LE SILLON
théories des réformateurs doctrinaux que le pape venait de condamner. Le Père Fontaine qui avait découvert autrefois les « infiltrations kantiennes et protestantes » dans le clergé français, écrivit un gros livre sur le « modernisme sociologique » ; un ci-devant jésuite, M. Emmanuel Barbier, qui, le premier, s'était érigé en censeur spécial du « Sillon », y signala un grand nombre d'étrangetés très graves; un assomptionniste rédacteur à La Croi.v, où il signe l'abbé « M. Charles », rédigea un réquisitoire final (1) de telle sorte qu'on put voir, de plus en plus clairement à partir de 1909, que Pie X, pour ne pas manquer à son devoir de paître le troupeau du Seigneur, allait être obligé d'intervenir de nouveau publiquement. Déjà, dans une audience particulière, il avait averti paternellement le chef du « Sillon », M. Marc Sangnier, sur lequel, comme Léon XIII, il avait d'abord fondé de grandes espérances. Mais M. Sangnier, posant en principe l'autonomie du fidèle en matière politique et sociale, n'avait pas tenu compte de ses observations.
Lorsque la condamnation du « Sillon » parut très probable, l'archevêque d'Albi crut devoir adresser à ses collègues un mémoire représentant les inconvénients qu'elle pourrait entraîner. Cette intervention causa de l'émotion, si bien que Mgr Mignot s'expliqua dans une lettre publique, au cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, l'un des adversaires les plus déclarés du « Sillon » :
« Ma conviction profonde, Eminence, et c'est le motif de mon intervention, est que ni la foi ni la discipline clirétienne n'ont grand'chose à voir dans tout cela. Au fond de ce débat, il y a un simple antagonisme d'opinions et d'inlérêls.
« Si les sillonnistes sont l'objet d'attaques si passionnées, ce n'est pas qu'ils aient nié les dogmes de la foi, ni qu'ils aient méconnu l'autorité de l'Eglise en son domaine intégral, ni qu'ils
(1) Que penser du Sillon ?, articles de La Croix, reproduits dans les Questions actuelles, mai-juin 1910.
aient fait quoi que ce soit en fait d'œuvres sociales et d'éducation populaire qu'il ne soit loisible à d'autres de faire libremenl et sans être inquiétés. S'ils sont attaqués, c'est que, hommes d'avantgarde ils ont, sur le terrain politique, des convictions plus arrêtées, sur le terrain économique des solutions plus hardies que celles qui ont ordinairement cours parmi nous. Il se trouve alors des catlioliques, qui sont aussi des conservateurs, pour s'émouvoir de ces tendances comme d'un péril ; ils craignent que leurs conséquences extrêmes ne viennent apporter un trouble profond dans les positions qu'ils occupent et que, de très bonne foi, ils considèrent comme indispensables à l'ordre public ; et, par une confusion assez naturelle, ils en arrivent à accuser le Sillon de deux choses également inexactes: 1° de déduire ses doctrines sociales comme une nécessité logique des principes catholiques, tandis qu'il ne leur attribue au contraire qu'une nécessité historique et une opportunité d'ordre économique ; 2° de se soustraire à l'autorité de l'Eglise, tandis qu'il ne fait qu'user d'une liberté que l'Eglise reconnaît à tous. Et ils appellent l'autorité à leur aide ! (1). »
L'opinion de "Slgr Mig-not ne rallia parmi ses collègues que cinq adhésions publiques, celles de MMgrs Fuzet, Chapon, Eyssautier, Delmont et Gibier (2). L'épiscopat français, qui avait prodigué au « Sillon » les encouragements et les bénédictions, l'abandonnait à la censure du pape (3). Les démocrates chrétiens furent alors fort maltraités dans la presse catholique. L'un d'eux, l'abbé Pierre Dabry, l'ancien
(-1) Lettre du 8 avril 1910. — On trouvera de nombreux documents relatifs à ces controverses dans La Chronique de la Presse et Le Bnllelin de la Semaine. Cf. Ann. de Pliil. chrét., octobre 1909-juin 1910, les réflexions de M. Maurice Blondel (Testis),sur les événements, « La Semaine Sociale de bordeaux ; controverses sur les méthodes et les doctrines. »
(2) L'archevêque de Rouen, les évêques de Nice, La Rochelle, Clermont et Versailles.
(3) Sur certains incidents relatifs au « Sillon » en 1907-1908, Cf. mes Evêques et diocèses, II, p. 56-64.
directeur de La Vie Catholique, conipiil qu'il n'avait plus rien à faire dans l'Eglise et il en sortit après vingt et un ans de sacerdoce (1).
Enfin, le 25 août 1910, Pie X adressait à l'épiscopat français une très longue lettre où il condamnait formellement le « Sillon ». En voici quelques passages :
« Nous traliirions notre devoir si nous gardions plus longtemps le silence. Nous devons la vérité à nos cliers enfants du Sillon, qu'une ardeur généreuse a emportés dans une voie aussi fausse que dangereuse. Nous la devons à un grand nombre de séminaristes et de prêtres que le Sillon a soustraits sinon à l'autorité, au moins à la direction et à l'inHuence de leurs évoques. Nous la devons, enfin à l'Eglise, où le Sillon sème la division et dont il compromet les intérêts.
«En premier lieu, il convient de relever sévèrement la prétention du Sillon d'écliapper à la direction de l'autorité ecclésiastique. Les chefs du Sillon, en eflèt, allèguent qu'ils évoluent sur un terrain qui n'est pas celui de l'Eglise ; qu'ils ne poursuivent que des intérêts de l'ordre temporel et non de l'ordre spirituel; que le sillonniste est tout simplement un catholique voué à la cause des classes laborieuses, aux œuvres démocratiques, et puisant dans les pratiques de sa foi l'énergie de son dévouement ; que, ni plus ni moins que les artisans, les laboureurs, les économistes et les politiciens catlioliques, il demeure soumis aux règles de la morale commune à tous, sans relever, ni plus ni moins qu'eux, d'une façon spéciale, de l'autorité ecclésiastique.
« La réponse à ces subterfuges n'est que trop facile. A qui ferat-on croire, en effet, que les sillonnistes catholiques, que les prêtres et les séminaristes enrôlés dans leurs rangs n'ont en vue, dans
(1) Cf. son « Adieu à l'Eglise», Paris-Journal, 29 mai 1910. — M. Dabry, né à Avignon en 1864, a été ordonné prêtre en 1889. Ses principaux ouvrages sont : Les Catholiques Jiépuhlicains. Histoire et Souvenirs {1890-1903) (Paris, in-12, 190.5) et Mon expérience religieuse (Paris, in-12, octobre 1911). Au mois d'octobre 1911, M. Dabry est devenu le directeur d'un journal bi-liebdomadaire Le Pays de Monlbéliard .
leur activité sociale, que les intérêts temporels des classes ouvrières ? Ce serait, pensons-Nous, leur faire injure que de le soutenir. La vérité est que les chefs du Sillon se proclament des idéalistes irréductibles, qu'ils prétendent relever les classes laborieuses en relevant d'abord la conscience humaine, qu'ils ont une doctrine sociale et des principes philosophiques et religieux pour reconstruire la société sur un plan nouveau, qu'ils ont une conception spéciale de la dignité humaine, de la liberté, de la justice et de la fraternité, et que, pour justifier leurs rêves sociaux, ils en appellent à l'Evangile, interprêté à leur manière, et, ce qui est plus grave encore, à un Christ défiguré et diminué. De plus, ces idées, ils les enseignent dans leurs cercles d'études, ils les inculquent à leurs camarades, ils les font passer dans leurs œuvres. Ils sont donc vraiment professeurs de morale sociale, civique et religieuse, et quelques modifications qu'ils puissent introduire dans l'organisation du mouvement sillonniste. Nous avons le droit de dire que le but du Sillon, son caractère, son action, ressortissent au domaine moral, qui est le domaine propre de l'Eglise, et que, en conséquence, lessillonnistes se font illusion lorsqu'ils croient évoluer sur un terrain aux confins duquel expirent les droits du pouvoir doctrinal et directif de l'autorité ecclésiastique.
« Si leurs doctrines étaient exemptes d'erreurs, c'eût déjà été un manquement très grave à la discipline catholique que de se soustraire obstinément à la direction de ceux qui ont rei;u du ciel la mission de guider les individus et les sociétés dans le droit chemin de la vérité et du bien. Mais le mal est plus profond, nous l'avons déjà dit : le Sillon, emporté par un amour mal entendu des faibles, a glissé dans l'erreur.
« En effet, le Sillon se propose le relèvement et la régénération des classes ouvrières. Or, sur celte matière, les principes de la doctrine catholique sont fixés, et l'histoire de la civilisation clirétienne est là pour en attester la bienfaisante fécondité. Notre prédécesseur, d'heureuse mémoire, les a rappelés dans des pages magistrales, que les catholiques occupés de questions sociales doivent étudier el toujours garder sous les yeux. Il a enseigné notamment que la démocratie chrétienne doit « maintenir la diversité des classes, qui est assurément le propre de la cité bien constituée, et vouloir pour la société humaine la forme et le
caractère que Dieu, son auteur, lui a imprimés (1) ». Il a flétri « une certaine démocratie qui va jusqu'à ce degré de perversité que d'attribuer dans la société la souveraineté au peuple et à poursuivre la suppression et le nivellement des classes ». En même temps, Léon XIII imposait aux catholiques un programme d'action, le seul programme capable de replacer et de maintenir la société sur ses bases chrétiennes séculaires. Or, qu'ont fait les chefs du Sillon ? Non seulement ils ont adopté un programme et un enseignement dilTérents de ceux de Léon XIII (ce qui serait déjà singulièrement audacieux de la part des laïques se posant ainsi, concurremment avec le souverain Pontife, en directeurs de l'activité sociale dans l'Eglise) ; mais ils ont ouvertement rejeté le programme tracé par Léon XIII, et en ont adopté un diamétralement opposé; de plus, ils repoussent la doctrine rappelée par Léon XIII sur les principes de la Société, placent l'autorité dans le peuple ou la suppriment à peu près, et prennent comme idéal à réaliser le nivellement des classes. Ils vont donc, au rebours de la doctrine catholique, vers un idéal condamné
« Non, vénérables Frères, il faut le rappeler énergiquement dans ces temps d'anarchie sociale et intellectuelle, où chacun se pose en docteur et en législateur, — on ne bâtira par la cité autrement que Dieu ne l'a bâtie, on n'édifiera pas la société, si rf]glise n'en jette les bases et ne dirige les travaux ; non, la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c'est la civilisation chrétienne, c'est la cité catholique. Il ne s'agit que de l'instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l'utopie malsaine, de la révolte et de l'impiété : omnia instaurare in Christo.
« ... Quant on songea tout ce qu'il a fallu de forces, de science, de vertus surnaturelles pour établir la cité chrétienne, et les souffrances de millions de martyrs, et les lumières des Pères et des Docteurs de l'Eglise, et le dévouement de tous les héros de la charité, et une puissante hiérarchie née du ciel, et des fleuves
(1) Dispares tueatur ordines, sane proprios bene constifutae civitdtis : eam démuni humano conviclui relit formani atque indolem esse, qualem Deiis auclor indidii (Encycli(iue Graves de Communi.)
de grâce divine, et le tout édifié, relié, compénélré par la Vie et l'Esprit de Jésus-Christ, la Sagesse de Dieu, le Verbe fait homme ; quand on songe, disons-nous, à tout cela, on est effrayé de voir de nouveaux apôtres s'acharner à faire mieux avec la mise en commun d'un vague idéalisme et de vertus civiques. Que vont-ils produire ? Qu'est-ce qui va sortir de cette collaboration ? Une construction purement verbale et chimérique, où l'on verra miroiter péle-mèle et dans une confusion séduisante les mots de liberté, de juslice, de fraternité et d'amour, d'égalité et d'exaltation humaine, le tout basé sur une dignité humaine mal comprise. Ce sera une agitation tumultueuse, stérile pour le but proposé et qui profilera aux remueurs de masses moins utopistes. Oui, vraiment, on peut dire que le Sillon convoie le socialisme, l'œil fixé sur une chimère.
« Nous craignons qu'il n'y ait encore pire. Le résultat de cette promiscuité en travail, le bénéficiaire de cette action sociale cosmopolite ne peut être qu'une démocratie qui ne sera ni catholique, ni protestante, ni juive ; une religion (car le sillonnisme, les chefs l'ont dit, est une religion) plus universelle que l'Eglise catholique, réunissant tous les hommes devenus frères et camarades dans « le règne de Dieu ». — « On ne travaille pas pour l'Eglise, on travaille pour l'humanité. »
« Et mainlenant, pénétré de la plus vive tristesse, Nous Nous demandons, vénérables Frères, ce qu'est devenu le catholicisme du Sillon. Hélas ! lui qui donnait autrefois de si belles espérances, ce fleuve limpide et impétueux a été capté dans sa marche par les ennemis modernes de l'Eglise et ne forme plus dorénavant qu'un misérable affluent du grand mouvement d'apostasie organisé, dans tous les pays, pour l'établissement d'une Eglise universelle qui n'aura ni dogmes, ni hiérarchie, ni règle pour l'esprit, ni frein pour les passions et qui, sous prétexte de liberté et de dignité humaine, ramènerait dans le monde, si elle pouvait triompher, le règne légal de la ruse et de la force, et l'oppression des faibles, de ceux qui souffrent et qui travaillent.
« Nous ne connaissons que trop les sombres officines où l'on élabore ces doctrines délétères qui ne devraient pas séduire des esprits clairvoyants. Les chefs du Sillon n'ont pu s'en défendre : l'exaltation de leurs sentiments, l'aveugle bonté de leur cœur, leur mysticisme philosopiiique, mêlé dune part d'illuminisme, les ont entraînés vers un nouvel Evangile, dans lequel ils ont
cru voir le véritable Evangile du Sauveur, au point qu'ils osent traiter Notre-Seigneur Jésus-Ciirist avec une familiarité souverainement irrespectueuse et que, leur idéal étant apparenté à celui de la Révolution, ils ne craignent pas de faire entre l'Evangile et la Révolution des rapprocliements blaspiiématoires qui n'ont pas l'excuse d'avoir écliappé à quelque improvisation tumultueuse. »
En conclusion, Pie X demandait aux chefs du « Sillon » de se retirer de 1 association et de la remettre aux mains des évoques. Les Sillonnistes travailleraient donc désormais « sous la direction de leurs évêques respectifs, à la régénération chrétienne et catholique du peuple, en même temps qu'à l'amélioration de son sort ». Ces groupes diocésains seraient, pour le moment, indépendants les uns des autres ; et, afin de bien marquer qu'ils auraient brisé avec les erreurs du passé, ils prendraient le nom de « sillons catholiques », et chacun de leurs membres ajouterait à son titre de « sillonniste» le même qualificatif de « catholique ».
Le fondateur et le principal chef du « Sillon », M. INIarc Sangnier, écrivit immédiatement au pape une lettre de soumission.
« ...Nous savons mieux que personne, dit-il, combien nous sommes faible et sujet aux erreurs et aux fautes; cependant, Très Saint Père, notre cœur a été transpercé d'une cruelle angoisse quand nous nous sommes vu accusé d'avoir songé à fonder « une religion plus univeiselle que l'Eglise catholique » et d'avoir pratiqué « une déformation de l'Evangile et du caractère sacré de Notre-Seigneur Jésus-Ciirist ». Que nous ayons pu, même involontairement, donner occasion à de tels reproclies, c'est ce qui nous frappe de la plus douloureuse stupeur. Puissions-nous, Très Saint Père, vous faire mieux sentir par tout le reste de notre vie quelle union indissoluble nous attaclie à l'Eglise et quels sont nos sentiments d'adoration et d'amour pour ce Jésus, qui est pour nous, — et nous tenons à le proclamer même devant les foules les plus hostiles à notre foi, — non pas « un iiumanitariste sans consistance et sans autorité » mais bien le Dieu fait homme qui vit encore aujourd'liui dans les tabernacles de nos églises et qui
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veut servir cliaque jour de nourriture aux plus humbles d'entre
nous !
« ...Nous serons fiers, quoi qu'il arrive, d'être jugé dio;ne de souffrir pour Jésus-Christ. Même si Dieu nous appelait à la plus horrible des épreuves, et nous condamnait à voir un jour notre bonne volonté et notre loyauté mises en doute, nous n'en resterions pas moins soumis et docile sous les coups, offrant encore au Christ et à son Eglise le don de notre cœur saignant, mais toujours fidèle (1)... »
L'immense majorité des Sillonnistes (2) adhéra dans les termes les plus pieux et les plus tendres à la soumission de son chef ; mais, pratiquement, quelques groupes seulement de l'association se placèrent sous l'autorité directe des évèques, qui leur donnèrent des règlements d' « Enfants de Marie ». La plupart des autres se déclarèrent dissous. Comme le pape n'avait pas ordonné de supprimer le journal quotidien de l'association, La Démocratie, le pavillon sembla parfaitement convenable pour abriter toute l'ancienne marchandise. En conséquence, l'ancien Bulletin mensuel du Sillon s'appelle le Bulletin mensuel de la « Démocratie » ; les anciens cercles et propagandistes du Sillon s'appellent les cercles et les propagandistes de la « Démocratie », et ils ont de nouveaux règlements polygraphiés ; les Jeunes-Gardes du Sillon sont devenus les Volontaires de la « Démocratie ».
Et c'est ainsi que les Sillonnistes condamnés se sont comportés en parfaits modernistes. Ils ont acquiescé à l'autorité, se sont mis en règle avec ses prescriptions extérieures et ils continuent comme devant, mais moins bruyamment, la difficile entreprise d'adapter à leur époque la chère vieille Eglise dans laquelle ils sont nés et veulent mourir.
(1) Lettre publiée dans Im Démocralie, 31 août 1910.
(2) La soumission n'a pas été générale. Cf. lettre d'un sillonniste, M. Pierre Gouissin, Droits de Z'//omme, 4 décembre 1910, et article du même, Hev. Mod. //i/., janvier et octobre 1911.
La condamnation du « Sillon » retentit particulièrement en Allemagne. Il y avait aussi dans ce pays des associations où des catholiques se prétendaient indépendants de toutes les autorités ecclésiastiques, où des catholiques répétaient la jiarole qu'avait prononcée l'un d'eux, M. Schiffer, au Cong-rès syndical international de Zurich, en 1908: « Messeigneurs, vous irez jusqu'ici, mais vous n'irez pas plus loin ! Vous avez le droit et le devoir de nous montrer le chemin en matière religieuse et ecclésiastique. Mais, dans les questions purement économiques, aucun évêque n'a le droit de faire acte d'autorité. » Ces associations étaient les Syndicats chrétiens ( ChristUclie Geivarkschaften).
Des politiciens conservateurs les avaient fondés pour les opposer aux groupements socialistes, non-chrétiens, irréligieux, ou monistes, et ils étaient composés d'ouvriers catholiques ou protestants qu'on faisait manœuvrer sur la base commune et traditionnelle des principes chrétiens. A la vérité, ces associations interconfessionnelles pi'ésentèrent bientôt de graves inconvénients aux yeux des théologiens en chambre qui leur reprochèrent de se monti'er trop indépendantes envers l'autorité ecclésiastique, de minimiser le dogme et de se compromettre avec le socialisme. Ils eussent voulu des syndicats purement catholiques, et ils en firent constituer quelques-uns qui n'acquirent pas une grande importance. Les théologiens d'action , préféraient les syndicats mixtes qui devenaient facilement plus puissants.
Les directions de Pie X permirent aux théologiens intransigeants d'élever la voix contre les syndicats interconfessionnels, et les catholiques d'Allemagne se sont trouvés divisés en deux parties: la « direction de Cologne (1)» qui a pour inspirateurs les chefs de 1' « Union populaire (2) » dont le siège est à Mûnchen-Gladbach, près de Cologne, et pour
(1) Kœlner Richtung.
(2) Volskverein.
principal organe la puissante Gazette populaire de Cologne {l)et la « direction de Berlin (2) », donnée par les chefs de r t( Union des Associations ouvrières catholiques (3) » ayant son siège à Berlin. La première « direction » soutient les syndicats interconfessionnels ; la seconde voudrait que les catholiques formassent des syndicats absolument fermés à tous ceux qui ne seraient pas de fervents fidèles. Naturellement, durant les polémiques, celte diversité fondamentale d'idées s'est compliquée d'autres dissentiments, par exemple sur la composition et l'attitude du Centre à la Chambre des députés. Pie X a dominé ces controverses avec une douce fermeté, faisant entendre que le but à atteindre est en ell'et la composition de syndicats exclusivement catholiques, mais laissant le temps d'une transition afin que le socialisme ne recueille pas les éléments des syndicats chrétiens s'ils étaient brusquement disloqués (4).
C'est ainsi que dans tous les pays du monde. Pie X s'efforce de grouper les fidèles auprès de leurs pasteurs, non pas seulement dans les questions de foi, mais pour tout ce qui intéresse à un degré quelconque la vie morale. Les catholiques d'Italie, outre leurs organisations diocésaines, ont été gratifiés par lui d'une véritable organisation politico-sociale (5), qui a supplanté toutes les autres organisations plus
(t) Kœlnisclie Volkszeitung.
(2) Berliner Riclitung.
(3) Verband der katliolischen Arbeiter-Vereine.
(4) Sur ces affaires affemandes, cf. Sclinitzer, o. c. : Biederlacic, S. J., « Le mouvement ouvrier cattiolique en Affemagne », Civilta callolica, 2 sept. 1911, art. traduit et critiqué dans 'jueslions actuelles, 25 nov., 2 déc, 9 déc. Les désirs de Pie X ont été particulièrement exprimés dans deux télégrammes adressés, le 28 mai 1912, l'un au Congrès des « Syndicats ouvriers catlioliques » (direction de Berlin), i'autre au Congrès des « Organisations catlioliques ouvrières » (direction de Cologne).
(5) Cette organisation se compose : 1° d'une « Union populaire » pour la propagande des idées ; 2° d'une « Union économico-
OU moins autonomes et plus ou moins indépendantes, jadis fondées par des catholiques libéraux. En France, lesévêques essaient de grouper leurs ouailles dans des « Unions » hiérarchisées en associations paroissiales, cantonales, départementales ou diocésaines, toutes sous leur absolue dépendance. On note les mêmes tendances en Allemagne, en Autriclie-Hongfie, en Suisse, en Belgique, en Hollande (1), en Pologne, dans l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud. Et, selon la pensée de Pie X, il ne s'agit pas seulement là d'utiliser des sociétés déjà existantes. Un décret publié par la Congrégation consistoriale, en date du 31 décembre 1909, prouve que pour « fortifier les fidèles dans la foi et protéger chez eux les mœurs et la vie chrétienne » le pape veut que, partout, les curés créent « prudemment » ou entretiennent des « œuvres sociales animées de l'esprit de l'Eglise catholique >>, et que toutes les mesures sont prises pour que ces œuvres ne puissent être entraînées « loin du chemin de la foi » (2).
sociale », dont le règlement a été publié par L'Osservatore romano du 25 février 1911 ; 3° d'une « Union électorale» dont les statuts s'imposent aux « Associations électorales, de tout le royaume d'Italie (ces statuts ont été publiés le 2 avril 1911, par L'Osservatore romano).
Cette puissante fédération n'est que l'extension à l'Italie d'une organisation élaborée au Congrès de Venise, en 1902, sous l'inspiration directe du cardinal Sarto.
(1) Le 6 décembre 1911, l'épiscopat hollandais a porté un décret contre les organisations interconfessionnelles et déclarant que c'est «son désir précis et catégorique d'unir et de tenir unis les fidèles en des organisations catholiques ».
(2) Aux termes de ce décret, les évêques du monde entier doivent adresser au saint-siège, tout les cinq ans, un rapport détaillé sur l'état de leur diocèse. Et ce décret, qui prévoit, avec une e.Ktrême minutie, l'ordre selon lequel doit être rédigé ce rapport, pose les questions suivantes, par rapport aux organisations sociales :
Au chapitre VII, Des paroisses et de teiirs recteurs :
« Esl-ce que les curés s'elforcent de fortifier leurs fidèles dans la foi et de protéger chez eux les mœurs et la pureté de la vie clirétienne ? Pour alleindre ce Ont, outre les devoirs habituels de leur charge, les curés ont-ils créé prudemment ou, du moins, entreliennent-ils les œuvres sociales animées de l'esprit de IKglise calliolique ? »
Au ciiapitre XV, Œuvres pieuses et sociales:
« 143. — Y a-t-il, dans le diocèse, de ces œuvres dites sociales qui, tout en pourvoyant au bien moral et religieux des fidèles, ont encore en vue leur bien-être ou leurs nécessités temporelles ; par exemple, les asiles pour Tenfance, les patronages pour la jeunesse des deux sexes, les groupements de jeunesse catholique, les cercles d'études, les associations d'ouvriers, de cultivateurs, de femmes, dont le but est de favoriser la piété ou la mutualité, les caisses d'épargne, etc. ?
« 144. — Ces associations, ces œuvres sociales, et surtout ceux qui sont à leur tète, professent-ils, en tout, le respect qui est dii à l'Ordinaire et au Souverain Pontife?
145. — « Prend-on soin de faire administrer ces associations et ces œuvres par des hommes qui soient caliioliques, non seulement par le nom, mais par le cœur et les œuvres ?
« 146. — Prend-on soin de ne pas admettre, dans ces associations catholiques, des membres de sociétés secrètes, des incrédules, des impies, des ennemis de la religion qui pourraient entraîner, loin du droit chemin de la foi et de la justice, et les associations et leurs œuvres ? »
Ce décret faisait prévoir la condamnation du « Sillon » et des « Syndicats clirétiens ». Il ne semble donc pas qu'on puisse attribuer équitablement l'attitude prise par Pie X contre ces deux associations à des interventions politiques, comme on l'a fait en dénonçant « L'Action française » et, pour l'Allemagne, le comte von Oppersdorfi", Roeren, etc.
En France, les principales déclarations sur la confessionnalité des œuvres ont été un discours de l'évoque d'Agen, Mgr Sagot- Duvauroux, publié dans La Croix, 15 ocl. 1911, et Revue du Clergé français, l" nov. 1911 ; une lettre pastorale de Mgr Sévin, évèrjue de Cliàlons, pour la carême de 1912 et la décision publiée par le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, en tête du n° du 1" mars 1912 de sa Semaine religieuse : « Les caliioliques
ne peuvent s'associer, par leur présence, aux luthériens et aux calvinistes, même pour lutter contre l'athéisme et le matérialisme. »
Après avoir pour suivi un modernisme « social ou sociologique »^ les chasseurs d'hérésie ont découvert un « modernisme éthique ou moral ». Au dire de la (correspondance de Home, ses partisans veulent « que les jeunes garçons et les jeunes filles sachent tout des fonctions sexuelles, soutenant que l'innocence est beaucoup mieux assurée par la connaissance que par l'ignorance de ces fonctions. Cette école a trouvé sa formule : « Pureté et vérité ». Elle fait une propagande très active, surtout en France, en Espagne et en Amérique. » Cf. l'nivers, 8 mars 1912.