‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 53 sur 82 · CHAPITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIEME

LE SERMENT ANTIMODERNISTE

Le Motu proprio « Sacrorum Antistitiim ».

Formule de serment.

Miss Maude I'etue. — Incidents diplomatiques en Allemagne.

La prestation du serment dans la Catholicité.

(Septembre 1910-Mars 1911)

Pendant qu'on discutait le « bilan » du modernisme établi par M. Gaston Riou, son degré de vie ou son éiat de mort, le nombre de ses adhérents dans le clergé français, Pie X, qui avait sans doute ses raisons pour le croire toujours redoutable, prenait ses dispositions pour lui asséner un coup plus vigoureux encore que le nouveau syllabus et que l'encyclique Pascendi. A cet effet, un nouveau document pontifical, daté du 1er septembre, rédigé sous la forme d'un « motu proprio », commençant par ces mots Sacrorum Antistituni et ne comprenant pas moins de vingt-six pages grand in-octavo du journal officiel du Saint-Siège, les Acta Apostolicae Sedis, fut publié le 8 septembre. Il commençait par ces considérations :

« Aucun évoque n'ignore, croyons-nous, qu'une race 1res pernicieuse d'hommes, les modernistes, même après que l'Encyclique

320 LE SERMENT ANTIMODERNISTE

Pascendi dominici gregis eut levé le masque dont ils se couvraient, n'ont pas aliandonné leurs desseins de troubler la paix de l'Eglise. Ils n'ont pas cessé, en efTet, de recherclier et de grouper en une association secrète de nouveaux adeptes (1), et d'inoculer avec eux, dans les veines de la société chrétienne, le poison de leurs opinions, par la publication de livres et de brochures dont ils taisent ou dissimulent les noms des auteurs. Si, après avoir relu Notre Lettre Encyclique précitée, l'on considère attentivement cette audacieuse témérité qui nous a causé tant de douleur, on se convaincra sans peine que ces hommes ne ditrèrent en rien de ceux que nous avons dépeints dans ce document. Ces adversaires sont d'autant plus à redouter qu'ils nous touchent de plus près ; ils abusent de leur ministère pour tendre l'appât d'une nourriture empoisonnée ; en vue de surprendre la bonne foi de ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, ils propagent autour d'eux une apparence de doctrine, qui contient la somme de toutes les erreurs.

« Ce fléau se propageant considérablement dans cette partie du champ du Seigneur dont on devrait attendre les meilleurs fruits, il est de votre devoir à Vous, évoques, de travailler à la défense de la foi catholique, et de veiller avec le plus grand soin à ce que rintégrilé de ce dépôt divin ne subisse aucune atteinte, comme il nous appartient surtout à Nous d'exécuter l'ordre du Christ Sauveur, qui a dit à Pierre, dont Nous avons, malgré Notre indignité, hérité la primauté : Confirme tes frères. »

Après avoir rappelé les dispositions de l'encyclique Pascendi, Pie X recommandait instamment aux évèques, aux supérieurs de séminaire et des ordres religieux de surveiller attentivement les jeunes recrues. Pour être bien sûr qu'un enseignement orthodoxe leur serait donné, il revenait longuement sur la question des éludes ecclésiastiques, rap-

(1) D'après celle expression. Pie X semble croire à l'existence d'une franc-maronnerie moderniste. Cf. ci-dessus, p. 282 et, p. 296, dans la lettre condamnant le Sillon, l'expression : « Nous ne connaissons que trop les sombres oflicines où l'on élabore ces doctrines délétères ».

LE SERMENT ANTIMODERNISTE 321

pelant avant tout que la philosophie scolastique devait être mise à leur base. Il ajoutait :

0 La vie de l'homme étant formée par des limites telles que de la multitude des connaissances qui s'offrent à nous, c'est à peine s'il nous est donné d'en effleurer quelques-unes, il faut modérer l'ardeur d'apprendre et se souvenir de cette parole de Saint- Paul : Il ne faut pas savoir plus qu'il ne convient, mais savoir avec modération {Rom., XII, 3). C'est pourquoi, comme les clercs sont déjà soumis à de nombreuses et sérieuses études, qu'elles aient rapport aux saintes Lettres, au dogme, à la morale, à l'ascétique, science de la piété et des devoirs, ou bien encore à l'iiistoire de l'Eglise, au droit canon, à l'éloquence sacrée, il importe que les jeunes gens ne gaspillent pas leur temps à d'autres questions et ne soient pas distraits de leurs études principales ; c'est pourquoi Nous leur défendons absolument la lecture de tous journaux ou revues, si excellents soient-ils, chargeant la conscience deS' supérieurs qui n'auront pas veillé avec un soin scrupuleux à l'empêcher. (1)

(1) Le cardinal Vaszary, primat de Hongrie, demanda à Rome en quel sens il faut entendre cette défense de lire les journaux dans les séminaires. Il reçut du cardinal de Laï, secrétaire de la Gonsisloriale, les explications suivantes :

« La volonté de Notre Saint-Père est que soit respectée la loi prohibant les publications et journaux — même excellents — qui traitent des événements politiques actuels, ou des questions scientifiques et sociales qui sont également agitées au jour le jour sans avoir encore reçu de solutions définitives. Ces revues et journaux ne doivent point être tolérés entre les mains des élèves séminaristes. Toutefois rien ne s'oppose à ce que les supérieurs ou professeurs, s'il s'agit de questions scientifiques, lisent ou fassent lire en leur présence certains articles de journaux ou revues, qu'ils jugent utiles ou opportuns à l'instruction des élèves.

« Les publications ne traitant pas de matières discutées, mais fournissant seulement des informations religieuses, dispositions et décrets du Saint-Siège, ordonnances et actes épiscopaux, —

322 LE SERMENT ANTIMODERMSTE

« Mais, afin d'enlever au modernisme toute possibilité de se glisser comme à la dérobée, non seulement Nous voulons qu'on observe ce qui a été prescrit au cliapitre second, mais Nous ordonnons en outre que tous les professeurs, avant de commencer leur cours, au début de l'année, présentent à leur Supérieur le texte qu'ils se proposent d'enseigner ou les questions et thèses qu'ils se proposent de traiter ; en outre Nous voulons que, dans le cours de l'année, la méthode d'enseignement de chaque maître soit examinée ; si elle semble s'éloigner de la saine doctrine, il y aura lieu d'écarter le maître immédiatement. Enfin Nous ordonnons qu'en plus de la profession de foi, le professeur prête serment entre les mains de son Supérieur, selon la formule ajoutée ci-dessous et qu'il y appose sa signature. »

Le motu proprio prescrit ensuite un serment spécial qui, dorénavant, devra être prêté, après la profession de foi selon la formule de Pie IV, augmentée des définitions du Concile du Vatican, par les professeurs des séminaires, des universités et instituts catholiques, par les clercs qui devront être promus aux ordres majeurs, par les curés, les chanoines, les bénéficiers, les confesseurs, les prédicateurs, les membres des administrations épiscopales, — depuis jusques et y compris les vicaires g'énéraux, — et enfin par les supérieurs et professeurs des congrégations religieuses avant d'entrer en fonction.

Les actes authentiques de ces professions de foi et ser-

ou encore les périodiques qui n'otl'rent que des lectures pouvant favoriser la foi et la piété, peuvent, sous l'approbation des directeurs, être laissés entre les mains des élèves dans les moments libres en dehors de l'étude et des autres exercices prescrits. »

Dans l'encyclique Pieni l'animo (28 juillet 1906), Pie X avait déjà dit, à propos des séminaristes : « Nous leur interdisons la lecture des journaux et des revues, sauf pour ces dernières, et par exception, quelqu'une de principes solides et jugée par l'évêque utile pour les études des élèves. »

LE SERMENT ANTIMODERNISTE 323

ments seront conservés sur des reg-istres particuliers dans les curies épiscopales et dans les bureaux des congrégations romaines. Et si quelqu'un osait violer ce serment, il devrait être déféré immédiatement au tribunal du Saint-Onice.

Le motu proprio étendait enfin à l'Eglise Universelle l'instruction adressée le 31 juillet ISg'i aux évêques d'Italie et aux supérieurs religieux sur les règles et les devoirs de la prédication chrétienne.

Voici le texte du serment qui constituait la partie neuve du nouvel acte pontifical (1). Les divers articles de la déclaration sont empruntés d'une part au décret Lamentabili et à l'encyclique Pascendi ; d'autre part, mais avec cerlaities modifications, aux canons du Concile du Vatican.

Je... embrasse et reçois fermement toutes et chacune des vérités définies, aflirmées et déclarées par le magistère infaillible de l'Eglise, principalement ces points de doctrine qui sont directement opposés aux erreurs de ce temps.

Et d'abord, je professe que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu, et par conséquent, aussi démontré (2)

(1) J'emprunte ce texte à la Revue pratique d'Apologétique, l" novembre 1910 ; et j'y souligne les passages qui ont inspiré le plus d'objections aux modernistes, ainsi que l'a fait le « moderniste « Asbr M dans Cœnobium, mars 1911, p. 84.

(2) Cette expression demonslrari avait été repoussée par le Concile du Vatican. Fere omnes rejecerunt (Vacant, Eludes théologiques sur les constitutions du (Concile du Vatican, t. I, p. G4G, 658, CGO). Cf. Granderatii, Histoire du Concile du Vatican, (Irad. franc., Bruxelles, t. II, 2" partie).

C'est ainsi, comme dit le P. Yves de la Brière, que « Pie X précise et accentue les expressions, souligne le vrai sens, pour couper court à toute échappatoire ». {Eludes, 5 novembre 1910,

Cf. « La démontrabililé de l'existence de Dieu selon le serment antimodernisle », ailicle du P. Garrigou-Lagrange, O. P. dans Rev. Prat. d'Apot., 1"^ juillet 1911.

324 LE SERMENT ANTIMODERMSTE

d'une manière certaine, par la lumière naturelle de la raison, au moyen des choses qui ont élé faites, c'est-à-dire par les ouvrages « visibles » de la création, comme la cause par ses effets.

En second lieu, j'admets et je reconnais les preuves externes de la révélation, c'est-à-dire les faits divins, parmi lesquels, en premier lieu, les miracles et les prophéties, comme des signes très certains de l'origine divine de la religion ciu'étienne. El ces mêmes preuves, je les tiens pour éminemment proportionnées à l'intelligence de tous les temps et de tous les hommes, et même du temps présent.

Troisièmement, je crois encore d'une foi ferme que l'Eglise, gardienne et maîtresse de la parole révélée, a été instituée d'une manière prochaine et directe, par le Christ en personne, vrai et historique, durant sa vie parmi nous, et je crois cette Eglise bâtie sur Pierre, chef de la hiérarchie apostolique, et sur ses successeurs jusques à la fin des temps.

Quatrièmement, je reçois sincèrement la doctrine de la foi telle que nous l'ont transmise les apôtres et les Pères orlliodoxes, et je la reçois dans le même sens et la même interprétation qu'eux. C'est pourquoi je rejette absolument la supposition Itérétique de l'évolution des dogmes, d'après laquelle ces dogmes cUangeraient de sens pour en recevoir un différent de celui que leur a donné tout d'abord l'Eglise. Et pareillement, je réprouve toute erreur qui consiste à substituer au dépôt divin confié à l'épouse du Christ et à sa gaide vigilante, une fiction philosophique ou une création de la conscience humaine, laquelle, formée peu à peu par l'effort des hommes, serait susceptible dans l'avenir d'un progrès indéfini.

Cinquièmement, je tiens en toute certitude et je professe sincèrement que la foi n'est pas un sens religieux aveugle, surgissant des profondeurs ténébreuses de la « subconscience » moralement informée sous la pression du cœur et l'impulsion de la volonté, mais bien qu'elle est un véritable assentiment de l'intelligence à la vérité acquise extrinscquement par l'enseignement reçu ; assentiment par lequel nous croyons vrai, à cau.-ie de l'autorité de Dieu dont la véracité est absolue, tout ce qui a élé dit, attesté et révélé par le Dieu personnel, notre créateur et notre maître.

Je me soumets encore, avec toute la révérence voulue, et j'adhère de toute mon âme à toiites les condamnations, déclara-

LE SERMENT AXTIMODERMSTE 325

lions et prescriptions contenues dans l'encyclique Pascendi et dans le décret Lamenlabili, notamment en ce qui concerne ce qu'on appelle l'histoire des dogmes.

De même, je réprouve l'erreur de ceux qui prétendent que la foi proposée par l'Eglise peut répugner à l'histoire, et que les dogmes catholiques, dans le sens où ils sont entendus aujourd'hui, sont incompatibles avec les origines les plus authentiques de la religion chrétienne.

Je condamne aussi et réprouve l'opinion de ceux qui prétendent dédoubler la personnalité du critique chrétien, celle du croyant, celle de l'historien ; comme si l'historien avait le droit de maintenir ce qui contredit la foi, ou comme s'il lui était loisible, à la seule condition de ne nier directement aucun dogme, d'établir des prémisses desquelles découlerait cette conclusion que les dogmes sont ou faux ou douteux.

Je réprouve pareillement cette méthode de juger et d'interpréter l'Ecriture Sainte, qui, faisant litière de la tradition de l'Eglise, de l'analogie de la foi et des règles du Siège apostolique, s'inspire des modes de travail des rationalistes et, avec autant d'audace que de témérité, n'accepte comme suprême et unique règle que la critique textuelle.

En outre, je rejette l'erreur de ceux qui prétendent que le savant qui expose les questions historiques et théologiques, ou quiconque s'occupe de ces matières doit d'abord se débarrasser de toute opinion préconçue, soit au sujet de l'origine surnaturelle de la tradition catholique, soit au sujet de l'assistance divinement promise pour la conservation perpétuelle de chaque point de vérité révélée ; et qui, ensuite, prétendent que les écrits de chaque Père doivent être interprétés, en dehors de toute autorité sacrée, d'après les seuls principes de la science, et avec cette indépendance de jugement que l'on a coutume d'apporter dans l'étude d'un document profane quelconque.

Enfin, d'une manière générale, je professe être complètement indemne de cette erreur des « modernistes », prétendant qu'il n'y a dans la tradition sacrée, rien de divin, ou, ce qui est pire, admettant ce qu'il y a de divin dans un sens panliiéiste ; de telle sorte qu'il ne reste rien de plus que ce fait pur et simple, assimilable aux faits ordinaires de l'histoire : à savoir que des hommes, par leur travail, leur habileté, leur talent, continuent à

Page 1