CHAPITRE VINGT-DEUXIEME
Gustave Verdesi. — Le Père Bricarelli, S.-J. —
Un groupe de modernistes romains. — Secret de confession V
(Avril- Août 1911)
Le 3 avril 1911, un prêtre romain, âgé de vingt-huit ans, Gustave Verdesi, quittait l'Eglise et passait au protestantisme en entrant dans la maison d'études théologiques que les Méthodistes possèdent à Rome, rue du Vingt-Septembre.
Verdesi est né à Rome, dans une famille pieuse. Enfant, il suivit les classes des écoles techniques, mais il se plaignit bientôt de ce qu'il y régnait une profonde immoralité. Pour éviter le chemin de l'enfer et s'assurer la possibilité de mener une vie sainte, il manifesta le désir de se faire moine et d'entrer tout de suite au noviciat des bénédictins de Saint-Paul-hors-les-murs. Bien qu'il n'eût que quatorze ans, sa famille le lui permit (1898).
La première année qu'il passa au monastère fut, dit-il, « une année de vrai paradis ». Il devint ensuite inquiet, et tomba dans des crises pénibles. Un jour pendant une promenade, il s'esquiva. Le soir, il rentra très excité, en s'excusant. Cédant à une impulsion soudaine, il avait été
chez un pasteur protestant. Mais sa fièvre était passée et il revenait dans son cher couvent. Les bénédictins n'attachèrent aucune importance à cet incident. En 1904, le moinillon voulut les quitter pour entrer dans le clergé séculier. Ils le recommandèrent alors au séminaire romain, comme ayant la A'ocation sacerdotale. Et Verdesi, dispensé des vœux monastiques qu'il avait émis, entra au séminaire avec une bourse entière qui lui fut accordée sur sa demande (1).
Au mois de mai 1907, il fut ordonné prêtre. L'administration diocésaine lui confia d'abord du ministère dans un quartier populaire, puis, au mois de novembre, il fut nommé caudataire du cardinal Martinelli. « Je ne sais pas comment cela se fit, dit Verdesi, mais mon esprit sacerdotal s'en alla par morceaux... je fréquentais quelques prêtres intelligents et libres, prétendus modernistes, et je tins avec eux des propos de liberté et de religiosité. Ces idées libres sans formalisme et d'un profond sens religieux me troublaient profondément et commencèrent à produire en moi des scrupules. C'est ainsi que, vers la fin de 1907 ou le commencement de 1908, ma foi était si ébranlée que je cessai de me confesser. Je m'ouvris alors de mon état à un ami intime, l'abbé, aujourd'hui Mgr, Bianchi-Cagliesi. Il se mit à me faire de longs discours, deux ou trois sermons par jour, à m'écrire de longues lettres, jusque de seize pages. Tout cela m'ennuyait et me causa une grande fatigue spirituelle (2). »
Pour faire plaisir à cet ami, Verdesi accepta néanmoins d'aller se confesser chez les Passionistes. L'opération eut un tel succès qu'en en sortant, le pénitent écrivit à M. Bianchi- Cagliesi: « Gaudete, ego vici munduni. » (3).
(1) Cf. Il Segrcto di confessions ni tribiinali di Roma. Relazione docnnientala del processo di diffamazione del P. Carlo Bricarelli coniro Gusfavo \'erdesi. Aux bureaux de la Civiltà caltolica, 1912, in-8, 254 p.
(2) Il Segreto, p. 20-21.
(3) Il Segreto, p. 171.
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Verdesi connaissait un jésuite qui lui avait témoigné de l'intérêt et qu'il allait voir de temps en temps, le Père Bricarelli, rédacteur de la Civiltà CattoUca. Il lui fit visite au mois de juillet 1908, et lui conta, dans le cours de la conversation, qu'il avait fréquenté des modernistes, et que leurs propos l'avaient troublé, puis dégoûté. Le Père Bricarelli lui dit qu'il fallait les dénoncer. Le 10 août, dans une audience qu'il obtint du pape, pour des alîaires relatives à la Civiltà, le jésuite rapporta au souverain pontife qu'un prêtre lui avait fait de graves révélations sur un groupe de modernistes. Pie X répondit que ce prêtre devait écrire ce qu'il savait sur eux, ce qu'il leur avait entendu dire, et que cette relation devait lui être remise.
Le lendemain le Père Bricarelli partait en vacances. Lorsqu'il fut près de rentrer à Rome, il écrivit à Verdesi de préparer un mémoire sur l'affaire (1). Verdesi le lui porta en effet vers le milieu d'octobre. En le lui remettant, il lui dit qu'il s'agissait de choses peu importantes, très générales; qu'il n'en pouvait écrire davantage, parce qu'il n en savait pas davantage, mais qu'il aurait pu fréquenter encore ces prêtres, leur extorquer des précisions et les lui consigner. Le Père Bricarelli répondit qu'il ne devait écrire que ce qu'il savait jusqu'alors et que cela suffirait (2).
Voici le document remis par Verdesi :
« II existe à Rome un groupe de prôfres qui, ne croyant plus aux dogmes religieux imposés par le cliristianisnie, suivent, au point de vue inlellecluel, un mélange d'agnosticisme, de rationalisme, de pragmatisme, niant, par suite même, jusqu'à l'existence de Dieu, n'admettant comme religion qu'un perfectionnement moral, naturel, de l'individu ; au point de vue pratique, ils ont une conduite au moins en apparence morale.
« Ils ne reconnaissent plus intérieurement l'autorité religieuse;
(1) Il Segrelo, p. 212.
(2) // Segreto, p. 23, 190.
3(3() UN PROCÈS MODIiRNlSTE
ils se croient dégagés de l'obligation de quelques-uns des devoirs propres à leur état, comme la récitation de l'ofiice divin.
« Ces prêtres avaient l'habitude de se réunir tous les vendredis dans l'après-midi, chez le professeur Buonaiuli, directeur de la revue Nova et Vetera, où il écrivait sous le pseudonyme (je ne sais s'il le fait encore présentement) de P. Vinci.
« Ce que j'ai su, et en assistant à quelques-unes de ces réunions et en parlant avec ces prêtre.*, et par d'autres sources bonnes et sûres, qui sont au courant de tout cela, le voici :
« A ces réunions, de caractère plutôt amical, j'ai vu (printemps de 1908), le prêtre Mario Rossi, le prêtre Turchi, le prêtre Piastrelli, ex-élève du séminaire dirigé par Fracassini, à Pérouse, et alors résidant au Collège Léonien ; une fois un prêtre schismalique, Rulliène, je crois, de passage à Rome ; une autre fois un prêtre étranger, dont je ne me rappelle plus le nom ; le prêtre Ottorino Coppa.
« Le prêtre Buonaiuti m"a dit qu'il n'admettait pas la personnalité de Dieu.
« J'ai entendu à ces réunions nier l'infaillibilité du pape, la divinité de Jésus-Christ. Je n'ai jamais entendu parler contre les mœurs, mais au contraire réprouver certains scandales* sacerdotaux.
« J'ai su le nom d'autres écrivains de Nova et Vetera : D. Mario Rossi, vicaire à la Madonna dei Monti, sous le pseudonyme de B. Nelli ; le prêtre Pioli, ancien vice-directeur de la Propagande, sous le pseudonyme de docteur Asclienbrôdel.
« J'ai su d'un de ces prêtres que Buonaiuli, peut-être avec la coopération de Turchi, avait écrit les o Lettres d'un prêtre moderniste ».
0 J'ai su que Turchi et Coppa n'ont jamais écrit dans I\ova et Vetera. Coppa, en outre, bien qu'intérieurement, alors tout au moins, il partageât plus ou moins les principes des autres, ne prenait pas grande part à leurs discussions, n'allait pas toujours à leurs réunions. Actuellement il les fréquente très peu. Il n'a jamais rien écrit nulle part sur ces sujets.
« J'ai entendu dire que Turchi préparait un roman qu'il publierait sous un pseudonyme.
« J'ai su que Buonaiuti a écrit aussi des articles sous divers pseudonymes dans ie Riniwvamento. J'ai su que haljilement, Buonaiuti lui-même, pour rester caché, combat quelquefois dans
UN PROCÈS MODERMSTE 367
ses articles du Nova et Vêlera et dans les « Lettres d'un prêtre moderniste », le Buonaiuti de la lîivisla délie scienze teologiche.
« J'ai appris que dans une réunion, à laquelle assistait aussi Sabatier, le prêtre Mario Rossi, plus névropathe que mécliant, alla jusqu'à dire « ce bouffon de Christ », expression qui déplut à Sabatier et qui dégoûta aussi les autres.
« J'ai su que Buonaiuti, dans un voyage, alla trouver Loisy.
« Buonaiuti et d'autres sont décidés à rester dans l'Eglise tant que cela leur sera possible, puis à la première condamnation personnelle, ils jetteront le masque.
« Le prêtre Goppa me disait que la méthode de propagande moderniste est de s'adapter aux divers étals de conscience, c'est-à-dire de détruire les préjugés religieux dans les âmes les plus accessibles au renouvellement intérieur.
« J'ai su que le professeur Buonaiuti, appelé par Mgr Faberi pour dire s'il était oui ou non l'auteur de certains articles de Nova et Vêlera, protesta en jurant de ne pas l'être.
« Rome, octobre 1908. » -
L'un des prêtres ainsi dénoncés par Verdesi, !\L Pioli, avait été destitué de sa charge de vice-recleur du collège de la Propagande au mois de janvier précédent et avait quitté Rome (1).
(1) Giovanni Pioli, docteur en tiiéologie et en droit canonique et civil, ordonné prêtre le 9 juin 1900. Le 2 avril 190'j, il fut nommé répétiteur et, peu de temps après, vice-recteur du collège de la Propagande.
Bien qu'il occupât cette cliarge avec une grande supériorité, le cardinal Gotti, préfet de la Propagande, lui demanda sa démission, le 11 janvier 1908, en l'accusant d' « idées erronées ». Après avoir acquis la certitude que, dans l'Eglise officielle, il n'y avait plus pour lui de place correspondant aux exigences de sa conscience, M. Pioli quitta Rome le 10 juin suivant. Depuis lors, il n'a plus eu aucun rapport avec l'autorité ecclésiastique, sauf une lettre qu'il lui adressa, au mois de juillet 1910, pour démentir le bruit qu'on faisait courir de son entrée dans le protestantisme. Tout dévoué à l'apostolat des étudiants, M. Pioli
368 UN PROCÈS m;jd:;rniste
Le 2 novembre, M. Rossi (1) recevait un billet de Mgr Faberi, secrétaire du Vicariat, qui l'invitait à passer immédiatement chez lui. Il s'y rendit. Mgr Faberi lui dit que lui (Rossi), Buonaiuti, Coppa et Turchi avaient formé un véritable complot moderniste. L'accusé se défendit de son mieux, défendit ses amis et fut congédié courtoisement, comme s'il avait prouvé son innocence.
Le lendemain, le cardinal-vicaire, Respighi, signifiait à •M. Buonaiuli qu'il était destitué de sa charge d'archiviste de la Congrégation de la Visite, mais qu'on lui conservait son •traitement ainsi que ses pouvoirs ecclésiastiques. A un prélat qui prit la défense de M. Buonaiuti, Mgr Faberi confia qu' « un ami » avait fait parvenir au pape une liste de cinq prêtres modernistes, entre lesquels il était le plus gravement compromis. 'Ce monseigneur parvint à connaître le nom de ces cinq prêtres, mais ni le cardinal-vicaire, ni Mgr Faberi,. ne purent jamais apprendre du pape le nom du dénonciateur (2).
M. Piaslrelli, qui étudiait à l'Université de Rome, fut immédiatement renvoyé dans son diocèse d'oi'igine.
Plus tard, la disgrâce s'accentua. Au mois de février 1909, M. Rossi fut destitué de son poste et laissé sans place. Pour qu'il ne mourût pas de faim, le Vicariat lui servit une allocation de mille francs par an et lui laissa le pouvoir de dire la messe. En 1911, M. Turchi fut également destitué de son poste de professeur au collège de la Propagande (3). Au
avait fondé eu l'JO.3, La Vila, Rivista Mensile delVUnione Giovanile per la Morali/à, dirigée, depuis 1908, par M. E. Marlire sous le titre de \'ila, Rivisla d'Azione.
(1) Né à Rome au mois d'octobre 1881. Ordonnéprctrele9juinl'J06.
(2) Rev. Mod. Int., avril 1911, p. 191.
(3) M. Turchi est l'auteur de la traduction italienne de VUisloire ancienne (l<; l Eglise de Mgr Ducliesne. Son nom a été souvent niélé aux controverses italiennes relatives à cet ouvrage. En 1912, M. Turchi a publié un Manuel de Vhisloire des religions (Turin, Bocca).
commencement de 1911, M. Coppa, professeur de littérature au collège Irlandais, en fut congédié. Le traitement de M. Buonaiuli fut supprimé, mais on lui assura une allocation mensuelle de cent cinquante lire et on lui laissa ses pouvoirs ecclésiastiques.
Tous les efforts que continuèrent à faire ces cinq prêtres pour découvrir leur dénonciateur restèrent infructueux. Jamais ils ne soupçonnèrent Verdesi qui comptait parmi les intimes de M. Coppa. Verdesi disait lui-même un jour au Père Bricarelli : « Heureusement mes amis ne se sont aperçus de rien (1). »
Pendant que ceux qu'il avait dénoncés perdaient leurs emplois et étaient réduits à des salaii-es de famine, Verdesi montait peu à peu en grade. Il t'herchait « un poste fixe » au Vatican et déconsidérait ses concurrents éventuels (2). Vers la (in de 1909, Mgr Benigni ayant manifesté le besoin d'un employé intelligent et sûr pour La Correspondance de Rome, Mgr Faberi le lui envoya. Il resta dans ce service pendant trois mois seulement et le quitta en disant qu'il ne pouvait le continuer, parce qu'il demeurait trop loin et avait besoin d'étudier. On le nomma chapelain des Dames du Sacre- Cœur, désignation qui le montrait en pleine faveur de la Compagnie de Jésus et assuré d'un bi'illant avenir.
Ce fut du couvent de ces religieuses que Verdesi passa dans la maison d'études proteslanle.
Il était depuis plusieurs jours chez les méthodistes quand un correspondant du Secolo de Milan, M. Guillaume Quadrotta (3), moderniste militant, vint lui demander les raisons de sa sortie de l'Eglise romaine.
Verdesi lui raconta ses expériences. Les œuvres populaires
(1) // Segreto, p. 35.
(2) // Segreto, p. 6.3.
(.3) Né à Rome, le 28 février 1888. Editeur de Xova et Vêlera l'JOS) et depuis 1909, de la Callura ^'.ontemporanea. Rédacteur au Messagero (Rome) et correspondant du Secolo.
qu'il avait établies, après son ordination sacerdotale, au quartier Salarie, lui avaient fait constater la contradiction qui existait entre son sacerdoce et ce que pratiquait la plus grande partie du clergé, l'abîme qui séparait du peuple l'Eglise, la différence qui existait entre le bas clergé et le patriciat ecclésiastique. Quand, pour ses pauvres, il frappoit à la porte des riches prélats ou des éminentissimes cardinaux, vêtus de soie et ornés de pierres précieuses, la réponse était toujours négative. Mais la suprême épreuve pour lui avait été une dénonciation inspirée par son confesseur, le P. Bricarelli. Verdesi lui avait avoué en confession qu'il avait fréquenté des modernistes ; il en avait demandé pénitence et absolution. Bricarelli l'avait forcé de lui révéler, sous le secret de la confession, le nom de ces prêtres. Verdesi les lui avait dits. Et Bricarelli, sans lui en demander la permission, s'en était allé tout raconter au pape qui avait obligé Verdesi, sous peine de péché mortel, d'écrire tout ce qu'il savait sur leur compte et de ne pas révéler qu'il les avait dénoncés sous peine d'un autre péché mortel... Verdesi parla de ses remords, d'une subite lueur de conscience qui l'avait éclairé sur l'énormité de son acte, de la pensée que des faits de ce genre se produisaient tous les jours d^ns l'Eglise romaine... Une crise profonde s'était déclarée dans sa conscience et il était venu chercher chez les méthodistes une ambiance favorable à ses sentiments...
Les confidences faites au Secolo par Verdesi et une lettre qu'il écrivit au Messagero (1), pour les confirmer, causèrent en Italie un scandale énorme. Le Père Bricarelli déclara immédiatement que les clioses ne s'étaient point passées de cette manière. Il n'avait pas violé le secret de la confession, et pour défendre son honneur sacerdotal, il intentait un procès en diffamation à son accusateur en le sommant de faire la preuve de ses dires.
(1) N» du 15 avril iDll.
UN PROCÈS MODERMSTE 371
Pie X fit écrire au jésuite la lettre suivante par le cardinalvicaire :
« Du Vicariat, « Rome, 9 mai 1911.
« Révérend Père,
« Les accusations calomnieuses qui ont été lancées contre vous à l'occasion d'un triste fait, dont a tant parlé récemment la chronique des journaux, ont profondément atïligé le Saint-Père. Il en mesure la gravité non seulement au point de vue de ri)onneur d'un prêtre frappé et offensé dans l'exercice de la plus sacrée des fonctions de son sublime ministère, celle de confesser, mais aussi et encore plus en raison du scandale très grave que ces accusations peuvent produire parmi les fidèles.
« II est d'ailleurs manifeste que si l'accusateur a été un malheureux prêtre qui a cherché à légitimer par la calomnie son apostasie et son ingratitude envers l'Eglise qui, avec une affection toute maternelle l'a nourri et élevé, son accusation tend à frapper, plus encore que la personne d'un modeste religieux, l'instilution qu'il représente par son caractère sacerdotal : l'Eglise catholique.
« Sa Sainteté désire faire parvenir par mon intermédiaire, à votre Paternité, qui a été jugée digne de soutTrir ces injures pour le nom du Christ, l'expression de sa paternelle bienveillance, afin de vous encourager et de vous consoler dans le Seigneur.
« Soyez d'ailleurs assuré que le Saint-Père est bien convaincu de votre innocence.
« S'il manquait d'autres preuves, la calomnie est évidente par le défaut même des circonstances au moyen desquelles l'accusateur Verdesi a cru leur donner une apparence de vérité.
« En effet, l'auguste Pontife se rappelle bien et, dans sa bonté, il a daigné me le déclarer, que quand vous lui avez rapporté, à seule fin d'obtenir un conseil autorisé, les faits que vous avait racontés Verdesi, vous n'avez pas prononcé son nom ; vous lui avez même expressément déclaré que vous aviez appris ces faits hors de la confession, dans une simple conversation avec un prêtre, votre ami.
« De ce que vous avez fait ce rapport au pape et de ce que vous avez ensuite communiqué à Verdesi lui-même l'obligation de faire à l'autorité compétente une dénonciation formelle des
faits rapportés, il n'y a aucun iiiolif de faire un reproche à votre Paternité, car vous avez ainsi accompli louablenient votre strict devoir de prêtre, obéissant aux prescriptions de l'Eglise.
« Le Saint-Père a daigné me signaler une autre circonstance : c'est que les faits que lui rapportait votre Paternité, en août 1908, lui étaient déjà bien connus par une autre source.
« La dénonciation anonyme faite par Verdesi ne pouvait donc pas influer sur les mesures que le Saint-Siège a prises contre ces prêtres accusés de modernisme par Verdesi.
« Telles sont les choses que, par charge reçue du Saint-Père, j'avais à communiquer à votre Paternité, avec sa bénédiction apostolique, pour que, dans la tribulation présente, elles vous soient un sujet de réconfort.
« Vous souhaitant tout bien dans le Seigneur, je me professe, mon Révérend Père, votre dévoué et affectionné en Jésus-Christ. « Pierre Respigui, Gard. -Vie. »
Les débats du procès commencèrent le 22 mai, à la VI^ section du tribunal de Rome et se déroulèrent devant une foule bigarrée de prélats, prêtres, religieux, religieuses, journalistes, étudiants. A la fin de la première audience, un avocat du Père Bricarelli exhiba, et le président lut, ù la surprise générale de l'assistance, le texte original de la dénonciation que le jésuite avait reçue de Verdesi.
La production de ce document lançait à côté du procès Verdesi-Bricarelli, un procès des modernistes romains. M. Buonaiuti était-il vraiment le directeur de Noi^a et Vetera et l'auteur des « Lettres d'un prêtre moderniste » ? Les prêtres accusés, qui avaient certainement des tendances libérales, étaient-ils vraiment modernistes, et modernistes d'une nuance aussi accentuée que le prétendait leur dénonciateur ? La question était posée devant le public ; les avocats du Père Bricarelli se chargèrent de ne pas la laisser perdre de vue.
A la vérité, elle n'avait rien à faire avec le fond du débat : la violation du secret de la confession. Le tribunal pouvait chercher à savoir si, oui ou non, la dénonciation avait été
faite durant l'adminislration du sacrement de pénitence, si, oui ou non, le Père Bricarelli avait soumis à Pie X le cas de Verdesi sans sa permission et en le nommant. Tout le leste était hors d'œuvre et même au point de vue strictement judiciaire, hors d'œuvre dangereux. Si MM. Buonaiuti, Coppa et Rossi, qui avaient été cités comme témoins par la défense, restaient témoins dans l'affaire Verdesi, ils devenaient des accusés dans le procès du modernisme, qu'on suscitait. Dès lors quelle attitude devaient-ils prendre ?
Dans ces conjonctures, le strict sentiment de l'honneur, ou du moins la bonne vieille morale rationaliste, ne pouvait considérer que quatre solutions :
Ou bien les prétendus modernistes avaient été accusés faussement, et il leur fallait alors convaincre péremptoirement Verdesi d'imposture et de mensonge.
Ou bien la dénonciation était un mélange de vérités et d'erreurs, et ils devaient nier les erreurs et avouer la vérité, quittes à en subir les conséquences.
Ou bien Verdesi avait dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et ils n'avaient qu'à le reconnaître et à expliquer leur conduite par l'exposé des principes modernistes : « Nous avons cru que l'intérêt de l'Eglise et de notre patrie était que l'Eglise fût réformée. Comme l'histoire prouve qu'on ne la réforme pas du dehors et en se séparant d'elle, nous avons voulu la réformer du dedans. Nous y avons souffert, nous avons brisé notre carrière parce que nous ne voulions pas répéter les mensonges ofTiciels. Puisque nous sommes découverts, il ne nous reste plus qu'à nous retirer. »
Enfin aux questions des avocats du Père Bricarelli, ils pouvaient répondre que la discussion du texte de la dénonciation ne rentrait pas dans le procès et qu'ils ne s'expliqueraient sur leur orthodoxie que devant un tribunal ecclésiastique compétent.
Mais, comme le modernisme est l'opposé du rationalisme, comme il est essentiellement un pragmatisme, si les accusés étaient vraiment imbus de cette doctrine, ne devaient-ils
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pas louvoyer ? Ne tlevaienl-ils pas partir du principe que nul n'est tenu de s'accuser soi-même, et du fait que le fond du procès n'était pas de savoir si la dénonciation portée contre eux par Verdesi était vraie, mais si elle avait été faite, oui ou non, dans la confession ? La règle fondamentale du parti et même l'opinion de tous les gens « comme il faut » est qu'on ne sort pas de l'Eglise. Ne devaient-ils donc pas s'y incruster à toute force ? Ne pouvaient-ils pas même laisser de côté la morale vulgaire pour agir conformément aux inspirations modernistes supérieures, à la morale des grandes évolutions historiques et des grands changements sociaux ? La sublimité du but, — c'està-dire la transformation de lEglise universelle, — n'aulorisait-elle pas ces restrictions, surtout aux dépens d'un tel dénonciateur ?
M. Buonaiuti (1) devait déposer le 30 mai, à l'audience du matin. Nombre d'intéressés attendaient son témoignage avec la plus vive curiosité, comme « un coup de théâtre (2) ». Etait-ce vraiment lui le chef du groupe moderniste romain le plus avancé ?...
En comparaissant et avant de répondre à l'interrogatoire, M. Buonaiuti demanda et obtint la permission de faire une déclaration qui ne se référait pas directement à la cause, mais qui lui semblait s'imposer parce que la dénonciation publiée le mettait en état d'accusation. En conséquence, il proclamait la ferme intention de rester prêtre de l'Eglise romaine, dont il n'avait jamais eu, dont il n'avait pas l'intention de sortir et dans laquelle il espérait mourir. Sans doute il avait subi de profondes crises de conscience ; en
(1) Né à Rome en 1881. Professeur d'histoire ecclésiastique à l'Apollinaire en 1904, destitué au mois de septembre 1906.
(2) Civillà Caltolica, 17 juin 1911, p. 748. Il Segrclo, p. 104.
1908, il pouvait avoir manqué aux prescriptions disciplinaires de l'Eglise en matière intellectuelle, mais il avait surmonté ces crises, grâce à la foi, grâce à la tradition catholique et aux conseils de saints prêtres. La dénonciation de Verdesi ne faisait que recueillir de faux bruits et des jugements erronés qui, depuis 1909, n'avaient cessé d'être mis en circulation sur son compte.
Le discours, — ce fut un vrai discours, — était élégant, serré, élevé. L'orateur à l'air vif, ouvert, réputé aussi profondément versé dans l'histoire qu'apte à manier les idées philosophiques, conquit la sympathie d'à peu près toute l'audience. A diverses reprises des murmures d'approbation soulignèrent ses explications ou les interrompirent. Des prêtres pleuraient d'attendrissement en voyant rentrer au bercail la brebis qu'ils croyaient perdue. D'autres auditeurs se sentaient consolés et raffermis dans leur foi. Il leur semblait clair que le prétendu modernisme romain n'était qu'une imagination créée par un intrigant en quête d'un emploi au Vatican. Il leur paraissait d'ailleurs convenable que la divine Providence eût exclu, par ses dispositions souveraines, l'hérésie d'une trop grande proximité du Saint- Siège. Ils maudissaient l'apostat qui avait osé calomnier un prêtre aussi orthodoxe et aussi aimable. Les journalistes du Secolo semblaient sceptiques. Quant aux Jésuites, ils regardaient le témoin comme s'il se fût révélé à eux plus dangereux encore qu'ils ne l'avaient jamais pensé.
La séance se termina sur ces mots de M. Buonaiuti : « Si Verdesi a composé la dénonciation, c'est un menteur. S'il n'a fait que recueillir et propager de faux bruits, il a agi avec légèreté. Je ne connais que de vue le Père Bricarelli ; mais je crois que, comme n'importe lequel de mes confrères dans le sacerdoce, il est incapable de violer le secret de la confession. »
Le 30 mai, à l'audience de l'apiès-midi, M. Coppa fit sa déposition.
Il déclara brièvement qu'il était prêtre catholique, qu'il
resterait dans l'Eglise comme prêtre et comme chrétien, que les accusations contenues dans la dénonciation de Verdesi étaient fausses.
« Deux mois avant d'abandonner l'Eglise, raconta-t-il, il me dit qu'il me révélerait bientôt un grand secret. Il ne voulut pas m'en dire davantage. Deux jours avant de consommer la rupture définitive, il m'informa de son dessein. Je le conjurai de n'en rien faire. Alors il me lut une lettre qu'il écrivait à Mgr Faberi. Arrivé à un certain point, il me dit qu'il n'avait pas le courage de continuer, qu'il y avait là quelque chose qui me causerait beaucoup de peine. Sur mes instances, il consentit à me lire le reste, c'est-à-dire qu'obsédé par les scrupules, il avait découvert au Père Bricarelli les noms de quelques prêtres modernistes et que maintenant il voulait réparer cet acte. Il me demanda pardon en pleurant. Sans m'occuper de savoir s'il m'avait dénoncé en confession ou en dehors de la confession, je lui pardonnai sa délation et l'embrassai, en lui conseillant amicalement de ne pas quitter l'Eglise. »
A un avocat qui lui demanda s'il croyait que le changement de Verdesi fut dû à des motifs inavouables, M. Coppa répondit qu'il ne le croyait pas, que Verdesi est d'une sensibilité extraordinaire, qu'il a gagné l'admiration de tous ceux qui l'ont approché. Mais précisément parce qu'il est très sensible il a souvent subi des crises profondes. Son exode a été le résultat d'une de ces crises, mais il n'y aurait rien d'étonnant qu'il revînt à l'Eglise.
Là-dessus le président du tribunal dit : « Je suis du même avis. »
Dans la déposition qu'il fit, le 31 mai, M. Rossi voulut commenter la dénonciation faite par Verdesi, mais le président, coupant court, l'interrogea sur l'entrevue qu'il avait eue, le 2 novembre 1908, avec Mgr Faberi, Ses dires furent une réfutation indirecte, mais très nette, du passage de la lettre du cardinal Hespighi au Père Bricarelli, d'après laquelle les mesures prises par Pie X contre les modernistes dénon-
ces par Verdesi, n'auraient pas été motivées par cette dénonciation (1).
On confronta M. Rossi avec Mgr Faberi qui fut oblig-6 de reconnaître l'exactitude de son témoignag-e.
Bien que Verdesi eût délié du secret de la confession le Père Bricarelli et Mgr Bianchi-Cagliesi afin qu'ils pussent raconter ce qui s'était passé entre eux et au sujet des modernistes, les deux confesseurs du dénonciateur se refusèrent à parler.
Plusieurs prêtres firent des dépositions fuyantes, manifestement incomplètes (2).
Le 5 juin 1911, le tribunal déclarait, avec circonstances atténuantes, Verdesi coupable de difFamation envers le Père Bricarelli et lui infligeait dix mois de réclusion, 833 lire d'amende et le paiement des fi'ais du procès.
Dans les considérants précédant la sentence, le tribunal esquissait en ces termes le portrait du condamné :
« Depuis le débat public, Verdesi a paru un jeune iiomme
d'intelligence non exceptionnelle, de culture très modeste, de caractère inconstant et léger, mais doué d'une grande présomption de soi-même et d'une immense vanité. Il considère toujours comme ne répondant point à ses prétendus mérites la bonne situation que ses supérieurs lui faisaient cependant. Il pose pour riiomme appelé à de grandes choses pour le bien d'aulrui... Il a l'occasion d'approclier des prêtres taxés de modernisme, jeunes
(1) C'est sans doute parce qu'elle réfute la lettre du cardinal Respigin que la déposition de M. Rossi a été inexactement rapportée par la presse cléricale et même dans le livre II Segreio.
(2) Mgr Benigni déclara particulièrement qu'il connaissait déjà le modernisme de MM. Buonaiuti, Rossi et Turclii depuis la fin de 1906. Il connaissait leur pensée intime depuis beaucoup plus longtemps, "omme eux connaissaient la sienne. Pendant le procès Verdesi on aflirmait à Rome qu'en 1906 Mgr Benigni entretenait encore avec eux des rapports cordiaux dont il subsisterait des preuves écrites.
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gens cultivés et intelligents. 11 écoute leurs doctes discussions sans rien y comprendre. Alors, pris de scrupules de bonne ou de mauvaise foi, il s'en va tout raconter au Père Bricarelli, les dénonce, offrant de retourner près de ses amis pour connaître d'autres détails et les rapporter... Pendant que, à ce qu'il prétend, il est tourmenté de doutes atroces sur sa foi, il ne cesse pas un instant de cjjercher des postes nouveaux et meilleurs, recourant même à des insinuations et à des mensonges contre ses collègues... Il n'est pas l'Apôtre de l'idée qui, après une longue évolution de son esprit, sent en conscience qu'il ne peut plus suivre sa foi religieuse, l'abandonne, expose de nouvelles idées ayant ainsi le droit de demander et d'obtenir le respect et même l'admiration. Verdesi est au contraire l'homme mesquin, petit, antipathique, qui non content de son état, en cherche un nouveau en jetant de la boue sur ceux qui l'approchent pour justifier sa conduite de quelque manière... Profitant du fait qu'il a été le délateur de ses amis, il invente qu'il a été trahi par son confesseur dans le secret de sa conscience et contraint d'accomplir un acte qui est universellement délesté. C'est ainsi seulement que son insignifiante personnalité peut être prise en considération ; toute la presse s'occupera de lui comme d'un scandale dans le monde sacerdotal catholique; son nom sera sur toutes les bouches. En se posant comme une viclime de l'Eglise romaine, il peut s'attirer les sympathies de beaucoup de monde, avec des bienfaits matériels. Tel est Verdesi (1) ... »
Verdesi en appela immédiatement de la sentence qui le frappait. Mais, doutant de l'issue, il s'en alla continuer ses éludes de théologie protestante à Genève.
Le 10 août, la Cour d'appel confirma la première sentence et déclara que le condamné aurait en outre à payer les frais de ce second procès.
De Genève, Verdesi adressa au Secolo la lettre suivante :
« Jfonsieur le directeur, « Après le nouveau jugement qui confirme ma condanmation, je sens le besoin de rompre, une bonne fois, le silence qu'avec
(1) // Segreto, p. 217-220.
beaucoup de sacrifice j'ai gardé durant tout le procès pour sauvegarder les intérêts de quelques personnes, visées par les Jésuites, encore plus, peut-être, que ma propre personne. J'ai soufTert en silence que ces personnes... pas toutes cependant... aient méconnu mon amitié et m'aient accusé publiquement de mensonge, préparant ainsi ma condamnation, et tout cela par amour d'un mouvement dont ils sont, en Italie, des pionniers peu sincères. Certes, ils auraient pu donner témoignage d'une loyauté et d'une force de caractère bien plus grandes en restant fidèles aux encouragements qu'ils m'avaient prodigués à la veille même de leurs dénonciations, plutôt que de démenlir tout leur passé par de vaines professions de foi et de me renier lâchement à la dernière heure. A considérer leurs emplois et leurs appointements, — conservés à ce prix, — je dois dire tout l'orgueil que je ressens de ma condamnation, et de la misère et de la faim dont j'ai souffert.
« On m'a accusé d'être faible, j'ai cinq fois repoussé toute proposition indirecte de rétractation. On m'a accusé d'être inconstant, ne sachant pas que celui qui aspire vers un idéal ne peut jamais s'arrêter. On m'a accusé d'être ambitieux et avide de places et d'honneurs, et j'ai cependant volontairement abandonné deux places qui auraient pu m'ouvrir toutes larges les portes d'une brillante carrière ecclésiastique, celles de secrétaire du cardinal Martinelli et de Mgr Benigni...
« Je me résigne à cette nouvelle sentence tout en proclamant hautement son injustice et j'ai confiance dans la plus grande sérénité du tribunal suprême. Je dois, cependant, constater avec une très grande douleur, loin que je suis de cette Italie que j'aime de toute mon âme, que tout le sang des martyrs et le travail de cinquante ans n'ont pas été sufiisants à la libérer de l'influence néfaste du prêtre qui y domine encore puissamment. Il aurait mieux valu pour l'Italie d'étouffer toute libre expansion de l'âme et de fermer les portes à la lumière des idées nouvelles, plutôt que condamner les esprits qui, séduits par la chimère de la liberté, osent tout briser pour l'émancipation de leur intelligence et de leur conscience...
« J'espère que tous les libres-penseurs du monde voudront me soutenir par les sentiments de leur fraternité en ce moment d'une si grande douleur. »
0 Gustave Veudesi. »
380 U.\ PROCÈS MODERMSTE
L'issue de ce procès a suscité des commentaires très divers.
La presse pontificale, tout en soutenant que « l'apostat » Verdesi avait calomnié un saint jésuite, se déclara convaincue de la vérité de sa dénonciation.
Dans L'Univers, l'abbé Boulin, sous le pseudonyme de Roger Duguet, écrivait :
« Les coupables tournent vers le Vatican des regards atterrés. Mais ils nient. Le Sainl-Oflice retient à nouveau son bras. Ces modernistes avérés, convaincus de toutes les perfidies et capables de tous les mensonges pour mieux surprendre la Sainte Eglise, — cette Mère si bonne continue de les supporter. Ils disent la messe... Toutefois je dois en témoigner, l'indignation est générale. Même parmi les prélats et les cardinaux les plus portés aux ménagements et à la mansuétude, la consternation et l'horreur hâtent en secret l'heure de la colère de Dieu (1) »
Cette curieuse attitude suscita des observations désobligeantes pour le Saint-Siège : qui donc montrait trop de condescendance en permettant que les loups restassent déguisés en brebis, comme disait Pie X, et en laissant les modernistes dire la messe chaque jour, c'est-à-dire selon la théorie catholique, commettre un horrible sacrilège, renouveler le déicide du Calvaire (2) 'L.. Dans ce cas, disait L'Ila-
(1) Univers, 10 juin lOlL
(2) Commentaires du Lavoro (Gènes), des Droits de l'Homme (Paris), 11 juin 1911.
Dans une allocution au consistoire du 16 décembre 1907, Pie X disait à propos des modernistes sacrilèges : « Ils se nourrissent du très saint corps de Jésus-Christ et même, ce qui est affreux, ils montent à laulel de Dieu pour y offrir le saint sacrifice ». Mais tout en gémis.«ant ainsi. Pie X n'a jamais ordonné aux évoques de retirer aux prêtres modernistes le pouvoir de dire la messe, il s'est contenté de leur dire dans l'encyclique Pascendi : « Employez ces hommes superbes aux plus infimes et aux plus obscures fonctions afin que leur abaissement même leur ôle la y faculté de nuire », ut humiliore loco posili, minus habeanl ad nocendum poteslatis.
lie (1), le Pape serait le grand coupable et avec lui le cardinal Respighi, vicaire de Sa Sainteté pour le diocèse de Rome. « Est-ce que Pie X croit à la présence réelle de Jésus dans l'Eucharistie ? », demandaient Les Droits de V Homme (2).
Chez les modernistes de nuance prononcée on parut convaincu de la vérité de la dénonciation portée par Verdesi contre le groupe romain et on reprocha à M. Buonaiuti d'avoir injustement déposé contre lui : « Nous n'approuvons aucun genre d'hypocrisie, écrivait M. Battaini, et par conséquent pas même celui de M. Buonaiuti. Si IM. Buonaiuti berne l'onicialisme romain avec ses propres armes, c'est son affaire ; mais le moyen nous répug'nerait. En tous cas, les papalins ne devraient pas tant le lui reprocher, du moment que c'est précisément leur arme préférée (3) ».
D'autre part, hors de l'Italie, la presse libérale garda sur ce procès une réserve variant du silence complet aux notes les plus embrouillées (4). La Correspondance de Rome vit
(1) N" du 13 juin 1911.
(2) N° du 11 juin 1911. Les journaux catholiques qui blâmaient une condescendance aboutissant à tolérer des sacrilèges appartenaient au parti exalté qui représente Pie X comme un saint doué du don des miracles. Sur la tiiaumalurgie de Pie X, cf. Libre Parole, 6 août, 2.3 et 29 décembre 1907 ; La Vérité (Québec) 9 janvier 1909 ; Noël, 16 mars 1911 ; Chronique de la Presse, 23 mars 1911 ; L'Aquitaine, semaine religieuse de Bordeaux, 21 juillet 1911 ; La Croix, 28 mars 1912.
(3) Cullara moderna, oct. 1911, p. 151. Cf. Ihid., sept. 1911. — La Revue Mod. Int. s'est également montrée favorable à M. Verdesi et contre M. Buonaiuti. — Dans son liistoire du Modernisme, (pages 122, 124, 208), M. Schnitzer croit pouvoir donner, d'après les documents du procès Verdesi, M. Buonaiuti comme l'auteur du Programma et des Lettere.
(4) Voici, à titre d'exemple, la seule information publiée sur « le cas Verdesi » par le Bulletin de lu Semaine (20 avril 1911) :
« Un abbé Verdesi a rompu avec l'Eglise. Son cas a fait quelque bruit. On lira avec intérêt, pensons-nous, ce qu'écrit à ce sujet la Liberté de Fribourg (18 avril).
382 UN PROCÈS MODEUMSTE
dans celle aflitude une « conspiralion », parce que, dit-elle, les révélations du procès gênaient terriblement « la triple alliance anti-romaine des francs-maçons, des protestants et des modernistes » (1).
L'hypothèse d'une « conspiration « ou d'une « triple alliance » semble purement gratuite et dans la circonstance elle est parfaitement inutile. L'attitude de la grande presse dans l'alTaire Verdesi s'explique moins dramatiquement. Les journalistes catholiques progressistes, de toutes nuances, ne pouvaient-ils pas légitimement craindre que leurs candides lecteurs ne reconnussent, dans ce scandaleux procès, bien des incidents qu'ils avaient vus autour d'eux, dont ils n'avaient pas compris, dont il n'était pas utile qu'ils fussent amenés à comprendre la réelle portée, le véritable sens ? Quant aux journalistes anticléricaux, ne pouvaient-ils pas craindre que leurs moins candides lecteurs pensassent que
« Voici des notes plus précises sur l'apostasie de don Gustave « Verdesi que nous avons relatée :
« 1° Don Gustave Verdesi n'a jamais fait partie de la Compa- « gnie de Jésus.
« 2" Les litres de don Verdesi comme militant de l'antimoder- « nisme se bornent à un passage de trois mois au service de la « Correspondtmce. de Rome, dans les modestes fonctions du n classement de découpures de journaux (?)
« 3° Verdesi quitta ce service en alléguant son étal de neuras- « lliénie ».
(3n saisit ici, sur le fait, la tactique ordinaire au Biillelin sur certaines questions : donner le change à ses lecteurs à l'aide d'une prétendue information habilement choisie dans un autre journal.
(1) En France, M. l'abbé Emm. Barbier remarquait pareillement: « Ainsi rindifférence du public catholique hors de l'Italie est — une fois de plus, — l'effet et non pas la cause d'un complot de presse où se retrouve toute la gamme des anti-romains, depuis le franc-maçon avéré jusqu'au libéral complice des modernistes ». Critique du libéralisme, l" juillet 1911, p. 430.
le jésuite Bricarelli, c'est-à-dire derrière lui, la Compagnie de Jésus, avait eu raison une fois de plus, en intentant des poursuites qui, après avoir suscité de tels débats, se terminaient par un verdict en sa faveur ?