CONCLUSION
Victoire de la Papauté sur le Modernisme. — Le Modernisme
eut-il une « conjuration antl-catholique »
de francs-maçons, de juifs kt de protestants ? — pourquoi le
Modernisme a-t-il été si promptement vaincu?
Un coup d'œil jeté sur la catholicité, en 1911, huit ans après l'avènement de Pie X, suffisait pour constater que le souverain pontife y avait presque entièrement rétabli l'ordre théologique. Presque partout il avait réussi à écraser les novateurs. En Allemagne seulement, des prêtres-professeurs, protégés par des concordats et les statuts universitaires, pouvaient garder une attitude relativement indépendante. Aux fidèles silencieux, la curie romaine prodiguait les rappels à la vraie doctrine (1), dénonçait les journaux tièdes (2) et les livres dangereux (3).
(1) Décisions de la commission biblique sur l'auteur, la date de la composition et la vérité iiistorique de l'Evangile selon saint Mallliieu, 19 juin 1911, et des Evangiles selon saint Marcel saint Luc, et les relations réciproques de ces trois écrits, 2(> juin 1912.
(2) Lettre de Pie X à l'épiscopat de la province de Milan sur la presse et les associations catholiques, l" juillet 1911.
(3) Décrets de l'index des 2 janvier, 8 mai, G juin 1911, 22 janvier, 1" février, 0 mai 1912...
386 LA CRISE DE l'ÉGLISE
Mais si la paix semblait régner dans le troupeau du Seigneur, on y voyait cependant de nombreuses brebis languissantes, comme si elles eussent respiré un air trop rare, ou brouté une herbe desséchée et insulTisante. Pie X lui-même n'avait pas d'illusions sur le sens et la portée de sa victoire et lorsque, dans son allocution consistoriale du 27 novembre 1911, il énumérait les causes de sa profonde alTliction, il parlait encore de « la 25este du Modernisme », qui « s'insinue perfidement sous le masque de la science et, en instillant dans les esprits le virus du naturalisme, glace en quelque sorte et serre les cœurs » (1).
En efTet, les théories modernistes furent un palliatif inventé pour remédier à la crise des croyances. La papauté a écarté le palliatif, mais la crise subsiste et elle grandira sans cesse parce que l'Eglise n'a pas détruit et ne pourra jamais détruire les conclusions des sciences historiques et naturelles qui ruinent ses prétentions et son enseignement.
L'immense troupeau catholique diminuera-t-il peu à peu lentement, doucement, insensiblement? Ou bien de nouveaux mouvements tumultueux s'y produiront-ils ? Si cette seconde hypothèse se réalisait, les novateurs de l'avenir prendraient vraisemblablement un autre nom que celui qui a été flétri par les anathèmes de Pie X. La constitution de l'Eglise est trop forte, l'autorité du pape trop décisive pour qu'une hérésie condamnée puisse désormais se relever avec le nom sous lequel elle a été frappée. Mais telle est la puissance de la « modernité » que le mot « modernisme » durera peut-être encore autant que celui d'une autre « hérésie » que l'Eglise se flatte d'avoir vaincue, le « libéralisme ».
Comme le mouvement catholique libéral, et bien que comme
(1) Peut-être Pie X déplore-t-il d'autant plus « le masque de la science » qu'il n'a pas pu, jusqu'à présent, constituer l'Institut scientifique annoncé dans l'encyclique Pascendi pour couper court, par une o réponse encore inédite » au reproche d'obscurantisme. Cf. ci-dessus, cli. XII, p. 183.
LA FRANC-MAÇONIVERIE
lui, il puisse avoir une survivance, le mouvement moderniste catholique appartient désormais à l'histoire. Mais comme les croyants ne peuvent se contenter de données positives, il est entré, même de son vivant, dans la légende.
Pour garder aux faits leurs exactes proportions, il importe de les débarrasser d'inventions dont on a voulu les surcharger.
Au lieu de reconnaître dans la tentative de modernisation catholique que les novateurs avaient entreprise un phénomène qui se produit dans toutes les religions lorsqu'elles sont à leur déclin, des théologiens, dépourvus de critique et imbus d'un prétendu surnaturel, y ont découvert une machination diabolique, une « conjuration anti-chrétienne (1) », de francs-maçons (2), de juifs et de protestants. Dans les voies tortueuses et détournées que certains modernistes avaient adoptées pour leur propagande, ils ont vu la réalisation des instructions que la Haute-Vente d'Italie adressait à ses ade[)tes en 1821 (3) : corrompre l'esprit du clergé, le rationaliser, pour chloroformiser et étrangler l'Eglise.
Tout cela est chimère et passion.
Il existe beaucoup de preuves péremptoires que la francmaçonnerie, loin d'aider ou même de comprendre le modernisme, la considéré avec l'inintelligence profonde qui la caractérise depuis longtemps déjà en face des phénomènes religieux. On ne saurait alléguer, ce semble, de document plus décisif que la manière dont la plus grande revue maçon-
(1) Cf. H. Delassus, La Conjura lion Aniichrélienne ; le Temple maçonnique voulant s'élever sur les ruines de l'Eglise catholique, (Rome, Lille, librairie Desclée, 1910, 3 vol. in-12, 1340 p.)
(2) Cf. Euim. Barbier, Les infiltrations maçonniques dans VEglise (Rome, Lille, librairie Desclée, 1910, in-8, XII-256 p.). Sur les procédés d'argumentation de l'auteur, cf. Les Entretiens Idéalistes, juillet-septembre 1911.
(3) Cf. Crétineau-Joly, L'Eglise romaine en face de la Révolution, t. II, p. 84.
388 LA FllA.NC-.MAÇONNERIE
nique française, V Acacia. ai)])iéciaif, au mois de mai 1911, la nomination de M. Loisy au Collège de France :
Là, disait-elle, le professeur catholique va s'occuper de la science des religions. Catholique moderne ou catliolicjue ancien cela ne change pas la qualité de catholique de M. l'abbé Loisy.
Nous disons que ce professeur peut faire des leçons ou des conférences fort remarquables, très érudites et très .documentées, mais que les déductions éducatives qu'on pourrait tirer de l'étude des religions seront faussées par la qualité de prêtre catholique dont le professeur ne peut se dégager. La première condition pour professer sur une semblable matière est l'indépendance absolue de tout dogme et de tout credo.
Nous comprenons M. Loisy écrivain, il donne une note, la sienne, c'est très bien ; nous le comprenons encore conférencier ou professeur libre, mais non chargé d'une des chaires où la science indépendante doit être enseignée. Nous avons peine à croire que les dogmes de Jésus-Christ « Dieu », de la mère de Jésus-Christ « Vierge », de la « Trinité » et combien d'autres, puissent être en 1911 considérés comme des questions d'ordre scientifique à étudier.
Toutes les questions peuvent être étudiées, mais en tant que phénomènes et non comme dogmes. La science des religions peut analyser et comparer les idées si nombreuses des peuples de l'antiquité qui proclamaient des « fils de Dieu », des « messies », des « rédempteurs » et d'autres manifestations religieuses, qui prenaient pour vierges les mères de Brahma, d'Horus et de plusieurs autres personnages divins.
Un homme appartenant à la religion catholique n'est pas libre de faire tous ces rapprochements et comparaisons, en tous cas il ne peut en déduire toutes les conclusions nécessaires.
l)ira-t-on que ^I. Loisy s'occupe non de dogmes mais d'exégétisme et interprète les « écritures » ? Nos observations n'auront que plus de force, car quelles que soient les critiques de forme ou de détail, l'abbé Loisy est obligé d'admettre le fonds, ou il ne serait plus catholique (1).
(l) N° cité, pages 350-351. La signature « M.-J. Nergal » est un pseudonyme.
LA KRANC-HIAÇO?<NERIE 389
Ainsi M. Loisy, excommunié depuis trois ans et sécularisé dans son costume, professait publiquement depuis trois ans, au Collège de France, un enseignement purement scientifique, plus radical que celui qu'on pouvait entendre dans aucune université du monde, et le plus grand organe de la maçonnerie française croyait encore qu'il était prêtre et prêtre orthodoxe ! (1).
En Italie, la maçonnerie s'est montrée tout aussi peu avisée.
Le 20 septembre 1910, le maire de Rome, M. Ernesto Nathan, ancien grand-maître de l'ordre, prononça devant la « brèche de la Porta Pia », un discours de la plus noble inspiration mazzinienne. Aprèsavoir rappelé respectueusementle nom de Doellinger, il protestait contre « cette infaillibilité qui incite le pape à boycotter les légitimes aspirations humaines, les recherches de la civilisation, les manifestations de la pensée, et qui le pousse à élever des murs pour intercepter la lumière du jour ». Des modernistes italiens, ardents patriotes, adressèrent alors au maire de Rome une lettre de félicitations (2). Leur adhésion n'éveilla guère d'écho, et la maçonnerie ne parut pas voir qu'elle pouvait rallier des auxiliaires pour l'évolution sociale qu'elle prétend réaliser (3).
(1) Dans un livre publié en 1911, M. le pasteur Paul Sabalier place également encore M. Loisy au milieu des gloires du catholicisme français contemporain, entre « la pléiade » de ses o philosophes de tout premier ordre : Maurice Blondel, Laberthonnière, Edouard Le Roy, Fonsegrive » et celle de ses érudits, les Ulysse Chevalier, les Duchesne, auteurs chez lesquels « l'esprit catholique, bien loin de battre en retraite, ou même de n'accepter les méthodes scientifiques que comme un pis-aller, les prolonge dans des directions nouvelles, les éprouve, les assouplit, les vivifie. » {L'Orienlalion religieuse de la France actuelle, p. 199).
(2) Publiée par le Secolo, 5 octobre 1910.
(3) La découverte d' « infiltrations maçonniques » dans l'Eglise a cependant été tellement prise au sérieux par Pie X qu'il a fait « adresser à tous les confesseurs qui ont le pouvoir d'absoudre les francs-maçons, l'ordre, non seulement d'interroger niinutieu-
390 l'influence juive
L'afïirmation d'une intrigue maçonnique est donc purement fantaisiste et l'on ne découvre même pas l'origine plausible d'une telle invention. La genèse d'un prétendu complot juif est plus facile à démêler. Il semble être éclos spontanément dans les bureaux de rédaction des antisémites Libre Parole et Action française. Les relations d'ordre scientifique ou littéraire qu'un savant Israélite, M. Salomon Reinach, entretient avec quelques catholiques, les paroles de sympathie qu'il avait publiquement adressées en 1907 aux exégètes frappés par le pape (1) étaient une base très suffisante pour des déductions hardies. On en a particulièrement conclu que M. Loisy tenait de ce savant « plusieurs des idées qui l'ont fait condamner (2) ».
sèment, comme ils devaient le faire déjà, les pénitents sur les doctrines et les usages de la société et de les obliger à leur en remettre les livres, documents et insignes, mais encore de les forcer à révéler le nom des prêtres et des religieux qui pourraient faire partie de cette secte ou de toute autre association semblable. » Rev. Mod. Int., oct. 1910, p. 381. Peu de temps après, le frère d'un jeune prêtre du groupe de Mgr Benigni se fit franc- maçon pour découvrir si des prêtres modernistes étaient afTiliés aux loges romaines. Cf. Chrétien libre, 25 mars 1912, art. de Capitolinus.
(1) Cf. ci-dessus, chapitre XIII. p. 212.
(2) « M. Clermont-Ganneau, interrogé par notre confrère Henri de Rauville, a raconté que M. l'abbé Loisy avait été toutes ces dernières années en relations avec M. Salomon Reinach, et tenait de ce dernier plusieurs des idées qui l'ont fait condamner. Il faut qu'on le sache. Les juifs ont, autant que les prolestflnts, la main dans l'hérésie du modernisme. On ne les croit aciiarnés que du dehors à la destruction de lEglise ; c'en est assez pour les rendre e.xécrables aux catholiques tournés vers les luttes politiques ; mais aux catholiques mêmes qui ne veulent considérer que le terrain essentiel de la foi, qui vivent enfermés dans les bonnes œuvres, il faut que le péril juif apparaisse.
« D'accord avec les auteurs de la Séparation, les gens de la religion de M. Salomon Reinach (ne disons pas seulement ici de