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la littérature ». Ce programme a sans doute été réalisé puisque Pie X a fait tenir ses félicitations aux écrivains du Gral (1).
De vives controverses s'engagèrent autour de ces deux revues et des idéals qu'elles représentaient (2). Ces discussions inspirèrent de mélancoliques réllexions à un député au Conseil national suisse, professeur de l'université catholique de Fribourg, M. Gaspard Decurtins.
Ce personnage, sorte de Pontife laïque, autrefois ardent partisan de la démocratie (3), ne permettait pas qu'on fût novateur, plus et autrement que lui. Au mois de mai 1907, il avait dénoncé les dangers du « réformisme catholique, — c'est-à-dire du Modernisme, — « envisagé au point de vue du mouvement chrétien social » (4). Un peu plus tard, efîrayé du succès du Hocliland, il voulut signaler les dangers auxquels la littérature contemporaine expose l'orthodoxie (5).
« L'ofTensive ouverte de l'adversaire contre la foi catholique, disait-il, n'est pas ce que nous devons le plus redouter ; le danger
(1) Lettre du 16 février 1911.
(2) Cf. Schnitzer, p. 140-151.
(3) « J'ai vu, au lendemain de la publication de l'encyclique Rerum novarum, M. Decurtins navré, ain^i que plusieurs autres, de ce que le Pape n'eût point cohleslé le droit de propriété privée, tandis que ces messieurs trouvaient liabile de parler, en même temps, au public, comme si la lettre pontificale eût été à peu près leur œuvre. » Lettre de M. Ilyrvoix de Landosle publiée dans La critique du libéralisme, février 1911, p. 602.
(4) Réforme sociale chrétienne et Réformisme catholique. Lettre à un ami (Paris, Bloud, in-16, 1908).
(5) Les deux lettres de M. Decurtins sur « le modernisme littéraire» ont été reproduites dans Les Questions actuelles, l"et 8 octobre 1910. Edition italienne : Tre Lettere a un giovane arnica {1° La riforma sociale crisliona e il riformismo cattolico ; 2* Il modernismo Irlterario ; ô"" Esiste un modernismo in Germania ?), con prefazione del Sac. Dott. Egidio Lari (Roma, 1911).
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est autrement grand de certaines tentatives insidieuses d'accréditer comme catholiques des tendances qui ne le sont point et de démonétiser les vérités traditionnelles...
« Il ne faut pas se faire illusion ; bien loin que nous en soyons aux dernières passes d'armes arec le modernisme, la bataille ne fait que commencer.
« Une grosse part de l'effort se donnera sur le terrain littéraire. L'histoire nous apprend que ce ne sont pas les ouvrages pesants des dissertateurs de théologie et de philosophie qui ont fait la révolution des idées. La cause de la vérité est assurée de Iriontpiier, pourvu que les bons esprits se tiennent avertis de ne pas prendre le change sur le faux aloi religieux de certaines œuvres qui se présentent à eux sous le couvert des idées catholiques. »
Comme preuve de.s dangers de cette littérature, M. Decurlins citait divers écrits publiés dans Hocliland, ou par ses collaboraleurs.
Il concluait ainsi :
« Que le modernisme, devenu plus audacieux en ces derniers temps, ait gagné du terrain, des faits aussi nombreux qu'aflligeants en sont la preuve.
« Tout homme non prévenu qui considère sans passion la situation présente conviendra sans doute que nous nous trouvons aujourd'iiui en face ou plutôt au sein d'un mouvement puissant : étrange amalgame de naturalisme et de scepticisme, de relativisme historique et de mysticisme, qui nous fait songer au rationalisme du XVIII'' siècle.
« Il serait assurément aussi malaisé que pour le rationalisme du XVIII' siècle de signaler toutes les hérésies que le modernisme porte dans ses lianes. Une chose certaine, c'est que le modernisme a pour but, comme son devancier, de saper par la base tous les principes de la rie et de la civilisation catholiques. Signaler aujourd'hui les dangers du modernisme, c'est s'exposer aux railleries dont on accabla les hommes qui avaient été assez courageux pour éveiller l'attention sur les périls du vieux rationalisme.
« Ce n'est pas sans raison que des professeurs de théologie
catholique hasardent aujourd'hui une apologie du rationalisme contre une appréciation historique qu'ils traitent d'injuste et de liaineuse. Est-il rien de plus nalurel que de défendre ses précurseurs dans la mêlée des doctrines ! »
Le pape félicita de ses observations rapologiste, par la lettre suivante :
A noire cJier Fils, Gaspard Decurlins, professeur à ri'niversilé catholique de Fribourg {Suisse).
Pie X, Pape.
Cher Fils, salut et bénédiction apostolique.
Nous avons lu avec autant d'intérêt que de satisfaction votre étude, pleine d'arguments solides et d'observations pénétrantes, sur le n modernisme littéraire ». Dans cet écrit, vous vous montrez une fois de plus, le fils fidèle et le soldat valeureux de l'Eglise, qui a toujours mérité une estime et une affection spéciales de Notre prédécesseur et de Nous-même.
Depuis longtemps, Nous remarquions entre les diverses formes sous lesquelles se cache et agit le modernisme, celle de la composition littéraire: roman, nouvelle ou essai critique. Les développements continuels de ce nouveau mode de propagande moderniste, qui se dissimule sous le prétexte de faire de la . littérature ou de l'apprécier. Nous ont profondément afiligé, d'autant que Nous y voyons le plus dangereux des moyens parce que le mieux déguisé et le plus facile à répandre. Cela prouve que les adversaires de la foi et de la discipline catliolique ne négligent aucun expédient pour parvenir à leurs déplorables fins.
Ainsi faut-il expliquer que, spécialement depuis notre Encyclique Pascendi, qui frappait directement le modernisme philosophique et théologique, ils aient pris des voies détournées pour répandre l'esprit moderniste et leurs opinions pernicieuses. L'art et la littérature, ainsi que vous l'exposez très bien, furent jugés deux moyens très aptes, pour cette nouvelle campagne, et surtout le roman et la nouvelle. Ainsi, on a vu toute une série de compositions de ce genre, traduites ensuite en diverses langues, glorifier la civilisation ennemie de l'Eglise catholique, — plaindre et railler comme inférieure la culture des peuples et des écrivains vraiment
catholiques, — exalter une religiosité superficielle et un vague idéalisme basés sur le sentiment individualiste, sans la règle et le frein elFicace de l'autorité compétente, — propager, au moins implicitement, l'erreur fondamentale d'une philosophie en vogue, qui nie que la vérité absolue puisse être, et, par cela même, réduit toute religion à je ne sais quoi d'incomplet et de variable, qui servirait à satisfaire la tendance de l'homme vers le surnaturel, et rien de plus.
Combien tout cela est faux et détestable, il est facile de le juger. L'histoire véridique présente l'Eglise catholique comme la mère et la protectrice de la civilisation chrétienne la plus haute sous toutes ses formes, et les Pontifes romains comme ses infatigables défenseurs et ses généreux promoteurs.
Pour ce qui regarde le concept moderniste de la religion et les tentatives faites pour la réduire à un sentiment subjectif et à une valeur relative, Nous avons déjà exposé et condamné cette erreur tout à fait funeste, qui ouvre fatalement la voie à un véritable indilTérentisme religieux, à peine dissimulé sous le vide des formules littéraires.
La littérature moderniste, qui, par le charme du style, les fantaisies de l'imagination et le goût critique, sert à répandre de telles erreurs ou du moins facilite leur diffusion et leur donne crédit auprès des lecteurs inavertis, doit être considérée comme l'un des moyens les plus funestes inventés pour propager le faux et combattre le vrai. Aussi doit-elle être autrement réprouvée et rigoureusement combattue par tous ceux qui sont catholiques autrement que de nom.
CeuK, notamment, qui s'adonnent à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse ou qui travaillent dans la presse se montreront dignes du nom de catholiques s'ils se dévouent de leur mieux dans ce champ vaste et fécond, — soit en habituant la jeunesse à goûter la littérature sincèrement catholique dans laquelle tant d'illustres auteurs se sont rendus immortels, — soit en écrivant pour défendre cette littérature et combattre la littérature moderniste, — soit en augmentant, si Dieu leur a accordé ce talent, le nombre des œuvres littéraires inspirées par la foi et la discipline catholique.
Que votre exemple, cher Fils, soit pour d'autres un stimulant eflicace. Nous aimons à louer publiquement votre activité courageuse pour le Christ et pour son Eglise, votre haute intelligence
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et votre vaste culture mises généreusement au service de la vérité contre les perfidies de l'erreur. Et, comme gage de la céleste récompense, et comme un encouragement à persévérer dans les luttes du Seigneur, Nous vous accordons avec toute notre affection paternelle, la bénédiction apostolique (1).
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 15 septembre 1910, la huitième anr.ée de notre pontificat.
Pie X, Pape.
La condamnation du modernisme littéraire n'empêcha pas son plus brillant représentant, M. Fogazzaro, de publier, presque aussitôt qu'elle eût été portée, un nouveau roman du genre censuré par le pape. Dans cette œuvre délicatement anticléricale intitulée Leila (2), l'auteur plaide de nouveau en faveur du catholicisme progressiste, tout en semblant se séparer des doctrines réprouvées par l'encyclique Pasceiidi, pour rester sur un terrain d'opérations que la papauté serait prochainement obligée d'accepter.
La description de l'état d'àme du héros de ce roman, Massimo, exprime des sentiments et raconte des faits qui ont été certainement éprouvés, sinon par P^ogazzaro luimôme, du moins par des modernistes militants et qui, à ce titre, méritent d'être cités dans l'histoire de leur tentative :
« Quel soulagement d'être loin de Milan pour une ou deux semaines; de s'être soustrait à la pourriture et à la bassesse de celte plèbe libre penseuse qui l'accusait d'être un lâche, parce qu'il professait une fidélité militaire aux lois de l'Eglise ; de s'être soustrait à la pourriture et à la bassesse de cette plèbe pharisienne qui l'accusait d'être un iiérétique, parce qu'il pensait, parlait, écrivait en homme de son temps !... Dans son âme se
(1) Traduction de La Croix.
(2) Traduction française par M. Ilérelle, librairie Hachette, 1911. Sur ce roman on peut consulter avec un intérêt particulier les appréciations de M. Murri dans II Cojnmenlo,20 nov. 1911, et de M. De Stefano dans Rev. Mod. Int., janv. 1911.
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ralluma le feu d'une tentation souvent réprimée, jamais éteinte: la tentation d'abandonner le champ de l'action religieuse où il était entré avec son défunt maître de Rome, où, en compagnie de plusieurs autres, il s'était avancé un peu plus loin que ce maître lui-même, et où il n'avait récolté que des blessures, des désillusions, des humiliations, parce qu'il avait voulu servir une cause peut-être perdue dès l'origine, parce qu'il avait voulu défendre contre des pharisiens et contre des libres penseurs une religion peut-être condamnée fatalement à périr. Que ne les laissait-il se débrouiller entre eux? Que ne vivait-il simplement pour toute cette beauté qu'il y a dans le monde, pour l'amour et pour la joie, pour les plaisirs rafllnés en lesquels se combinent harmonieusement les éléments divers fournis par l'esprit, par le cœur et par les sens ? Ce qu'il y avait dans ce désir, c'était moins la poussée d'une tentation réelle que la plainte d'une âme gonflée d'amertume. L'attitude qu'il avait publiquement prise dans les débats pliilosophico- religieux par des articles de revue, par des conférences, par des écrits polémiques, lui avait composé une figure morale qui, si elle lui donnait de l'assurance et de la dignité, ne laissait pas de lui être parfois à charge (1)...
« Chez les modernistes, on méprisait Massimo comme un pauvre hère, comnie un faible et un timide qui ne savait ni se dégager des entraves de la tradition, ni faire front à la tyrannie exercée sur les consciences, comme un jeune vieillard qui retardait de vingt ans et qui, sans être à proprement parler clérical, ne diflérait guère d'un clérical; et l'on se gaussait de lui.
« Les salons élégants et sceptiques étaient mal disposés à son égard. Les femmes, sauf un petit nombre d'exceptions, lui étaient encore plus contraires que les hommes. Les hommes voyaient en lui un irrésolu, un médiocre, qui s'en tenait aux moyens termes. Les femmes, et même quelques-unes de celles qui allaient à la messe, auraient voulu qu'il exaltât en toutes choses les rebelles ou qu'il les condamnât en toutes choses. Bref, on l'accusait de pharisaïsme et de pusillanimité... Il se consola en s'élevant dédaigneusement, dans le secret de son cœur, au-dessus de toutes les plèbes, de cette plèbe cléricale, si fanatique, de cette plèbe moderniste, si présomptueuse, si peu sûre de ce qu'elle
(1) Traduction Ilérelle, p. 30-3L
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pense et de ce qu'elle veut, de cette plèbe aristocratique où de prétentieuses femmelettes, qui n'ont qu'un vernis de culture ou qui manquent totalement de culture, s'arrogent le droit de juger à tort et à travers, sans rien comprendre, liabituées qu'elles sont à la servile déférence des hommes (1)... »
Sur la- tombe du Saint, Fogazzaro fait prononcer par un prêtre une touchante oraison funèbre qui peut être appliquée à nombre de modernistes moyens, catholiques fervents mais inquiets, ardemment désireux de plus de lumière scientilique et de plus de liberté évang-élique, tout en restant tendrement attachés à la glorieuse et vénérable Eglise romaine :
«...Cet homme a beaucoup parlé de religion, de foi et d'œuvres. Il n'était ni un Pontife qui dogmatise du haut de la chaire, ni un prophète, il a pu, ayant beaucoup parlé, se tromper beaucoup ; il a pu énoncer des propositions et des idées que l'autorité de l'Eglise avait raison de repousser. Le vrai caractère de son action n'a pas été de discuter des questions théologiques, où il a pu mettre le pied à faux ; c'a été de rappeler à l'esprit de l'Evangile les croyants de tout oidre et de tout état, c'a été de déterminer la valeur religieuse de cet esprit incarné dans la vie, dans les sentiments et dans les œuvres des hommes. Toujours il a proclamé sa fidèle obéissance à l'autorilé de l'Eglise et au Saint-Siège du Pontife romain. Vivant, il se ferait gloire den offrir la preuve et l'exemple au monde. C'est en son nom que je l'alTirme ! Il savait que le monde méprise l'obéissance religieuse comme une lâcheté. Et lui, à son tour, il a fièrement méprisé les mépris de ce monde qui ne laisse pas de glorifier l'obéissance militaire et les sacrifices qu'elle impose, quoique l'autorité militaire ait recours aux prisons et aux menottes, à la poudre et au plomb, tandis que l'autorité religieuse n'a recours à rien de tel.
« Il n'a rien aimé sur la terre autant que l'Eglise. Quand il pensait à l'Eglise, il se comparait à la moindre des pierres du plus vaste temple, pierre qui, si elle avait une âme se glorifierait d& s'identifier avec le colossal édifice, de se perdre en lui, d'être comprimée par lui dans tous les sens. Oui, il a cru connaître les
(1) Ibid., p. 160-161.
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esprits malins que l'Enfer déchaîne au sein de l'Eglise el qui, nous le savons par la divine promesse, ne prévaudront jamais contre elle, mais qui peuvent lui infliger de cruelles blessures en conjurant avec d'autres esprits malins qui font rage dans le monde. Il a cru les connaître, et ce fut une passion de filial amour, de filiale douleur qui l'amena suppliant aux pieds du Souverain Pontife, du Père vénéré des fidèles.
« II veut que je pardonne en son nom à tous ceu.x qui, sans avoir dans l'Eglise une autorité de jiiges, l'ont condamné comme tiiéosoplie (1), comme panthéiste, comme éloigné de la fréquentation des sacrements ; mais il veut aussi qu'en même temps je proclame à voix haute, pour abolir le scandale de ces accusations, combien il a détesté toutes ces erreurs, et comment, depuis le jour où, malheureux pécheur, il s'est tourné du monde vers Dieu, comment, dis-je, toujours et en toutes choses, il s'est conformé aux croyances et aux pratiques de l'Eglise catholique, jusqu'à l'heure de sa mort.
« Il est mort avec le ferme espoir qu'un temps viendra où ils seront repoussés dans les portes de l'Enfer, les esprits malins qui travaillent l'Eglise et qu'alors tous les hommes qui ont reçu
(1) Peut-être dans ce passage, Fogazzaro se visait-il lui-même. Qu'il ait éprouvé de la sympathie pour la théosophie, une de ses lettres le prouve péremptoirement : « ... J'ai été profondément ému par les conférences d'Annie Besant. J'ai fait jadis des études de tlioosopliie et j'ai été abonné de longues années à une revue théosophiqne allemande : SpJiinx, que je lisais religieusement. Lorsque Sphinx cessa de paraître, je cessai moi aussi de m'occuper de théosophie. J'ai lu la biographie de M""" Annie Besant et je me suis beaucoup intéressé, en artiste et en psychologue, à cette femme extraordinaire et aux évolutions de son esprit. Ces trois conférences m'ont profondément ému, et je pense, franchement, qu'elles ne resteront pas sans influence sur ma vie. Ce n'est pas, je m'empresse de vous le dire, que je suis prêt à embrasser votre doctrine tout entière.... Je reconnais avec vous qu'un formalisme misérable et odieux dessèche, au sein de mon Eglise, les sources de la vie religieuse et morale. Ce n'est pas la faute de ma religion, c'est la faute des hommes qui ne la comprennent pas... » Lettre à M"' Aimée Blech, datée du 28 novembre 1899, publiée dans Le Thcosophe, IG octobre 1911.
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le baptême et qui invoquent le nom du Christ s'uniront en un seul peuple religieux autour du Saint-Siège du Pontife romain. Il demande à ses amis de prier pour la réalisation de ce grand objet.
« Amis et frères qui vous êtes indignés des fausses accusations lancées contre cet homme par de simples particuliers, par des journalistes et par des pamphlétaires catholiques, pardonnons-leur comme lui. Pardonnons aussi à ceux qui l'ont raillé, qui l'ont outragé à cause de sa foi. Sesciebanl. Nous sommes nousmêmes trop ignorants pour qu'il nous soit permis de juger les ignorances d'autrui. Voyageurs de la nuit, interrogeons les étoiles; appelons-nous les uns les autres dans les ténèbres avec des voix d'interrogation, de conseil, de secours : annonçons la bonne route, quand nous l'avons trouvée, pour que d'autres entendent et viennent; mais ne jugeons pas celui qui ne vient pas : car nous ne savons pas si, entre lui et nous, il n'y a pas des obstacles qui dépassent ses forces. Prions pour tous et avançons dans l'obscurité, en attendant l'aurore du jour de Dieu.
« Dépouille qui nous fut si chère, repose en paix jusqu'à ce ce jour-là ! » (l)
Quelques mois après la publication de Leila, le 7 mars 1911, Fogazzaro mourait dans sa ville natale, à Vicence, non seulement selon la formule « muni des sacrements de l'Eglise », mais encore dans tout l'apparat d'une ardente piété, béni et assisté par son ami, l'évêque Bonomelli.
Quelles étaient exactement ses croyances '{ Il est ditficile de le savoir, parce qu'il est difficile d'apprécier sa sincérité. Lorsqu'il se soumettait à l'index, en 1906, il écrivait à son ami, le marquis Philippe Crispolti :
« J'ai résolu dès le premier moment d'observer vis-à-vis de ce décret cette obéissance qui est mon devoir de catholique, c'est-àdire de ne pas le discuter, de ne rien faire qui soit en contradiction 9vec lui, en autorisant d'autres traductions et réimpressions que celles qui font l'objet de traités antérieurs au Décret, traités qu'il est impossible de rompre (2). »
(1) Leila, p. 368-370.
(2) Lettre datée du 18 avril iyo6.
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Or, Fogazzaro, prévoyant une condamnation, s'était empressé de conclure tous les traités utiles pour la traduction de son roman en diverses langues et il avait rédigé ces traités de façon à ne pouvoir les résilier, au cas même où la congrégation de l'Index le lui eût formellement demandé. De plus, après s'être fait en Italie l'introducteur du P. Tyrrell, il resta toujours son défenseur, même lorsque Tyrrell eût été condamné par l'Eglise et que lui Fogazzaro eût déclaré se soumettre à l'index. Quand M. Piero Giacosa fit des réserves sur les idées contenues dans la Lettre au professeur d'ant/iropologie ( l), il éprouva le besoin de prendre immédiatement la plume pour déclarer qu'il s'associait « entièrement aux louanges formulées par P. Giacosa, mais non pas à ses réserves ». Dans ses conféi-ences sur «les idées de Giovanni Selva », le type qu'il avait créé pour représenter le champion du catholicisme progressiste, il appelait encore Tyrrell « le plus grand écrivain catholique de notre temps », « l'homme devant qui tous les Giovanni Selva du monde s'inclinent avec vénération (2) », juste hommage rendu à de grandes vertus, mais hommage qui eût appelé des réserves pour s'accorder avec « cette obéissance » de catholique dont il prétendait se faire un devoir. Lorsqu'on veut apprécier cet apôtre du réformisme, on se trouve donc en face d'un dilemme : ou il approuvait sans comprendre, ce qui semble incroyable de la part d'un esprit si pénétrant et si averti ; ou il comprenait, et puisqu'il approuvait, il était symboliste, c'est-à-dire moderniste comme son ami Tyrrell, en pleine
(1) Lettre de M. Giacosa, Carrière délia Sera, 6 mai IQOfi : (I lo sono l'aulore dalla traduzione délia Letlera confidenziale... lo non divido tulle le idée ne tulle le fedi dell' aulore di quell' opuscolo: ma luttavia rimasi amuiiralo délia elevalezza degli inteuti.... e mi stimo felice di aver polulo in piccola misura assecoudare uuo sforzo coraggioso clie tende...», etc..
(2) Demain, 8 février 1907, p. 244.
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désobéissance envers les décisions formelles du Saint-Siège, et, comme Tyrrell, entendait ou voulait entendre l'expression de « foi catholique (1) » dans un sens condamné par le pape. Ne point rompre avec l'Eglise romaine, s'afïïrmer toujours catholique et chrétien, tout en se permettant d'avoir la mentalité moderne, semble avoir été dans Fogazzaro une attitude plus qu'une conviction ; et l'on en trouve encore une preuve dans la manière dont il renia l'un des principaux prétendus modernistes qui ne s'obstina pas, comme Tyrrell, à se dire catholique contre et malgré le pape.
« Alfred Loisy n'est plus aujourd'hui ni catliolique ni chrétien. Je ne manquerai jamais de respect à un homme qui pense être dans la vérité et qui écrit comme il pense : mais chrétien et catholique, tel que je professe et j'ai toujours professé l'être, je ne puis absolument pas me rencontrer avec lui sur un terrain commun de discussion (2). »
(1) Le testament de Fogazzaro débute par cette profession de foi : « Je meurs dans la foi catholique, que j'ai toujours confessée devant les hommes. Je pardonne à tous ceux qui, à cause de mes opinions religieuses, m'ont adressé parfois des injures. Je m'abandonne dans les bras de mon Père qui connaît le fond de mon âme et qui peut apprécier mes douleurs. »
La mort de Fogazzaro a naturellement donné lieu à un déluge d'articles nécrologiques et d'études sur son œuvre : on les retrouvera dans les journaux et les revues du temps. Parmi les plus curieux qui aient été publiés, je me borne à citer l'article de M. F. Klein, Bullelin de la Semaine, 15 mars 1911, de M. Lecigne, (]riUqiie du libéralisme, 15 avril 1911, et le récit touchant d'une conversation dans Cœnobium, mai 1911, qu'un ancien prêtre romain, moderniste de la nuance la plus prononcée, eut avec l-'ogazzaro, au printemps de 1907. Tout ce que la haine théologique a pu recueillir contre Fogazzaro a été imprimé par le prêtre A. Cavallanti, dans la brochure Antonio Fogazzaro, Vnpo' di vera lace (Tip. Arciv., Firenze, 1911).
(2) (Urnobiiim, mai 1910, p. 13 ; lettre écrite à propos du référendum organisé par Cœnobium sur l'article de M. Loisy
Quoi qu'il en soit des convictions de Fogazzaro, sans se laisser iniluencer par le pieux apparat de sa mort, et naturellement sans préjuger de ses intentions, l'autorité ecclésiastique a inscrit son dernier roman sur le catalogue des livres prohibés (1).
Quant à la condamnation du prétendu modernisme littéraire, elle ne pouvait évidemment pas enrayer la production de romans traitant de questions religieuses et de psychologie ecclésiastique. Le comble de l'audace sur ces sujets semble avoir été atteint par une apocalypse (2), dans laquelle on expose comment, en 193i, le pape Pierre II, le second successeur de Pie X et le successeur immédiat d'un infortuné Léon XIV, réalisera le programme de la démocratie chrétienne et du modernisme en réconciliant la papauté avec l'Italie unifiée et le catholicisme avec la mentalité des temps nouveaux. Pie X fit mettre ce livre à l'index, le jour même de sa publication, le l*^"" février 1912 (3).
« Jésus ou le Christ », pubUé dans Yllibberl Journal d'avril 1910 et reproduit dans le livre de M. Loisy A propos d'histoire des religions.
(\) Décret du 15 mai 1911.
(2) Mario Palmarini, Qaando non morremo, romanzo eroico (Milano, Dottor L. Quinlieri). Le litre Quand nous ne mourrons pas n'a de sens en aucune langue, mais correspond à la nature du livre. Peut-être doit-il se comprendre : « Quand nous aurons la foi d'être immortels ».
(,3) Parmi les autres romanciers du modernisme en Ilalie, on peut citer MM. Giuseppe Brunali {(Juaresimali, Milan 1911), Virgilio Brocclii (L7so/rt sonanle, Mdanl911),T. Nediani, U. Brauzzi, A. D'Aquino. Aux Etats-Unis, l'auteur de Priest (cf. ci-dessus, p. 288, note ). En France et en Allemagne, aucune œuvre de ce genre ne mérite l'honneur d'une citation. Enfin, s'il y a un modernisme littéraire, il existe une sorte de lillérature de fictions anti-modernistes de qualité encore inférieure. (Cf. liev. Mod. Int., sep. 1911, avril 1912).