‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 57 sur 82 · LOUIS DUCHESNE · texte numérisé non relu

LOUIS DUCHESNE

(18 mai 1900), le nomma, le 28 novembre 1902, président d'une commission pontificale qui a pour objet de trancher les controverses liturgiques dans leurs rapports avec l'histoire. A Rome, Mgr Duchesne utilisa ses loisirs en récrivant ses « Leçons d'histoire ecclésiastique » autrefois professées à l'Institut catholique de Paris. Elles avaient alors été lithographiées dans des cahiers qui, en divulguant son enseignement, suscitèrent de vives controverses. On avait défendu de les lire en un certain nombre de séminaires. A un savant qui lui demandait un jour de les imprimer, l'auteur avait répondu : « Connaissez-vous une compagnie d'assurance contre l'index ? (1) » Cette compagnie, Mgr Duchesne ne la découvrit pas, parce qu'il n'existe nulle part de pai-atonnerre contre les foudres de l'Eglise. Toutefois, en cherchant bien et après de longues et dangereuses expériences, il trouva le moyen de rédiger une Histoire ancienne de l'Eglise qui obtint r« imprimatur » du Maître du Sacré-Palais, c'est-àdire le laisser passer de la censure papale.

Trop avisé pour donner dans le modernisme vulgaire, c'est-à-dire dans la chimère de réconcilier ofliciellement et pratiquement la vérité et le catholicisme, l'historien s'était exprimé d'une manière habile qui semblait sous-entendre continuellement leur harmonie. Naturellement la théologie fit tous les frais de ces apparences, mais il l'exécuta en des termes si galants que les plus intelligents des inquisiteurs jugèrent sage de ne pas soufTIer mot (2). Les Instituts catho-

(1) J'ai déjà raconté ce joli mot dans La Crise du Clergé (1907), mais sans dire à propos de quel «intéressant sujet d'études», Mgr Duchesne l'avait prononcé. La raison qui imposait alors cette réserve n'existe plus. — Sur l'émotion produite à Rome par ses leçons lithograpiiiées, voir lettre du cardinal Franzelin (23 février 1883) dans Mgr Baudriliart, I7e de Mgr dllulst, I, p. 463.

(2) Dans le cli. XII de ma Crise du Clergé, j'ai étudié les procédés de l'auteur.

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liques les plus durs aux savants indépendants et les plus loués par le Saint-Siège pour la pureté de leur doctrine, entonnèrent devant ce clief-d'œuvre d'équilibrisme un concert de louanges fort édifiant sur l'ingénuité du style ecclésiastique. Ils pensaient sans doute vivre en paix, désormais, à l'abri d'un ouvrage muni par miracle de 1' « imprimatur » romain. Les Jésuites fi-ançais eux-mêmes crurent bon de célébrer le savant critique comme « une gloire qui rayonne sur l'Eglise de France et que cette Eglise revendiquera toujours pour sienne (1) ». Enfin Pie X approuva l'ouvrage, comme l'a raconté plus tard Mgr Duchesne, dans des jours de malheur.

« Le premier volume terminé, j'eus l'tionneur de l'offrir au Saint-Père, qui en avait entendu parler par le reviseur. Sa Sainteté m'en fit de grands compliments et me promit de le lire. Les deux autres volumes lui furent présentés aussi, l'un après l'autre, et cliaque fois je reçus des félicitations qui, maintenant, se fondaient, non sur l'appréciation d'autrui, mais sur une connaissance personnelle du livre. L'approbation du chef de l'Eglise était évidemment la plus haute récompense queje pusse souhaiter pour mon travail. Je remerciai le Saint-Père de me l'avoir accordée. Au moment où se terminait ma troisième audience (avril 1910), je priai Sa Sainteté de vouloir bien bénir cette œuvre historique, afin qu'elle demeurât jusqu'à la fin digne de son approbation : Queslo, non ne dubiliamo, me fut-il répondu.

« J'ai gardé ce bouquet spirituel.

« Après avoir ainsi présenté au Pape mon troisième volume, je partis pour Paris, où j'avais à m'occuper de ma candidature à l'Académie française (2). »

Deux ecclésiastiques briguaient donc la succession du ciii'dinal Mathieu : ]\fgr de Cabrières qui représentait la foi,

(1) Cf. Etudes, 20 janvier 1911, p. 176-191; article du R. P. Adhémar d'Alès.

(2) Lettre à un ami.

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l'honneur, l'intransigeance, la fidélité au passé, et Mgr Duchesne qui incarnait la science, l'habileté caj)able de tous les expédients utiles, le talent de s'adapter aux difiicultés d'une époque de transition.

Entre les deux, l'Académie balança.

Après six tours de scrutin, le 27 mai 1909, les deux candidats se trouvèrent recueillir chacun quatorze sutlrages. L'illustre compagnie s'accorda une année pour fixer son choix.

Mgr de Cabrières se retira. En face de Mgr Duchesne, Mgr Baudrillart posa de nouveau sa candidature. Ce n'était pas dans un sentiment d'injustice à l'auteur de l Histoire ancienne de VEglise. Depuis longtemps déjà, il avait proclamé qu'il est « un savant de premier ordre » et que c'est « en grande partie » de son enseignement public qu'est « sortie la rénovation » dans le clergé, de la critique historique, au prix de combien de luttes!» (1). C'était simplement qu'il s'estimait lui, Mgr Baudrillart, un savant de tout premier ordre, le premier prêtre de France, davantage peut-être (2) et qu'il se croyait sûr de rallier les voix nationalistes de Mgr de Cabrières en y ajoutant quelques sufl'rages libéraux, gagnés par la mémoire et les relations de son père et de son grand-père.

Le 26 mai 1910, au troisième tour de scrutin, Mgr Duchesne était élu avec dix-sept voix contre douze accordées à

(1) Mgr Baudrillart, Le renouvellement intellectuel du Clergé de France au XIX' siècle (édition Bloud, 1903), p. 47-48.

(2) Mgr d'Hulst fut appelé «le premier prêtre de France». Son biographe, Mgr Baudrillart, s'estime supérieur à lui, en sa qualité de normalien : « La formation exclusivement ecclésiastique, qu'il avait rei;ue à l'âge où l'intelligence prend son pli, mettait une barrière entre eux (les hommes de « la haute Université ») et lui : pour agir pleinement les uns sur les autres, les esprits ont besoin, non seulement d'avoir, mais de se reconnaître une certaine parenté. » \'ie de Mgr d'Hulst, I, 88.

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son rival. A l'apologiste avocassier et au normalien bon écolier, l'Académie préférait le prêtre sceptique et savant dont le iîn sourire indique qu'il n'est pas dupe, dont le coup d'œil clair indique qu'il ne faut pas l'être, et qui même, au besoin, déclare carrément qu'on peut « discerner entre les exigences religieuses fondamentales et les prescriptions des théologiens (1) ».

Avec quel intérêt le clergé de France suivit les péripéties de cette élection ! Que de prêtres savourèrent le triomphe de Mgr Duchesne. Et ceux-là n'étaient pas tous des savants, ni même des modernistes. Parmi eux, il y avait des croyants qui ne se piquaient de critique ni en histoire ni en exégèse, mais qui aspiraient tout simplement, tout honnêtement, à une plus grande liberté intellectuelle, à une plus grande loyauté de prédication, à un idéal moins dogmatique et plus évangélique. Duchesne à l'Académie, Loisy au Collège de France ! Les oppresseurs des consciences étaient battus !

Et quelle fut la joie de ces prêtres quand ils lurent dans le discours de réception de l'historien les délicieuses esquisses de la cour pontillcale avec son faste et son étiquette surannés ! Quelle fut leur admiration pour le courage avec lequel il s'abstint d'encenser les puissances qui avaient jeté les petits curés de France dans les difTicultés de toutes sortes où ils se débattaient lamentablement 1

Et, comme si rien n'avait dû manquer au piquant de cette l'éception ecclésiastique en pleine crise religieuse, l'Académie avait délégué pour souhaiter la bienvenue à son nouveau membre, M. Etienne Lamy, catholique qui avait cru devoir, l'un (les jtremiers, opérer son ralliement politique et qui pensait sans aucun doute n'avoir jamais eu besoin d'opérer son ralliement intellectuel (2). Il célébra la beauté de la

(1) IkilleUn critique, l'-'juin 1883, p. 204.

(2) Dans Les Hommes du Jour, 4 février 1911, M. Victor Snell apprécie ainsi les deux discours de la réception : « La réponse de M. Lamy, — qui est une manière de petit clief-d'œuvre — ne fut

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croyance selon son idéal : « Croire sans preuves, dit-il, est une abdication que l'homme doit à Dieu, mais à Dieu seul. » Puis il fit l'inventaire de « l'immense labeur » de Mgr Duchesne, labeur dont « la nouveauté originale, lui paraissait pouvoir « être définie : la collaboration d'une âme religieuse et d'une intelligence sceptique ». Enfin, avec le talent qu'ont les catholiques libéraux de se faire des conclusions spéciales sur les données les plus claires et les plus sûres de l'histoire, il adressa ce grand compliment au récipiendaire : « Les maîtres de la science incrédule ont peu à peu cessé de contester que le catholicisme soit la suite ininterrompue et certaine de l'œuvre confiée par le Christ à ses apôtres. Cette occupation solide de l'Histoire par l'Eglise est votre victoire et celle de votre école. »

La presse catholique libérale célébra naturellement cette journée comme un triomphe. Le Bulletin de la Semaine, particulièrement ravi, offrit au nouvel immortel un « thé intime » qui réunit autour de lui des représentants distingués de difl'érenles variétés du libéralisme et du modernisme (1).

en fait et à rencontre de la tradition, qu'un plaidoyer en faveur du récipiendaire : il semblait que l'Académie voulût, par la bouche de son directeur, s'excuser de la liberté grande qu'elle avait prise en l'élisant ; en célébrant son mérite ecclésiastique elle feignait d'y avoir cru. On eût dit d'ailleurs la réception de Monsieur Duchesne, historien, par Monseigneur Laniy, prélat de Sa Sainteté. Ce fut d'une hypocrisie charmante et toute académique. »

(1) Voici les noms publiés par Le Figaro (10 février) : les abbés Ackermann, Bremond, Klein, Lemire, Lesètre (curé de Sainl- Etienne-du-Mont), Naudet, Sicard (curé de Sainl-l^ierre-de- Ghaillot ; les Pères Chauvin, Laberlhonnière, Lecanuet, de l'Oratoire ; M. Paul Thureau-Dangin, de l'Académie française ; MM. Boutroux, Héron de Villefosse, Lacour-Gayet, Lemoine, A. Leroy-Beaulieu, Morizot-Tliibaud, Noël Valois, Paul Viollet, Zeiller, membres de l'Institut; MM. Robert David, Engerand, Ferri de Ludre, Lamy, Lefas, députés ; MM. Béchaux, Georges

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