‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 56 sur 82 · CHAPITRE VINGT-ET-UNIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-ET-UNIEME

L'ODYSSEE DU PERE

La Succkssion du Cardinal Mathieu a l'Académie Française

Mgr de Cabrières. — Mgr Duchesne

Une Circulaire de la Sacrée Gonsistoriale

Un Décret de l'Index

(Janvier 1911 — Février 1912)

Honteux d'être enserrés dans le serment antimoderniste qu'ils venaient de prêter, les prêtres libéraux eurent, au commencement de 1911, un jour de revanche et de joie intense. Ce fut le 26 janvier, lorsqu'à l'Académie française, prit place, en remplacement du cardinal Mathieu, « l'abbé » Duchesne, l'auteur de la renaissance ecclésiastique en France, le prêtre auquel le clergé contemporain doit ce peu de critique historique qu'il possède et que Pie X, pour conserver le dépôt de la foi, est obligé d'étouffer avec les encycliques, les motu proprio, les serments biblique et antimoderniste.

Quand mourut «l'alerte marcheur qui, l'œil hardi, le nez au vent, l'humeur gaie, ne bouda contre aucune étape, ni contre aucune rencontre, sut tourner les indifférences en amitiés, les amitiés en échelons, alla montant toujours,

346 ALFRED lUUDRILLART

parvint, en neuf années, d'une cure lorraine à Rome, au cardinalat, et ne s'assit pas avant de s'être assuré un siège sous la coupole (1) » du palais Mazarin, le premier ecclésiastique qui eut l'idée de briguer sa succession fut le recteur de l'Institut catholique de Paris, Mgr Alfred Baudrillart.

Il avait manifestement des titres. Non seulement il occupe un poste très honorable, qui destine ordinairement à des dignités plus hautes encore, mais il appartient à une faniilh' académique. Son grand-père maternel, Ustazade-Samuel Silveslre de Sacy, fut membre de l'Académie française, directeur du Journal des Débats et l'un des protecteurs de Renan, ([u'il fit entrer dans la direction de ce journal et qu'il patronna plus lard pour l'Académie (2). Son père, qui a débuté dans la carrière des lettres en obtenant une mention de l'Académie française pour un éloge de Voltaire, est mort professeur au Collège de France et membre de l'Académie des sciences morales et politiques.

Sa famille « spirituelle » n'est pas moins importante. Il

(1) Discours de M. Etienne l^amy à la réception de Mgr Duchesne, 26 janvier 1911.

(2) L'auteur de la Vie de Jésus lui témoigna sa reconnaissance en écrivant sur lui et sa famille de jolies pages : « La religion de M. de Sacy était bien plutôt le parfum qui reste d'une croyance évanouie qu'une adhésion ferme à des dogmes définis... C'était un catholique respectueux, mais Indépendant. Il voyait fort bien les dillicullés de croire ; il ne s'empêchait nullement de les voir. Il ne s'y arrêtait pas; mais il trouvait fort bon qu'on s'y arrêtât. Il n'aimait pas les apologistes ; il détestait les hypocrites d'orthodoxie... Un Jour, M™" la princesse Mathild», venant le voir dans sa petite maison d'Eaubonne, crut remarquer qu'il cachait sous la table le livre qu'il était en train de lire. Connaissant le libre esprit de la princesse et voyant ses yeux suivre le volume avec une certaine curiosité, il le lui montra. C'était la Vie de Jésus. « Pardon, princesse, dit-il ; j'avais cru voir entrer M"° de Sacy. » Il avoua qu'il aimait ce livre, mais qu'il ne le lisait qu'en cachette, de peur d'être grondé. » Feuilles détachées, p. 129-141.

appartient à l'Oratoire, dont deux membres ont été académiciens dans la seconde moitié du XIX'= siècle, le Père Gratry et le cardinal Perraud. La Société, censée dissoute, est restée influente.

De plus, iMgr Baudrillart a publié d'assez nombreux ouvrages, très proprement écrits, comme il convient à qui fut formé par l'Ecole Normale Supérieure. Son principal travail Philippe V et la Cour de France, a même remporté, par deux fois, le grand prix Gobert, succès qui pourrait cependant indiquer dans l'érudition française une pénurie passagère.

Enfin, l'intrépidité avec laquelle Mgr Baudrillart défend, en toutes circonstances, par des discours, des lettres, des articles de journaux, des déclarations aux journalistes, ce qu'il croit être les causes de l'Eglise lui mérite assurément l'honneur de la représenter partout officiellement (1).

Aussi pas un homme renseigné n'éprouva-t-il de surprise

(1) En spécimen de l'intrépidité de ses « interviews », cf. Le Gaulois, 5 février 1909, ses déclarations à propos de l'élection de son ancien maître, M. Loisy, à la cliaire de l'histoire des religions par les professeurs du Collège de France : « En choisissant un excommunié, ils ont voulu porter le coup qu'ils ont estimé le plus sensible au pays et aux catholiques, c'est une réponse à l'encyclique Pascendi.... Quelque opinion qu'on ait de M. Loisy, il n'est pas un spécialiste de l'histoire des religions. Lisez seulement la longue liste des candidats à cette chaire, ils ont tous des titres ou supérieurs ou égaux aux siens... M. Loisy sait beaucoup de choses, et en cela c'est un savant. Mais est-ce un savant original ? A cela, je pourrais vous faire la réponse qu'un grand savant, à qui on posait la même question sur le même personnage, s'obstina à faire, sans vouloir en démordre : M. Loisy sait très bien l'allemand. » — Le « grand savant » derrière laquel se retranche ici Mgr Baudrillart n'est autre que Mgr Duchesne. — On trouve aussi des exemples de l'art avec lequel Mgr Baudrillart lance les insinuations calomnieuses dans Autour d'un Prêtre marié, pp. XL, 187.

348 LOUIS DUCIIESNE

lorsque, sept jours après la mort du cardinal Mathieu, Mgr Baudrillarl fit connaître qu'il posait candidature à son fauteuil. A l'école de son vénéré Père, le cardinal Perraud, n'a-t-il pas acquis le zèle de « voir honorée, en sa personne, la sainte Eglise (1) » ?

Si important (jue soit Mgr Bnudrillart, quelques académiciens particulièrement amis des traditions, pensèrent que, tant qu'à nommer un ecclésiastique, il fallait le choisir du plus noble style. Le distingué recteur est un bourgeois prétendu bonapartiste (2) ; c'est beaucoup assurément. Mais il leur semblait préférable de proposer un gentilhomme royaliste : Mgr de Cabrières, évèque de Montpellier et, depuis lors, cardinal (3).

Devant cette candidature, Mgr Baudrillart se retira respectueusement. Alors surgit Mgr Duchesne, — l'ancien « abbé Duchesne » devenu prélat romain, — qui jugeait peut-être Mgr de Cabrières trop « ancien régime » pour succéder au cardinal Mathieu et pour représenter le clergé français à l'aurore du XX« siècle.

Depuis l'époque déjà lointaine où il renouvelait dans l'Eglise de France l'enseignement de l'histoire, l'abbé Duchesne avait fait carrière dans l'Etat et dans l'Eglise. En 1895, le gouvernement de la République lui confia la direction de l'Ecole française à Rome et Léon XIII, après lui avoir accordé le titre de prolonotaire apostolique

(1) Cf. Evêques el diocèses, \" série, « le Cardinal Perraud », p. 32.

(2) Ln Monarchie française, 10 juin 1911, p. 41. Le grand père maternel du prélat, Silvestre, fut sénateur de l'empire et Napoléon III nomma son père inspecteur général des bibliotiièques, avec un traitement de 12.000 francs, alors qu'il toucliait déjà 25.000 francs comme ancien rédacteur en chef du Consfiliitionnel (cf. L'I'nivers, 21 novembre 1869).

(3) Sur ce prélat on peut consuller une élude dans EvOquea et diocèses, 2* série, p. 71-84.

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