GASTON RIOU
« Certes, il nous serait bien agréable de nous tromper. Nous voudrions croire M. Paul Sabatier quand il nous montre la crânerie des modernistes italiens, quand il nous parle des lialtaglie d'Oggi de M. Avolio, ou du Commento de M. Murri, ou de la Cnltiirn Moderna de M. Battaini, ou de la CuUiira conlemporanea de M. Quadrolla. Il nous assure que nous sommes à une aube et qu'il serait sage d'attendre le soir pour juger du jour. Il évoque, en chanteur irrésistible, le jeune Avril frémissant et inquiet, ivre de sèves, pour établir que la nouvelle réforme a devant soi le mois des fleurs, la saison des moissons et des vendanges, toute l'année diverse et féconde, l'avenir. Hélas ! pourquoi ne voyons-nous sous la parure de ces images charmantes qu'un fond illusoire !
« Nous espérions aussi. Par malheur, cinq ans d'études, poursuivies sans autre parti pris que celui de la confiance quand même, nous ont contraint de déchanter
« Définir le modernisme est à peu près impossible, car, à la difîérence des mouvements religieux qui ont abouti, il est loin d'être simple. Il comporte mille e.xplications : il peut fournir une douzaine de devises. Il ne se résume pas en un mot d'ordre. Il n'a pas su marquer avec précision la résultante de ses forces. Son vaste programme n'offre pas une pensée centrale, une vérité de diamant, abrupte, vivement universelle, à quoi le cœur et la volonté d'un large groupe puissent se prendre.
« Et ses hommes sont aussi divers que les articles de son programme. Les uns sont de purs mystiques, épris de beaux songes, et ne voyant la terre qu'à travers les colonnettes du cloître ; les autres sont des philosophes, très subtils, mais sentant l'école, et embroussaillés dans le réseau ténu de leur système ; d'autres sont des rationalistes, d'une admirable liinpidilé d'esprit, très savants en exégèse, mais en qui le critique à tué l'homme ; d'autres enfin, très rares, nés pour être tribuns, ont le sens des foules. Bref, le modernisme se présente à l'observateur impartial comme une espèce de drapeau bigarré llotlant sur une phalange d'hommes très distingués, mais aussi dissemblables que possible, presque disparates. ■
n On pourrait peut-être expliquer leur dissemblance, non seulement par la particularité de leurs études et de leur caractère, mais encore par la dissemblance de leurs ancêtres. Tous les
LE BILAN DU MODERMSiME 275
essais de réforme, en elTet, qui ponctuent avec tant de régularité l'histoire du catliolicisme au cours du XIX' siècle, ont laissé une trace dans le modernisme. En ce sens, il apparaît un peu comme leur revanche clandestine : Lamennais, avec sa grande idée du progrès incessant du monde sous l'égide de l'Eglise ; Montalembert, Lacordaire, Falloux, avec leur conception du libre jeu de la religion sous un régime de liberté pour tous ; Dupanloup, Hyacinthe, Gratry, avec leur répugnance insurmontable pour une chrétienté régie selon le mode césarien : tous les espoirs et les dégoûts de ces grands vaincus ont repris vie, une vie certes bien atténuée et bien contrite, dans les groupes modernistes.
« Aussi, loin d'être frappé, comme certains, par le cachet de nouveauté du modernisme, nous le tenons bien plutôt pour une survivance, et une survivance d'autant plus impuissante que les modernistes, devant une Eglise autrement centralisée et absolue qu'en 1830 et 1848, ne se sont montrés capables, à quelques exceptions près, ni de l'audace, ni de la franchise d'accent, ni de la foi ardente de leurs devanciers.
« D'ailleurs, le modernisme résumait trop d'espérances décrues, trop d'efiorts anciens et nouveaux, il était trop de choses à la fois, pour n'avoir pas beaucoup de peine à devenir jamais quelque chose de bien arrêté, de vraiment militant. Pie X l'appelait, dans l'Encyclique Pascendi, non pas une hérésie, mais le rendez-vous de toutes les hérésies. Et, de fait, si l'on nous pardonne ce mot barbare, c'était bien un syncrétisme, par où nous entendons un corps de doctrines sans harmonie profonde, un corps formé de pièces et de morceaux de toute origine, mais ne parvenant pas à constituer un organisme, faute d'une âme énergique et simple
« Demandons-nous qu'elle a été, très brièvement, mais nettement, dans ce débat, l'attitude de Rome et celle des novateurs "?
« Rome, il faut lui readre cette justice, n'a pas tergiversé. Sa ligne de conduite a été tout de suite droite et nette. Elle a dit : 0 Qui n'est pas avec nous, avec nous absolument, par ses pensées, ses paroles, ses actes, qui n'est pas avec nous, est contre nous. Et qui est contre nous, qu'il soit anathème ! »
« Il est probable que Léon XIII, ce fin humaniste, très habile et un peu sceptique, aurait suivi une politique plus souple. Outre qu'il avait à sauvegarder un renom, immérité d'ailleurs, de