‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 55 sur 82 · MISS MAUDE PETRE · texte numérisé non relu

MISS MAUDE PETRE

le Décret et l'Encyclique doivent être pris au sens même que le Pape leur donne clairement, ou pas du tout.

« III. — En conséquence, il n'y a pour moi-même qu'une manière de faire une telle déclaration et c'est de déclarer que j'accepte ces documents, et les accepte effectivement, intérieurement et extérieurement, dans leur esprit comme dans leur lettre de la première ligne à la dernière.

« Ce serait une action solennelle, et avant de donner à Votre Seigneurie ma réponse, qui sera sincère et vraie, j'espère que je puis, sans présomption, poser une question, à savoir: Votre Seigneurie m'assurera-t-elle sous son autorité épiscopale, que chaque condamnation ou proposition contenue dans ces deux documents sans une seule exception, est maintenue de fide et sera toujours au même sens de fide ?

« Je comprends tout à fait qu'il puisse y avoir d'autres devoirs de silence et de respect envers des déclarations qui ne sont pas de fide ; mais ici, on me demande plus que le respect et le silence. On me demande un acte d'adhésion solennelle, tels que ceux que j'ai donnés par procuralion à mon baptême et personnellement en d'autres occasions à des articles de foi ; et je comprends que si je donne cet acte d'adhésion, je dois être prête avec la grâce de Dieu, à laisser ma vie dans les tortures, si une telle crise pouvait arriver jamais, pour le moindre mot de ces documents comme je devrais le faire pour le symbole des apôtres. »

L'évêque de Southwark ne répondit point à Miss Paire ; mais ne voulant point excommunier publiquement une femme qui porte l'un des plus grands noms du catholicisme romain en Angleterre, il donna secrètement l'ordre à son clergé de lui refuser les sacrements dans son diocèse.

La prescription du serment antimoderniste détermina Miss Petre à publier dans le Times (1), les considérations qu'elle avait envoyées à son évêque. Elle y joignit des remarques sur les terribles conséquences auxquelles s'exposeraient les prêtres qui refuseraient de jurer, et sur la

(1) N- du 2 novembre 1910. — Lettre traduite dans la Rev. Mod. Int., nov. déc.

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situation que se créerait l'Eglise catholique en rejetant du nombre de ses ministres ceux qui connaissaient le mieux leur époque et/leur peuple.

La lettre de Miss Petre excita d'autant plus d'intérêt qu'elle parut sur le continent en même temps qu'une déclaration anonyme, adressée à tous les évêques de F'rance, soi-disant par un groupe de « nombreux ecclésiastiques appartenant à tous les diocèses ». Ces prétendus ecclésiastiques informaient la hiérarchie qu'ils prêteraient le serment qu'on leur imposait mais qu' « avant de subir cette violence », ils tenaient à protester devant Dieu, devant l'Eglise, et devant leur prélat, qu'un tel acte n'engageait point leur conscience et ne modifiait en rien leurs idées ; que, jusqu'à plus ample informé, ils restaient aujourd'hui ce qu'ils étaient hier, et que, réservant leur adhésion intérieure, complète et absolue « de toute leur àme » pour ce qui constitue l'essentiel de la foi, ils se contentaient pour le reste de se renfermer autant qu'il leur serait possible, dans un silence respectueux (1).

(1) Lettre publiéedans le 5tècie, 9 novembre; liev.Mod. Int., nov.; Droits de l'homme, 13 nov. A propos de l'attitude de ce journal dans cette affaire, j'ai trouvé, dans les papiers de M. Hyacinthe Loyson, la lettre suivante qui lui fut adressée par M. Loisy, le 31 décembre 1910 :

« ... Je vois agiter dans Les Droits de l'Homme beaucoup de questions sur lesquelles je ne me risquerais pas toujours à avoir une opinion ferme, surtout quand il s'agit de juger les personnes. Dans l'alTaire du serment antimoderniste, par exemple, autant il est clair, en principe, que nul ne doit jurer qu'il croit ce qu'il ne croit pas, autant il est diflicile de faire l'application du principe aux cas concrets. Il y a presque autant de modernismes que d'individus modernistes, par conséquent des positions intellectuelles et morales très diverses devant le serment dont il s'agit. Pie X fait répudier un système que personne n'a soutenu, et la dillicullé réelle, autant que j'en puis juger et que j'en suis bien informé, existe beaucoup moins par rapport à la répudiation de ce système, que sur ses points particuliers, et principalement sur l'exigence

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Au fond, rien ne garantissait l'authenticité de cette lettre et cependant presque personne ne la révoqua en doute (11. Peut-être n'émanait-elle pas d'un groupe nombreux, peut-être n'avait-elle été rédigée que par un ou deux prêtres ou à leur instigation, mais elle exprimait certainement des sentiments modernistes. L'un des principaux représentants du mouvement ne les désavoua pas : il croyait encore à la réforme de l'Eglise ; il ne la jugeait possible que du dedans, et il conseilla de jurer à tous ceux qui demandaient son avis. « Trop déjà sont partis, disait-il, la liberté scientifique n'y a rien gagné, et la liberté religieuse en a gravement pâti. Si vaincus que paraissent le libéralisme et le modernisme, ils ne tarderont pas beaucoup à renaître. »

D'autres modernistes prêtèrent aussi le serment, et conseillèrent de le prêter parce qu'estimant perdue la campagne qu'ils venaient de livrer contre la papauté, ils voulaient immédiatement liquider le passé, et recommencer contre elle une guerre nouvelle, avec un nouveau programme.

En Italie, Bnttai^Ue d'Oggi, de Naples, La Democrazia de Pérouse, La Libéria de Fermo, // Lavoro (2) de Gênes, le Comniento publièrent des lettres qui enlevaient au serment toute son importance en justifiant ceux qui le prêteraient du reproche de parjure, d'insincérité, de faiblesse et de duplicité.

même, sur la prétention qu'a le pape d'empèclier littéralement les gens de penser. Abstraction faite des sceptiques et des politiques, auxquels je ne m'intéresse pas, j'ai plus de pitié que de blâme pour ceux qui souffrent sous un joug qu'ils n'osent pas briser, que plusieurs certainement ne croient pas avoir le droit de rejeter. »

(1) Seul à ma connaissance, M. Gaston Riou en contesta l'authenticité [Foi et Vie, 1" déc). Quant à l'évèque de Caliors, V.-O. Laurans, il prit le document si au sérieux qu'il le réfuta dan.s une lettre pastorale publiée par Vl'nivevs (2.5 novembre 1910).

(2) Numéro du 28 septembre 1910 ; article signé « Dr. Asb. », qui fut vivement critiqué par le comte Gasati dans La Voce,.

En Bavière, les modernisles se trouvèrent divisés sur l'attitude ;'i prendre. C'est pourquoi, tandis que dans certaines tribunes qui leur étaient ouvertes, on prêchait l'obéissance au clergé (1), Le Nouveau Siècle conseillait aux prêtres de refuser le serment et essayait de fonder une caisse de secours pour ceux qui seraient frappés en conséquence (2).

Cependant l'opinion protestante allemande, encore échauffée des disputes relatives à l'encyclique borroméenne faisait remarquer <{ue la formule imposée par le pape enlevait toute liberté scientifique et, que par conséquent, il n'y avait plus de garantie de la valeur de l'enseignement donné par les ecclésiastiques professeurs, dans les universités ou dans les collèges de l'f^tat. Les catholiques répondirent que ceux qui déblatéraient ainsi contre l'intolérance de Pi-e X oubliaient que les facultés de théologie protestante de plusieurs universités allemandes, entre autres celle de Leipzig, de Gœttingen et de Rostock imposent aux professeurs de théologie protestante, avant qu'ils prennent possession de leurs chaires, une promesse solennelle et publique qui peut faire le pendant du serment antimodernistc (3). Les protestants répliquèrent que,

(1) Cf. surtout l'article signé Sidrach dans Mânchenei' Neiieste Nachrkhlen (:n décembre), combattu par le Xeue. Jahrhundert (8 et IT) janvier 1911).

(2) Dans son numéro du 29 octobre 1911, le Neue Jahrhundert annonçait avoir recueilli pour eux la somme de 21.708 mark.

(3) Voici le texte de celte promesse : « Je promets ici solennellement devant Dieu que je veux, de ma meilleure volonté, conscience et connaissance, enseigner et proclamer l'Evangile du Christ, tel que le contient la Sainte-Ecriture et tel qu'il est certifié dans la Confession d'Augsbourg ainsi que dans les autres écrits de t'oi de l'Eglise évangélique lulliérienne. »

Cf. Erzberger, député au Reiclistag, Der Modernisteneid. Den Kalholtkcn zur Lehr und Wehr, Andersdenhenden zur Aufklàrung (Berlin, 1911, in-S", 71 p.). On trouvera dans le livre de Sclinitzer un très long exposé des discussions auxquelles le serment donna lieu entre les théologiens allemands. A sa bibliographie on peut

chez eux, cette formule n'était qu'une vaine partie d'un cérémonial suranné et que personne n'y altaciiait d'importance.

Voulant décliner la responsabilité des conflits qui pourraient se produire, les gouvernements de Prusse et de Bavière firent à la Curie des observations. Alors, en preuve de sa bonne volonté et pour montrer ses intentions pacifiques, le pape dispensa du serment, dans toute l'Allemagne les professeurs ecclésiastiques appartenant aux Facultés de théologie catholique annexées à certaines universités de l'Etat (1), si, par ailleurs, ces ecclésiastiques ne jouissaient d'aucun bénéfice et n'exerçaient aucune fonction pastorale.

Cette concession, restreinte à une catégorie relativement très peu nombreuse de professeurs, ne supprimait pas les difficultés pratiques, même pour ceux qui en bénéficiaient. Si pour ne pas prêter le serment, ils renonçaient au pouvoir de prêcher et de confesser, ils pouvaient devenir suspects de modernisme aux yeux de l'autorité romaine ou de l'autorité diocésaine. Si d'autre part, ils juraient, leurs collègues ou môme leurs élèves pouvaient les considérer comme abdiquant toute liberté scientifique et les traiter en conséquence. Les discussions sur le sujet s'élargirent d'autant-plus qu'on ne savait pas au juste les limites de la dispense pontificale et que certaines gens les exagéraient, peut-être à plaisir, afin de forcer le pape à s'expliquer publiquement. En efTet, pour

ajouter les broclmres postérieures de F. X. Kiefl, Dev Eid gegenden Modernismiis (1912) et de J. Reinke, Deutsche Ilochschulen luid rômiscfie Kiirie (1911).

(1) II y a en Allemagne 21 universités, dont 17 possèdent une faculté de théologie protestante, et 7 une faculté de théologie catholique. Il va sans dire que toutes ces facultés de théologie n'ont pas pour objet principal la science, c'est-à-dire la libre recherche, mais la formation de ministres rituels, c'est-à-dire, les unes de pasteurs, les autres de prêtres.

Les facultés catholiques sont à Fribourg en Brisgau, Tubingue, Munster, Breslau, Bonn, Munich et Strasbourg; en 1911, elles comprenaient en tout 97 professeurs.

remettre les choses au point, Pie X se sentit obligé d'écrire, le 31 décembre (1910) au cardinal Fischer, une lettre qui l'ut publiée dans les Acta ApostoUcae Sedis. Après avoir rappelé quels étaient exactement ceux qu'il avait dispensés du serment, le souverain pontife ajoutait :

Pour ceux-là mêmes qui peuvent ne pas jurer, en tiint que professeurs publics, s'ils s'en dispensent volontiers, il se peut qu'ils ne donneront pas de soupçon sur l'orthodoxie de leur doctrine, mais ils montreront sans aucun doute qu'ils restent misérablement asservis aux jugements des hommes, craignant lâchement l'autorité de ceux qui crient et clament — non pas par persuasion, mais par haine de la profession catholique — que par ce serment on fait du tort à la dignité de la raison humaine et on met des obstacles au progrès des éludes.

Donc dans cette matière il ne nous plaît pas d'accorder d'autre dispense que celle dont nous venons de parler. Du reste, nous sommes convaincu que ceux que nous avons dispensés du serment devraient eux-mêmes êlre les premiers à vouloir le donner pour montrer leur âme virile, sans craindre, si c'était le cas, de soulfrir les injures; car, en vérité, ils ne se montreraient pas dignes du magistère chrétien s'ils avaient honte d'être du nombre des ministres de Noire-Seigneur Jésus-Christ.

Loin de calmer les polémiques, ces considérations les entretinrent. Si le gouvernement prussien était décidé à éviter toute agitation qui aurait risqué de mettre en op|)0sition protestants et catholiques et de nuire à la collaboration des catholiques et des conservateurs protestants dans la lutte électorale, les gouvernements de Wurtemberg, de Saxe, de Bade et de Nassau soniblaiont disposés à soutenir les prêtres professeurs qui refuseraient le serment.

Sur ces entrefaites les journaux publièrent une déclaration envoyée par la faculté thcologique de Munster à l'évêque de cette ville, et dans laquelle les professeurs expliquaient pour quels motifs ils étaient disposés à user de la dispense pontiticale. Ils étaient, disaient-ils, toujours restés dans la ligne

de conduite donnée par le pape contre les erreurs modernistes et ils y resteraient encore, mais ils se souvenaient aussi qu'ils appartenaient à une université de l'Etat et que l'accomplissenient de leur double devoir de prêtres et de fonctionnaires leur sei'ait facilité par l'indépendance dont jouissent les facultés dans l'organisme de l'Université. L'évêque leur répondit qu'il était convaincu de leur orthodoxie, mais qu'il attendait de leur bonne volonté la prestation du serment.

Les professeurs de la faculté de théologie de Breslau adressèrent eux aussi une lettre à leur archevêque, le cardinal Kopp, pour lui expliquer les motifs de leur abstention du serment. Le prélat s'empressa de communiquer cette lettre au pape et il reçut du secrétaire d'Etat la réponse suivante, datée du 10 février (1911) :

(( Le Saint-Père a porté toute son attention sur la lettre à lui adressée par Votre Eminence le 6 février, par laquelle vous lui communiquez la déclaration émise à l'unanimité par les professeurs de la Faculté de théologie de Breslau, déclaration aux termes de laquelle le serment contre le modernisme ne contient rien de nature à modifier ou dépasser l'ancienne règle de foi qu'ils ont toujours observée, n'impose aucune nouvelle obligation, ne s'oppose pas à la fidélité envers l'autorité civile et n'empêche pas les progrès des études.

« Votre excellence ajoutait que cette Faculté vous avait prié de présenter au Saint-Père le témoignage de son dévouement. Sa Sainteté a accueilli ces sentiments avec une bienveillance paternelle et bien qu'elle ne puisse pas ne pas voir avec joie que le serment soit prêté sans distinction par tous les ecclésiastiques du monde, elle ne juge pas certainement blâmables les prêtres de VUniversilé de Breslau, qui étant seulement professeurs à l'Université, s'en al>stiennent éventuellement (1). Ils se piévaudraient

(1) Les mots ici soulignés, qui semblent le passage essentiel de celte lettre, ont été interprétés par certains journaux comme une rétractation de la lettre, ci-dessus citée, au cardinal Fischer et une concession à l'opinion publique allemande.

en effet de rinlerprétation bienveillante de la loi promulguée par le Souverain Pontife môme et partant presque l'un de leurs droits. Ils ne se montrent pas désireux de se servir volontiers de celle permission, ne se considèrent pas comme victimes d'un vain respect humain, tandis que, au contraire, par leur déclaration très explicite, ils ont exprimé leur manière sincère de penser sur ce point, et si le Saint-Père ne les avait pas, par sa grâce, déclaré exemptés du serment, personne d'entre eux, ainsi que Votre Eminence en témoigne, n'aurait hésité à obéir courageusement aux prescriptions pontificales. Cette suprême profession de foi et d'union avec le Siège apostolique a été agréable au Saint Père qui ne doute pas que ce noble sentiment ne cesse jamais. »

Le 8 février, le ministre de Prusse auprès du Vatican avait été déclarer au cardinal Merry del Val, que son gouvernement s'en remettait à la sagesse de la Curie pour prévenir et pour éviter les conflits qui pourraient surgir en Allemagne de l'exigence du serment. Le Secrétaire d'Elat répondit, paraît-il, dans le sens de la lettre qu'il devait adresser deux jours plus tard au cardinal Kopp, et le 13 février, il lit publier cette lettre dans le but d'obtenir la pacification des esprits et de donner quelque satisfaction au gouvernement prussien. Il ne semble pas que sur ce dernier point il ait pleinement réussi, car le 7 mars suivant, au Landtag prussien où l'on discutait le budget des cultes, le président du Conseil, chancelier de l'Empire, M. de Bethmann-Holhveg, prononçait des paroles qui constituaient un avertissement pour la curie romaine :

Je crois pouvoir affirmer, disait-il, que personne ne désire un retour du KiiUurhampf et je suis fermement convaincii que le maintien de la paix entre l'Etat et l'Eglise est désiré aussi par le Pape ; mais ce désir est en opposition avec la publication de l'Encyclique sur Saint Cliarles liorromée et avec d'autres décrets qui ne conviennent d'aucune façon en Allemagne.

On ne doit pas laisser diminuer la valeur des Facultés catho-

liques eu Allemagne. Ce serait toutefois commettre une injustice que de dispenser de l'enseignement laïque dans les gymnases, les ecclésiastiques qui ont prêté le serment. Seulement, à l'avenir, l'Etat évitera de confier l'enseignement de l'histoire allemande au.K ecclésiastiques qui auront prèle le serment. Ils pourront enseigner le latin, le grec et les mathématiques. L'Etat aura soin aussi d'observer les mômes réserves pour leur confier un emploi.

La légation de Prusse près le Saint-Siège, dont on a souvent demandé l'abolition, nous a rendu en cette occasion d'excellents services. Il est vrai d'autre part que dans ces derniers temps, la Curie n'a pas su tirer profit des informations que la légation pouvait lui fournir au sujet de la situation en Allemagne.

La réciprocité forme la base indispensable pour rendre utile l'action de la légation, a ajouté le chancelier. Si elle devait manquer, la requête de ceux qui demandent l'abolition de la légation serait justifiée. Nous espérons fermement qu'il ne s'agit que d'une situation passagère. Toute l'histoire de l'Allemagne prouve que la responsabilité retombe toujours sur ceux qui troublent la paix.

C'est puéril de vouloir faire croire que le gouvernement recule par égard pour le Centre, en face du Vatican. Nous n'avons qu'un désir, celui de la paix et nous la maintiendrons tant qu'elle pourra exister sans dommage pour la dignité et les intérêts de l'Etat prussien (1).

Ce discour.s peut être considéré comme la conclusion des long-ues et graves discussions qui s'élevèrent en Allemagne l'eiativement au serment. Les menus incidents désagréables pour le Vatican n'avaient pas manqué durant ces débats ; ils se prolongèrent même plus tard. En Bavière, au recensement qui se fit dans le mois de décembre (1910), un bon nombre de personnes qui passaient pour catholiques s'étaient

(1) Ce texte n'est qu'un résumé du très long discours du chancelier. Le 2 mars, le ministre des Cultes, M. de 'l'rott de Solz avait prononcé devant la Conunission du budget de la Chambre prussienne une déclaration analogue. Cf. Erzberger, Der Modernisteneid.

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déclarées, par manière de protestation contre le pape, « sans confession religieuse ». Dans les universités de Strasbourg et de Munich, le corps des facultés élut comme recteur, pour l'année suivante, deux professeurs non assermentés, MM. Ehrhard et Knœpfler. Enfin, dans toute l'Allemagne, les protestations contre le serment prirent un caractère national, joséphite, antiultramontain et antilalin de mauvais augure pour la centralisation romaine. Aux doctrines pontificales, on opposa la civilisation allemande, la science allemande, les travaux allemands, la pensée allemande, la conscience allemande. Un prêtre qui refusait le serment, M. Konstantin Wieland, porta particulièrement la question sur ce terrain dans une conférence prononcée à Munich, le 9 février, et qui eut du retentissement: « Le système scolastique, dit-il, est essentiellement velche ; c'est de sa faute si toute notre église s'est romanisée; c'est lui qui s'oppose à l'esprit allemand, à la religiosité allemande... Il est du devoir de la jeunesse académique de veiller à ce que les professeurs dont le premier devoir était de prendre la tête de la bataille, ne bénéficient pas longtemps de leur silence. Qu'on les force à une situation nette ! Tiennent-ils pour la liberté allemande de la recherche ? Tiennent-ils pour le serment moderniste du pape? S'ils tiennent pour la liberté scientifique, ils doivent refuser le serment ; s'ils prêtent le serment, qu'ils sortent des universités allemandes !... Une nouvelle guerre pour la liberté est nécessaire. Il faut que la religiosité allemande l'emporte sur la velcherie. Il s'agit de le savoir: que voulonsnous être : Allemands ou velches ? » Et à la fin de la même conférence, un franciscain, le Père Ilock, s'écriait: « Si nous ne pouvons plus être Allemands, nous ne voulons plus être catholiques «.

En Russie, le serment antimoderniste créa également un incident pénible entre le gouvernement et le Vatican.

Le président du ministère, M. Stolypine envoya à tous les archevêques et évêques catholiques de l'Empire une lettre-

LE SERMEINT A^TIMODERISISTE 339

circulaire où, après leur avoir rappelé que toutes les ordonnances du Pape et de la curie romaine, susceptibles d'engager en quelque manière le clergé catholique de l'Empire, devinaient être communiquées par l'intermédiaire de la légation russe auprès du Vatican et par rintermédian-e du ministère de l'Intérieur, il déclarait que le « motu proprio » contre le modernisme n'ayant point été transmis dans les règles, ne pourrait avoir aucun elTet en Russie et que toutes les personnes qui s'y soumettraient seraient sévèrement punies.

L'épiscopat polonais protesta contre cette interdiction, en la représentant comme une violation de la liberté religieuse.

Pendant que l'on polémisait contre le serment, les évoques le faisaient prêter dans tous les pays du monde. L'accomplissement des ordres du pape commença au mois d'octobre 1910, pour l'ouverture de l'année scolaire. Les professeurs y attestèrent la pureté de leur foi. Les évêques firent ensuite obéir le clergé employé au ministère paroissial. Ces prestations de serment s'opérèrent généralement (1) sans solennité, parfois même dans des églises dont les portes étaient closes. Bien que le serment ne fût pas imposé aux évêques, l'archevêque de Bamberg, Mgr von Abert, tint à le prononcer lui-même en présence du chapitre. Peut-être le digne prélat voulut-il ainsi réparer la coopération qu'il avait apportée à l'érection du monument de son ami Schell.

Lorsque les délais prescrits par le pape furent expirés on releva pour toute l'Eglise une quarantaine d'abstentions : à peine deux douzaines en Allemagne (2), six ou sept unités en

(1) La prestation publique du serment par les membres du corps enseignant des Facultés catlioliques de Lille a été illustrée par un tableau de M. Joseph Bouiiart ; l'image a été publiée en carte postale et dans Le Grand Hebdomadaire Illustré (Lille), 12 février 1911.

(2) Cf. Sclmilzer. Voici quelques noms publiés par la presse : En Bavière : Le D'' Juliann Ileldwein, aumùnier de la cour ; —

il se mit à la disposition de la « confession vieille-catholique » ;

340 LE SERMENT ANTIMODERMSTE

Italie (1), en France, cinq ou six (2), en Autriche-Hongrie, quatre ou cinq (3), aux Etats-Unis et en Angleterre, deux ou trois.

Comme le serment était considéré par les ecclésiastiques comme une simple formalité, un épisode sans importance, il n'influa pas sur les « exodes » qui restèrent aussi nombreux qu'auparavant. Dans l'été de 1911, trois franciscains italiens, d'un même couvent de Ligurie dont tous les religieux avaient prêté le serment, s'embarquèrent en civil à Gênes pour aller se refaire une vie laïque en Amérique.

Entre les modernistes qui se soumirent humblement et ceux qui refusèrent tout net de signer le formulaire, il faut placer le Père Semeria et un prêtre français qui se déclarèrent

le D' Ferdinand Birkner, bénéficier de l'église Saint-Michel, professeur à l'Université de Municli ; le D' Josef Popp, bénéficier de l'église de la Trinité, et « privat-dozent » à l'école supérieure teciinique de Munich ; le D' Franz Wieland, vice-recteur du séminaire de Dillingen, auteur d'iin livre d'une très solide érudition, Mensa iind Confessio ; M. Konstantin Wieland, frère du précédent, chapelain de Lauingen-sur-Danube ; le Père Wilhelm Ilock, franciscain du couvent de Tôlz ; M. Jean-Baptiste SchOpfer, de Gmunden.

En Wurtemberg: le D'Fûrst, professeur au gymnase deRollweil. En Posnanie : M. Miciiels, professeur au gymnase de Kroloscliin.

(1) En Italie : M. Luigi Fontana, prêtre de Palazzolo, près de Milan ; M. Triboni, de Fabriano ; M. Ezio Rabby, du diocèse d'Albenga, secrétaire à Berlin de l'œuvre de l'Assistance des Emigrés italiens : MM. Triboni et Rabby, en refusant le serment, déclarèrent qu'ils quillaienl l'Eglise.

(2) Comme la presse n'a publié aucun nom. je ne crois pas devoir divulguer ceux qui sont venus à ma connaissance.

(3) En Autriche-Hongrie : le Père Florian Zeller, de l'ordre de Citeaux. vicaire à Klaus (diocèse deLinz) ; M. Vincenz Willburger, curé dEbnit ( Vorarlbcrg) : André Ebert, professeur à Resiczabânya (Hongrie) ; le D' von Scherer, professeur à la Faculté lliéologique de l'Université de Vienne, déclara qu'il usait de la dispense accordée à ses collègues d'Allemagne.

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prêts à sig-ner la formule en réservant toutefois les droits de la critique historique.

Le « motu proprio » n'avait pas prévu cette attitude. Aussi le prêtre français fut-il destitué de son poste par son évêque sans auti'e forme de procès. Le prêtre en appela au pape qui le fit rétablir dans ses fonctions. Le cas du Père Semeria, moderniste notoire, fut soumis à la cong-régation consistoriale puis à celle des Réguliers. Toutes les deux refusèrent d'accepter la distinction qu'il proposait. Il écrivit alors directement à Pie X qui admit ses réserves.

En Allemagne l'application des prescriptions pontificales subit de nombreuses entoises. Un bon nombre de prêtres, employés comme professeurs ( Gymnasiallehrer) dans des écoles de Prusse, de Wurtemberg, et du grand duché de Bade refusèrent de prêter le serment. D'après les instructions jiontificales ils auraient dû cesser toute fonction pastorale (prédication, catéchisme, confession). Les évêques ne changèrent rien à leur situation (1).

En Bohême pareillement où un prêtre, un seul peut-être, refusa de jurer, l'autorité ecclésiastique le laissa à son

(1) A rocca.sion du congrès cathoHque de Mayence (août 1911), un clianoine suisse professeur de séminaire, le D' Gisler fit l'observation suivante : « Nous avons juré ces points doctrinaux selon le degré d'obUgation que comportait chacun d'eux. Cette obligation constitue, en effet, des degrés divers correspondant, vis à vis de la conscience, aux différentes valeurs qui leur appartiennent doctrinalement. » La Revue Modernisle Internationale (août 1911, p. 368), commenta ainsi ces déclarations : « Ce serment ne comporterait donc point une adhésion globale et entière aux enseignements proposés par Pie X, mais il y aurait des « degrés d'adhésion » correspondant au degré de vérité objective. Ainsi, ceux qui ne leur reconnaissaient qu'une valeur de probabilité ne prêteraient serment, par exemple, que pour une moilié et ceux qui n'y verraient qu'une simple possibilité se contenteraient d'un tiers de serment! La merveilleuse tliéurie du D' Gisler, énoncée en formules solennelles, signifie tout simple-

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posle, à la condition qu'il se tînt tranquille et ne fît pas connaître son cas aux journaux (1).

Aucun document authentique n'a fait connaître les impressions qu'inspirèrent à Pie X les résultats du serment qu'il avait ordonné. On n'a jamais su non plus quel avait été exactement son but en le prescrivant. Essayait-il de déterminer les modernistes à faire un éclat, à se révolter, à rompre avec l'Eglise (2) ? Pensait-il, sûr qu'ils resteraient, les humilier devant eux-mêmes et devant le public, en les obligeant à un parjure ? Voulait-il les enserrer dans une formalité qui, en cas de faute, simplifierait la répression ? Croyait-il les réduire au silence pour les laisser ensuite s'éteindre de mort naturelle'?

Quant à ceux qu'il avait forcés d'abjurer leurs convictions, leurs opinions, leurs aspirations, leurs tendances, ils se remirent promptement de leur émotion. Quelque temps après l'événement l'un d'eux philosophait ainsi :

« L'impossibilité où les chefs du catholicisme sont de tuer la pensée scientifique ou seulement de soustraire absolument et définitivement les prêtres et les fidèles à son contact, l'impossibilité qu'il y a pour une religion de vivre à l'écart et en dehors

ment, langage courant, que chacun a prôlé le serment antimoderniste avec toutes les restrictions mentales qui permettaient de sauver à la fois la clièvre et le cliou de la conscience et de la position oflicielle ! »

(1) A'cHe Jahrliunderl, 24 sept. 1911, p. 466.

(2) On ne demanda pas de jurer à certains prêtres qui, ne possédant pas de bénéfices, ne tombaient pas, il est vrai, sous l'obligation portée par le motu proprio Sacrorum Antislilum, mais qui étaient véiiémentement suspects de sympalliie pour les théories prétendues modernistes. Par exemple, M. Buonaiuti, directeur de la Revue des sciences tfiéologiques, condamnée par le Saint-Ofllce (Cf ci-dessus, p. 285-286), et ses collaborateurs liabituels MM.Turclii et Rossi, ne furent pas invités à se purger par ce serment des soupçons qu'ils inspiraient.

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et à rencontre de toutes les formes de vie intellectuelle, sociale, politique, des hommes sur lesquels elle veut avoir prise assure aux vaincus des Jésuites et de la Curie toutes les revanches d'un lendemain qui ne finira plus. Gela leur permet d'être sereins et patients et même un peu paresseux, plus détachés de leur cause qu'il n'eiit convenu pour figurer parmi les iiéros de la pensée ou de la croyance. Leur excuse est que la Providence se charge si sûrement de leur œuvre qu'ils n'ont qu'à la laisser faire (1). »

(1) Lettre particulière, 30 août 1911. — Le serment antimoderniste est complètement entré dans la discipline ordinaire de l'Eglise. Son refus, qui est très rare, entraîne toujours le retrait d'un bénéfice. Par exemple, en 1912, l'abbé Primo Vannutelli, parent des deux cardinaux de ce nom a perdu, pour cette cause, le bénéfice qu'ils lui avaient procuré.

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