Il le publia dans La Revue du 15 juillet 1910. Voici les passages essentiels de son étude :

« On n'est jamais juste pour son semblable en bien d'ailleurs comme en mal, pour la raison qu'on l'ignore toujours, dans son fond dernier.

« A l'abri de cet axiome, nous allons hasarder, non sans effroi, des conclusions sur le modernisme. Elles paraîtront dures à quelques modernistes. Toutefois, s'ils veulent bien se souvenir des espoirs que nous avons mis en eux, ils n'attribueront pas celte dureté à l'indiiTérence.

« En somme, que leur reprochons-nous ? Leurs intentions? Que non point ! Ils se proposaient de rénover l'Eglise et de la conduire, pleine d'une forte jeunesse, à la conquête du siècle, qui veut une foi. Est-il dessein plus noble ? Si seulement ils avaient pu réussir, ne fût-ce que dans notre patrie, comme ils auraient été bénis par beaucoup de jeunes hommes, dont la grandeur de la France est la plus chère raison de vivre !

(I En fait, notre seul reproche c'est qu'ils ont échoué : ils nous firent nous éprendre d'un rêve qui n'était qu'un rêve ; ils pouvaient vaincre et ils sont battus, battus par leur faute ; nous comptions sur eux pour annoncer à la nation les secrets qui régénèrent, et ils oublient maintenant la nation pour ne songer qu'à obéir. Voilà nos seuls griefs.

(1) /i San^o, p. 296 ; édit. franc, p. 237. Comparez avec les expressions antérieurement employées par M. Marcel Hébert, cidessus, p. 36-37, et avec le mot « l'écorce des dogmes », p. 112.

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